Le choc amoureux
Chapitre 6
La déception est une caractéristique de la vie quotidienne. Nous avons toujours beaucoup de choses faire ; un petit nombre d’entre elles nous plaisent, la plus grande part nous est imposée par les autres. Tout ce que les autres nous demandent est urgent, mérite toujours la priorité ; si on ne le fait pas tout de suite, on nous accable de reproches, on nous fait la tête, on nous punit. Nous ne sommes pas le centre de l’ordre des choses, nous n’en sommes pas le principe inspirateur ; l’ordre des choses résulte des pressions que l’on exerce sur nous. Ce que nous désirons vraiment, nous ne le réalisons jamais et, un certain moment, nous finissons même par ne plus savoir si nous le voulons vraiment. Dans la vie quotidienne, notre désir se révèle nous sous la forme de rêves : « Ce serait merveilleux si… » Mais il arrive toujours quelque chose qui le contrarie. Notre partenaire a toujours quelque chose d’autre à faire, ou bien il n’a pas envie de faire ce dont nous avons envie ou bien encore il en a envie quand nous, nous n’en avons plus envie, ou encore il nous le demande au moment le plus inopportun. Si nous refusons, si nous lui demandons de patienter, notre partenaire se vexe et toute envie s’envole chez lui comme chez nous.
Tout cela constitue la déception : l’impression qu’il existe quelque chose de désirable mais qui toujours nous échappe car nous devons toujours faire quelque chose d’autre. Dans la vie quotidienne nous finissons par être dévorés par cette contrainte perpétuelle de faire quelque chose d’autre, pour quelqu’un d’autre ; notre vie se réduit à cela. Jamais nous ne nous sentons entièrement compris, jamais nous ne ressentons une satisfaction profonde, jamais nos désirs et ceux des autres ne coïncident complètement. Cet état semble toujours sur le point de s’achever, il semble impossible qu’il puisse continuer d’une manière si stupide et amère. Alors que cela dure des mois, des années ; des années sombres, où l’on attend on ne sait quoi, des années de déception continuelle ; des années sans histoire, sans vrai bonheur, pendant lesquelles on se « traîne ».
L’attraction profonde qu’exerce sur chacun de nous l’amour naissant est due au fait qu’il introduit dans cette nuit une lumière aveuglante et un danger total. L’amour naissant libère notre désir, le place au centre de toute chose. Nous désirons, nous voulons absolument quelque chose pour nous-mêmes. Faire quelque chose pour l’être aimé n’est pas faire quelque chose d’autre ni pour quelqu’un d’autre, c’est le faire pour nous-mêmes, pour notre bonheur. Notre vie entière s’oriente vers un point dont le prix est le bonheur. Nos désirs et ceux de l’être aimé coïncident. L’amour naissant nous transporte dans une sphère de vie supérieure où l’on gagne tout, où l’on perd tout. La vie quotidienne se caractérise par l’obligation de toujours faire quelque chose d’autre, de choisir parmi des choses qui intéressent d’autres personnes, d’opter pour une déception plus amère ou pour une déception plus légère. Dans l’amour naissant, on oscille entre le tout et le rien. Comme si, chaque jour, nous obtenions ce qui est impensable dans la vie quotidienne : un royaume, le pouvoir, le bonheur et la gloire. Mais on peut perdre ce royaume en une seule bataille. Et chaque jour nous devons livrer l’ultime bataille. Les deux pôles de la vie quotidienne sont la tranquillité et la déception ; ceux de l’amour naissant, l’extase et le tourment. La vie quotidienne est un éternel purgatoire. La vie amoureuse, un paradis ou un enfer ; nous sommes sauvés ou nous sommes damnés.
Je me rends compte que cette affirmation soulève deux types opposés d’objections. Voici la première : dans la vie quotidienne, il est vrai, s’accumulent ces incompréhensions et ces perpétuelles frustrations car les rapports sociaux n’ont pas été correctement établis. Si deux époux ont sans cesse l’impression de faire quelque chose qui ne les satisfait pas, s’ils estiment ne pas se comprendre profondément, leur état nécessite une thérapie familiale ou tout autre soin. Grâce à la thérapie (psycho-analytique, behavioriste, gestaltique, lacanienne, reichienne, catholique, bouddhiste ou marxiste) ces incompréhensions, ces conflits, disparaissent. Derrière cette attitude thérapeutique aujourd’hui extrêmement répandue, se cache la représentation de normes idéales totalement fondée sur l’imaginaire. Je ne veux pas nier la valeur des thérapies individuelles, sociales ou politiques ; elles servent à créer une situation de moindre souffrance, à améliorer les conditions sociales, à faire progresser la société ; mais elles ne modifient nullement la structure existentielle de la vie quotidienne. Deux époux qui ont suivi une psychanalyse s’entendront mieux, s’insulteront moins, mais ils ne feront pas, pour autant, l’expérience d’une continuelle plénitude de la vie.
La deuxième objection concerne la définition de l’amour naissant comme une tension entre l’extase et le tourment. L’amour vrai – dit-on – est un état de bonheur perpétuel, de compréhension perpétuelle, d’accord parfait, où les petites discordances sont naturellement surmontées. Sinon, l’amour n’est pas vrai. Le vrai amour, selon d’autres, se gagne petit à petit, à force de patience et de sagesse. C’est l’opinion d’Éric Fromm, par exemple, qui propose à tout le monde sa recette pour être heureux, « son art d’aimer ». En réalité, derrière ces affirmations, n’existent que le mythe du conte de fées : « Et ils vécurent heureux et tranquilles », l’illusion d’un quotidien, ou plutôt d’un perpétuel état de sérénité et de joie que personne n’a jamais vécu.
J’ai parlé de deux objections, en réalité elles ne font qu’une. Les thérapeutes de la famille, ou les thérapeutes de l’amour, ne pensent qu’à cette « vie heureuse et tranquille » des contes de fées, ils la promettent à droite et à gauche comme s’il s’agissait de la chose la plus facile à réaliser. Tous les psychologues, les sociologues, les assistants sociaux, certains groupes de thérapeutes, ne promettent après tout, qu’une seule chose : le bonheur parfait et perpétuel. Aussi ressemblent-ils aux médecins charlatans qui se déplaçaient d’un lieu à un autre, brandissant la bouteille de l’élixir de longue vie ou de jouvence éternelle. Mais si la jeunesse éternelle est biologiquement impossible, si elle constitue un non-sens biologique, on devrait en dire de même de ce bonheur et de cette tranquillité perpétuels contenus dans le leitmotiv : « Ils vécurent heureux et tranquilles. » C’est un non-sens sur le plan de l’expérience existentielle.
Il s’agit donc d’un mythe, d’un mythe extrêmement répandu et que nous tous renouvelons sans cesse sans même nous en apercevoir. Nous pouvons alors nous demander : comment ce mythe est-il né ? Nous avons décrit la vie quotidienne comme empreinte de tranquillité et de déception, l’amour naissant comme fait d’extase et de tourment. Chacun de ces deux ensembles dialectiques comporte un versant positif et un autre négatif. Le mythe se manifeste en prenant seulement le pôle positif, puis les deux pôles positifs ensemble (heureux et tranquilles) sans le pôle négatif (déception et tourment). Et l’on comprend également comment il a pu se produire. Le désir de bonheur, la félicité goûtée au moment où naît l’amour vivent toujours en nous sous forme de nostalgie. Plongés dans la vie quotidienne, dans l’univers de la déception, nous désirons une vie plus pleine et plus excitante, quelque chose qui soit vrai et authentique ; nous désirons le bonheur de l’état naissant et son extase. Nous nous souvenons qu’il est également lié au tourment, mais nous voulons l’oublier. Et nous imaginons pouvoir retrouver l’éternité de l’amour dans sa splendeur suprême et dans sa pureté.
Dans l’amour naissant, quand tout est en nous passion, bonheur mais aussi tourment, désir, douleur, nous voulons prolonger l’état heureux, nous souhaitons qu’il s’arrête, qu’il devienne sérénité, tranquillité, que tout ce qui l’accompagne toujours lui soit épargné. Certains ne supportent pas la tension de l’état amoureux ; ils voudraient la réduire tout de suite, la rendre immédiatement quotidienne, domestique, contrôlable. C’est ainsi que l’amour naissant engendre un désir de paix, de tranquillité, de sérénité.
En vérité, celui qui est absorbé par la vie quotidienne ne peut atteindre cette intensité spasmodique du désir et de la volonté que suscite le bonheur. Pour cela, il doit rompre avec sa vie quotidienne, franchir le fleuve interdit de la transgression. Et cette décision, il ne peut la prendre à son gré. L’amour naissant « apparaît » lorsque les conditions structurales sont lentement arrivées à maturation ; l’amour naissant est un « événement » qui s’impose à nous. De la même manière, lorsque nous sommes amoureux, nous ne pouvons atteindre ni garder l’état de tranquille sérénité. Notre amour n’est pas entre nos mains, il nous transcende, il nous entraîne et nous oblige à changer. Pour réussir à transformer cet état en une sérénité quotidienne, il faut le détruire. Et, je le répète, plusieurs personnes, des hommes et des femmes, ne trouvent la paix que lorsqu’ils ont transformé l’être resplendissant de leur amour en quelque chose de contrôlable, de circonscrit, de défini ; que lorsqu’ils l’ont transformé en un animal domestique. Le prix est la fin de l’état amoureux et la disparition de l’extase. Ne leur restent alors que la banalité quotidienne, la sérénité tranquille qu’interrompent sans cesse l’ennui, la rancœur, la « déception ».
Dans la vie quotidienne on désire donc l’extraordinaire et, dans les moments extraordinaires, le quotidien. Dans le quotidien, on désire l’extase, dans l’extraordinaire la tranquillité. Ces deux désirs, tous deux irréalisables, s’additionnent ensemble et constituent ce « Et ils vécurent heureux et tranquilles » qui a remplacé, aujourd’hui, le mythe de l’élixir de l’éternelle jouvence et celui de la pierre philosophale.
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