Le choc amoureux
Chapitre 14
En général, celui qui tombe amoureux ignore la jalousie. Quand ce sentiment apparaît, que signifie-t-il alors ?
Amoureux, nous découvrons un être plus important que n’importe quel autre ; nous découvrons que nous l’aimons, que nous le voulons dans son individualité, avec toutes les particularités de son être. Savoir notre amour partagé nous fait percevoir que l’être que nous sommes, si modeste que soit le jugement que nous portons sur nous-mêmes, comparé à ce que sont et ce que valent les autres, détient une certaine valeur. Cette valeur, c’est l’être aimé qui nous la confère, lui qui incarne toute valeur potentielle. Aucun de nous n’imagine être le plus beau, ni le plus intelligent du monde. Aucune de nos qualités, mesurée à l’échelle du monde, ne nous rend préférable aux autres. Face à n’importe quel autre critère de valeur reconnue, ce que nous sommes reste toujours une bien pauvre chose. Pourtant, nous nous aimons, nous nous apprécions car nous ressentons, au plus profond de nous-mêmes, qu’il existe en nous une valeur, une unicité irremplaçable. Dans l’amour naissant cette unicité est reconnue. L’être aimé, en nous aimant, aime cette unicité particulière qui est la nôtre. Même quand il nous demande de modifier notre comportement, il reconnaît notre unicité et le changement qu’il souhaite n’est qu’une nouvelle éclosion de cette unicité, une nouvelle floraison, un passage à l’acte de la puissance virtuelle. De même que nous trouvons dans la personne aimée un signe particulier, le pli de sa bouche, son odeur ou son parfum, le galbe de son sein, la courbe de ses cuisses, ses mains, sa façon de regarder, un certain vêtement, les objets qu’elle aime, les livres qu’elle lit, de même l’autre trouve en nous quelque chose qui symbolise tout ce qu’il y a de plus beau. Et cela nous rend heureux. Si la personne aimée apprécie également d’autres activités : voyager ou rester chez elle, contempler ou parler, nous cherchons à aimer ce qu’elle aime, à le partager avec elle.
La jalousie interrompt ce processus, l’inverse et le projette à l’extérieur. Est jaloux celui qui s’aperçoit – à tort ou à raison, pour l’instant cela importe peu – que la personne aimée trouve en quelqu’un d’autre une qualité semblable à celle que lui-même trouve dans la personne aimée : un détail ou un geste, une habileté ou une disposition. Il m’amuse, il sait me rendre gaie, il est beau, il est jeune, ou bien il est intelligent. Dans la jalousie, nous découvrons donc que la personne que nous aimons est attirée, charmée, par un don que nous n’avons pas, et que quelqu’un d’autre possède. Nous ne sommes jamais jaloux d’une chose, d’un animal, ou d’une profession, mais seulement d’une autre personne. D’une autre personne qui, à nos yeux, détient quelque chose qui exerce une fascination irrésistible sur l’être que nous aimons. Un attrait irrésistible, analogue à celui que l’autre exerce sur nous et que nous, si l’autre nous aimait totalement, exercerions sur lui. Nous découvrons dans la jalousie que l’aimé, pour réaliser ses désirs, dépend de quelque chose qu’un autre possède et nous non ; que l’autre, et pas nous, détient une qualité à laquelle l’aimé accorde de la valeur. La jalousie se révèle également comme une faiblesse de la personne aimée, une faiblesse à l’égard d’objets qui ne devraient pas avoir de prix et qui au contraire en ont à ses yeux. Par exemple, elle aime les voitures et elle est fascinée par les pilotes. Moi, qui n’en suis pas un, moi qui ai découvert justement à travers l’amour qu’être pilote n’a aucune valeur (et ne peut pas en avoir, puisque moi je ne suis pas pilote), je trouve le rapport inversé. Ce penchant de la personne aimée pour une aptitude que je n’ai pas, pour une aptitude qui ne devrait avoir pour elle aucune valeur, dévalorise ce que je suis et annule complètement ma propre valeur.
L’amour naissant est envahi par quelque chose d’extérieur, par un pouvoir étranger qui abolit les critères de valeur. Et qui, donc, annule l’amour naissant comme fait bilatéral. Voilà pourquoi la jalousie ne peut exister dans l’amour partagé, pourquoi, à l’extérieur, il ne peut rien y avoir qui soit susceptible d’exercer pareille attraction. Le monde extérieur est contingent et le contingent ne peut prévaloir sur le réel, ni l’éphémère sur l’être. Bien sûr, un doute peut naître, comme une fissure qui s’élargit dans les moments de séparation, et surtout comme une justification de notre volonté de nous séparer. « Ce n’est pas la peine de faire une tentative, il désire autre chose, je n’ai rien à lui donner. » Mais ce doute est bien vite balayé par la reconnaissance mutuelle.
Dans l’état naissant, aucune valeur extérieure ne peut être supérieure à celles de l’amant et de l’amante. Dans l’amour partagé, les intérêts de l’être aimé, les enthousiasmes qu’il manifeste, sa gentillesse envers les gens, son succès, deviennent des qualités qui le rendent aimable, qui confirment sa valeur, et donc sa sincérité, sa transparence, tout ce qu’il est. Mais lorsque cette activité, ces rencontres avec d’autres personnes, ce succès, deviennent un obstacle à la fusion des projets de vie, ils apparaissent comme le signal d’une divergence, ils acquièrent un sens négatif. Même dans ce cas, nous n’éprouvons pas de la jalousie. Mais de la tristesse car nous nous sentons négligés, car nos questions restent sans réponse, car le futur nous paraît difficile, car nous devons décider de changer. Nous sommes alors dans le domaine des preuves dont nous avons parlé précédemment, et non dans celui de la jalousie.
Si la jalousie apparaît dans l’amour naissant, cela signifie alors que l’un des deux partenaires, en réalité, ne veut pas tomber amoureux ou qu’il n’est pas amoureux. Si la jalousie est injustifiée – car l’autre est réellement amoureux – la jalousie traduit alors notre peur, notre volonté de ne pas aimer, notre volonté de ne pas croire, notre volonté de ne pas nous ouvrir en confiance à l’état naissant. En réalité, l’aimé ne trouve rien d’irrésistible dans un autre ni dans les autres : ils n’ont aucun pouvoir sur lui. Nous percevons ce pouvoir car nous n’avons aucune confiance en notre moi, nous ne croyons pas à la valeur de notre individualité. C’est nous, pas l’autre, qui établissons des comparaisons avec le monde, c’est nous, pas l’autre, qui acceptons comme critère de valeur ce qui relève de la non-valeur et de la contingence. Il y a des êtres peu sûrs d’eux-mêmes, si douloureusement éprouvés par la vie, qu’ils ne peuvent croire qu’ils valent quelque chose en tant qu’individus. Ils participent aux expériences extraordinaires de l’état naissant, mais ils ne croient pas pouvoir en être l’objet. Les autres – et les autres seulement – sont doués de charisme. Dans la jalousie, ils reconnaissent aux autres seulement ce qu’ils ne peuvent reconnaître en eux-mêmes.
Prenons le cas d’un amour unilatéral, l’un qui aime vraiment, l’autre qui n’aime pas. Celui qui n’aime pas peut être attiré par un autre, par quelque chose qu’un autre possède, et que ne possède pas celui qui aime. Eh bien, même en ce cas, au début, celui qui est amoureux n’éprouve pas de jalousie. Puisqu’il se trouve dans l’état naissant, il ne peut comprendre qu’une autre personne possède, aux yeux de son aimé, quelque chose chargé de valeur : le monde reste pour lui contingent. Il sent bien que l’être aimé est attiré par un élément sans valeur, qu’il désire un objet sans valeur. Mais c’est justement parce que cela n’a pas de valeur, qu’il ne s’en préoccupe pas beaucoup, et il tend à le négliger jusqu’au moment où s’impose à lui le seul problème qui compte : « Celui que j’aime, m’aime-t-il ou ne m’aime-t-il pas ? Si ces objets sont importants pour lui, si cette personne lui est indispensable, s’il la préfère à moi, cela signifie donc qu’il ne m’aime pas. Il aura pour moi un sentiment de tendresse, il aimera ma compagnie, mon corps ou mon intelligence, mais il ne m’aime pas. » La force de l’état naissant est encore très vive ; il ne doute pas des qualités de son propre amour ni donc de lui-même ; il doute de la qualité de l’amour de l’autre et doit choisir de continuer à l’aimer sans espoir ou de chercher à ne plus l’aimer : se détacher, tout en sachant qu’il l’aime encore et affronter ainsi l’horrible période de la perte de l’objet d’amour : le suicide psychique. Tout d’abord, il essaiera de lutter, de conquérir l’autre par le charme, par le chant, par de multiples soins, par un dévouement à toute épreuve, se transformant lui-même de mille manières mais, quand il aura compris que l’autre ne l’aime pas, il n’aura plus qu’à empoigner l’épée pour trancher ses liens. La force qui lui reste lui permet de couper ses mains qui se tendent vers l’aimé, d’aveugler ses yeux qui le cherchent partout.
Peu à peu, pour ne plus désirer la personne qu’il a aimée, il devra trouver en lui-même des raisons de se libérer de cet amour, il devra chercher à reconstruire ce qu’il a vécu, investissant de haine tout ce qui a été. Par la haine il tentera de détruire le passé, mais cette haine est impuissante. Le passé est désormais devenu le « ainsi fut-il » inaccessible à sa volonté. Dès qu’il décide de renoncer, les forces extraordinaires de l’état naissant cessent instantanément d’opérer.
Il doit accomplir la faute absolue qui consiste à détruire ce qui est le fondement de toute valeur, de toute espérance. Alors, tout désir l’abandonne et le moi, qui a perdu sa dimension ontologique, est repoussé dans l’univers des apparences. Rien n’a plus de valeur, rien n’a plus de sens. Pour agir, il ne peut que copier les gestes des autres, les gestes quotidiens tels qu’il les voit, répéter ce qu’il sait, faire preuve de sentiments qu’il avait appris, prononcer des mots vidés de leur contenu ; c’est la pétrification. Le seul sentiment vrai, profond qu’il éprouve, marqué du sceau douloureux de l’authenticité, est la nostalgie, la nostalgie d’une réalité perdue. Et pour se défendre de la nostalgie, il est contraint de se battre avec le passé, d’alimenter en lui le ressentiment et la haine. Il avait connu le bien, l’être qui dit oui ; le mal, alors, était seulement ne pas être. Maintenant il doit construire le mal comme être, l’être qui dit non, le mal comme la puissance du négatif.
Abordons maintenant le dernier problème. Une personne amoureuse sera-t-elle plus douloureusement frappée si l’être qu’elle aime lui annonce qu’il est tombé amoureux ou, simplement, que quelqu’un lui plaît, peut-être même personne en particulier, mais que, en tout cas, il préfère d’autres à lui ? La seconde supposition sera, certainement, l’épreuve la plus dure. En effet, on ne doit pas oublier que la structure catégorielle de l’état naissant est la même, même si l’objet d’amour est un autre. Celui qui est amoureux est donc immédiatement porté à se reconnaître dans une autre personne amoureuse, même si celle-ci le quitte pour un autre. Il comprend profondément l’amour de l’autre et, quelle que soit la douleur qu’il puisse en éprouver, il le respecte. L’amour qu’il éprouve l’amène à comprendre l’autre, à lui témoigner de la sympathie, à vouloir son bonheur. L’événement à travers lequel il perd l’autre revêt pour lui les caractères de la nécessité ontologique. Il sait qu’aucune volonté ne peut plus jouer. Il pensera alors au suicide pour libérer lui-même et l’aimé d’un poids intolérable. S’il est entouré d’autres êtres chers, il choisira au contraire de vivre, de se consacrer à ceux qu’il aime. Dans l’impossibilité d’insuffler de la vie aux choses nouvelles, d’obtenir quelque satisfaction pour lui-même, il essaiera de donner aux autres une parcelle de la vie à laquelle il a goûté. Il est encore, à ce moment-là, imprégné de l’énergie extraordinaire puisée dans l’état naissant ; il a en lui, malgré l’angoisse de l’impossible, une force d’ablation extraordinaire. Il souhaite le bonheur de l’être dont il est amoureux et il s’écarte pour le lui laisser ; il veut le bonheur de ceux qu’il aime et se consacre à eux. La force extraordinaire qui est en lui le pousse à un dernier acte héroïque : donner à quelqu’un d’autre l’origine de sa vie et de son espérance. Puis, cette énergie extraordinaire disparaîtra et cédera la place à la pétrification.
Examinons le cas contraire : l’être aimé, tout à coup, dit à la personne qui l’aime : « Plutôt que faire l’amour avec toi, je le ferai avec le premier venu. » Ce coup frappe l’amour dans ses fondements et dans ses valeurs. L’âme, alors, est envahie par une tristesse infinie car tout ce qui possède de la valeur est nié, et tout ce qui en est privé est exalté. Confronté aux deux mondes, celui de la réalité, de l’être, et celui de l’apparence, l’aimé choisit celui de l’apparence, méprise et insulte l’autre. Ce qui était sacré se révolte contre le sacré et accomplit le sacrilège le plus infâme. Nul amour ne peut se terminer plus mal car, après les phases douloureuses de la pétrification et de la haine, il ne reste plus la nostalgie de l’autre, mais seulement celle de l’amour naissant ressenti comme souillé par quelqu’un qui restera indigne à jamais.
La jalousie – le fait de ne pas réussir à donner à l’aimé ce que quelqu’un d’autre peut au contraire lui donner – est d’autant plus probable que la distance entre les deux personnes est grande, que la différence entre leurs mondes et leurs habitudes est accusée.
Pourtant, dans certains cas, la jalousie apparaît car même dans l’amour naissant s’établit une limite qu’aucun des deux ne peut franchir. Par exemple, dans l’amour homosexuel. La phénoménologie de l’état amoureux homosexuel est absolument identique à celle de l’état amoureux hétérosexuel. Les catégories de l’état naissant sont, en effet, les mêmes. En lisant une page d’amour, on ne peut donc savoir si elle est écrite par un homosexuel ou un hétérosexuel, parce que la nature de l’amour naissant en est
identique. Dans son admirable essai, Roland Barthes(12), qui fut homosexuel, tire ses exemples et son langage de la littérature universelle sur l’amour et s’adresse directement à n’importe quelle personne amoureuse. Mais l’amour naissant homosexuel contient quelque chose qui rend plus difficile le passage à l’institution, c’est-à-dire à l’amour. Les résistances de la société, de la culture et leur mépris. L’amour naissant hétérosexuel est une figure reconnue des mouvements collectifs. La culture prévoit, au moins dans certaines situations, des institutions qui assurent la transition à l’amour, par exemple les fiançailles. Il n’en est pas ainsi pour les homosexuels qui sont plus durement frappés par la réprobation et réduits encore plus sévèrement à une pure sexualité animale. La pression culturelle est si forte que les homosexuels montrent une très grande pudeur à parler de leur amour et ce sont souvent eux-mêmes qui, par un mécanisme de défense, accentuent la vulgarité de leur langage. Mais la raison la plus profonde qui explique que l’amour homosexuel soit plus difficile, plus spasmodique et, dans des cas assez fréquents, plus tourmenté par la jalousie, réside dans le fait qu’il ne peut se transformer en un amour stable de couple à travers un enfant. Cet amour interdit a priori d’engendrer un enfant. Chacun des deux amoureux peut avoir un enfant d’une personne du sexe opposé. L’homosexuel éprouve toujours, au fond de lui-même, ce danger, cette jalousie. N’oublions pas que l’homosexualité, surtout chez les jeunes, est souvent une expérience brève. Celui qui aime un jeune garçon sait que son aimé, un jour, pourra désirer une personne du sexe opposé et surtout vouloir un enfant que lui ne peut lui donner. La pression culturelle, l’existence de l’autre sexe qui constitue une menace permanente, l’impossibilité de donner un enfant, font que l’amour homosexuel tend souvent à rester ce qu’il est, un amour naissant, et ne réussit pas à devenir un amour serein, durable. Il y a donc en lui une certaine anxiété, une certaine tristesse susceptibles d’inspirer – en certains cas – une admirable poésie.
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