Le choc amoureux

Francesco Alberoni · Chapitre 5 sur 23

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Le choc amoureux

Chapitre 4

L’amour naissant sépare ce qui était uni et unit ce qui était séparé ; mais l’union se fait d’une façon particulière, car elle se présente comme une alternative structurale a une relation structurée. La nouvelle structure défie la structure ancienne jusque dans ses racines, la réduit à une chose dépourvue de toute valeur. Parallèlement, elle édifie la nouvelle communauté sur une valeur absolue, un droit absolu, et réorganise tout le reste autour de ce droit. Cette nouvelle organisation ne se produit pas immédiatement mais au cours d’un processus. Ce qui se manifeste l’instant même, c’est l’objet pur de l’éros. Cet objet nous apparaît comme une révélation.

Mais l’amour naissant n’est pas cet instant, c’est un processus où l’objet pur de l’éros, apparu subitement, disparaît, puis réapparaît, disparaît encore, apparaît nouveau, plus riche, plus concret, et s’impose. Quand on tombe amoureux, on continue longtemps à se répéter soi-même qu’on ne l’est pas. Passé le moment au cours duquel l’événement extraordinaire s’est révélé, on retombe dans le quotidien et l’on croit qu’il s’est agi de quelque chose d’éphémère. Mais, à notre grand étonnement, cet événement surgit à nouveau dans notre esprit, crée un désir, un tourment qui ne s’apaise que lorsque nous entendons une certaine voix ou revoyons une certaine personne. Puis, ce souvenir disparaît encore ; nous estimons qu’il s’agissait d’un engouement passager et sans aucune importance pour nous. Et c’est peut-être vrai, car il est impossible, au début, de savoir s’il s’agit vraiment d’un amour naissant, c’est-à-dire d’une restructuration radicale du monde social dans lequel nous sommes intégrés et qui fait partie intégrante de nous-mêmes. Pourtant, si ce désir réapparaît, s’il réapparaît encore et s’impose à nous, alors nous sommes tombés amoureux.

L’amour naissant est un processus où l’autre personne, celle que nous avons rencontrée et qui nous a répondu, s’impose à nous comme l’objet total du désir. Cela nous oblige à tout réorganiser, tout repenser et, en premier lieu, notre passé. En réalité on ne repense pas, on recrée. C’est en effet un renouveau. L’amour naissant (celui de la passion ou des autres mouvements collectifs) possède la propriété extraordinaire de reconstruire le passé. Dans la vie quotidienne, nous n’avons pas cette possibilité. Notre passé existe avec ses déceptions, ses regrets, ses amertumes. Lorsque le souvenir nous renvoie au passé, nous essayons de soigner des blessures restées ouvertes. Pourquoi ne m’a-t-on pas donné ce dont j’avais besoin ? Pourquoi tant de fatigue, de souffrance et tant d’ingratitude ? Celui que j’ai aimé, pourquoi ne m’a-t-il pas aimé ? Pourquoi ai-je dû réagir avec rancune, avec haine, pour le chasser de mon esprit ? Notre passé pèse sur notre conscience. Nous nous en défendons par l’oubli, la distraction, le refoulement qui l’enfouit dans l’inconscient. Mais, comme le disait Freud, l’inconscient est immortel. Nietzsche attribue l’infélicité humaine à l’esprit de vengeance et la vengeance n’est que le produit de la haine de son propre passé, de ce passé, que l’on ne peut modifier. « Que le temps puisse marcher à reculons, c’est là son obsession, dit Zarathoustra, “ce qui fut” désigne la grosse pierre que la volonté ne peut pas déplacer. » Mais c’est justement cette libération que Zarathoustra annonce à travers le surhomme « Racheter ceux qui sont passés et transformer “ce qui fut” en ce que je voulus qu’il fût, cela seulement peut être pour moi la rédemption ! » Ce que Nietzsche promet avec le surhomme correspond, exactement à ce qui se produit dans l’état naissant : c’est la réinterprétation du passé – l’historisation. Ceux qui tombent amoureux (et souvent tous les deux en même temps) revivent leur passé et s’aperçoivent que les événements qui le composent se sont produits d’une certaine manière, car à un certain moment, ils ont effectué des choix, des choix qu’ils ont voulus et dont ils ne veulent plus aujourd’hui. On ne cache pas, on ne nie plus son passé, mais on le dévalorise. J’ai certainement aimé et puis détesté mon mari, mais je ne le déteste plus ; je me suis trompée mais je peux changer.

Le passé devient préhistoire et la vraie histoire commence alors. C’est ainsi que le ressentiment, la rancune, le désir de vengeance s’apaisent ; on ne peut haïr ce qui est dépourvu de valeur, ce qui ne compte pas. Cette expérience suscite souvent, chez les amoureux, de l’angoisse et du souci. L’être aimé parle devant moi de son passé, de ses amours, de la personne avec laquelle il est marié ou avec laquelle il vit. Il en parle d’abord avec rancœur, en explosant, et puis, petit à petit, presque avec tendresse. « Il a été méchant avec moi, dit-elle, mais il m’aime et j’ai de l’affection pour lui, je ne veux pas le faire souffrir, je voudrais qu’il soit heureux. » Ces mots indiquent qu’un détachement s’est accompli, qu’il n’y a plus ni tension, ni peur, ni vengeance. Mais on peut les interpréter comme un prolongement de l’amour et parfois en ressentir de la jalousie. Si cela ne fait pas surgir d’obstacles, l’être aimé peut continuer à vivre près de son mari (ou de sa femme), sans lui témoigner de rancune, plutôt de l’affection. Son passé a acquis une autre signification à la lumière de son nouvel amour. L’être aimé peut garder de la tendresse pour son mari ou pour sa femme, justement parce qu’il est amoureux. La joie de ce nouvel amour le rend aimable, tendre, bon. En général, c’est l’autre qui n’accepte pas cet état de choses, qui n’y croit pas, qui désire l’être aimé tout entier pour lui. Et comme chacun des deux exige cette exclusivité et cette certitude, les amoureux en viennent souvent à briser plus de choses que chacun d’entre eux ne l’aurait voulu.

La joie d’un nouvel amour engendre également une autre illusion. Elle amène les amants à croire que ceux qu’ils laissent derrière eux accepteront leur nouvel amour dans la paix et la sérénité. Celui qui aime n’est plus capable de haïr ni de souffrir. « Restons amis », dit-il, et il est sincère. Il voudrait même raconter tout ce qui touche à son nouvel amour, tant le passé s’est éloigné, tant le ressentiment s’est évanoui. La nouvelle communauté qu’il est en train de réaliser peut accepter les vieilles choses, les vieilles amitiés, les vieux rapports en les transformant. Il y a des êtres qui, avant qu’ils ne tombent amoureux, ne pouvaient plus tolérer leurs propres parents ni leurs propres enfants. Une fois amoureux, ils se découvrent une tendresse profonde pour eux, leur amour heureux les leur fait redécouvrir. Depuis qu’ils n’ont plus de rancune, qu’ils sont quittes envers leur passé, ils croient qu’il en est de même pour les autres. Mais il n’en est pas ainsi, jamais. Même si les rapports s’étaient détériorés ou envenimés, même s’ils n’étaient faits que de haine, l’amour naissant a pour effet de provoquer chez la personne abandonnée un désir terrible : elle devient comme amoureuse de quelqu’un qui, désormais, n’a plus besoin d’elle, qui ne souffre plus par elle. Tout ce qui dans la banalité de la vie quotidienne ne l’intéressait plus redevient essentiel. Ce n’est compréhensible que si l’on considère que nous vivons à l’intérieur d’institutions, de structures sociales, que nous en sommes pénétrés. La perte du partenaire coïncide avec la perte de tout ce que l’on est, la perte de ses propres valeurs, de l’image de soi-même, de sa propre estime. Celui qui est amoureux ne se rend pas compte de la terrible offense qu’il commet et qui ne peut lui être pardonnée. Aussi rencontre-t-il le refus, le désespoir, le cri, là où il attendait la compréhension. Son amour a fait surgir un univers de bonté, où la vie est une force heureuse, où les couleurs sont vivantes, où tout est beau.

Quand l’éros a trouvé son objet, il repousse dans le fond, comme une ombre, ce qui est négatif, ce qui n’existe pas. Dès les origines de la philosophie grecque, Parménide avait énoncé un principe qui constitue une expérience fondamentale de l’état naissant : « L’être est, le non-être n’est pas. » Mais le monde extérieur, les structures sociales ébranlées par le mouvement collectif réagissent : ils refusent et rejettent ce qui pour eux est une perte, une privation d’existence (c’est là la réaction qui accompagne toujours ces mouvements). Le père déçu éclate en cris ou se referme dans le mutisme. Le mari qui avait l’habitude de tromper sa femme découvre la valeur de la fidélité. L’épouse abêtie, négligée, tâche désespérément, en se faisant belle, en cherchant de nouveaux intérêts, de reconquérir son mari. Même ceux qui avaient fondé leurs rapports conjugaux sur la tolérance sexuelle, confrontés à l’amour naissant se raidissent et le vivent comme une offense mortelle. Ils le contrarient, refusent leur consentement, créent des problèmes insolubles. Le mari, acculé, dit : « D’accord, va-t’en, mais les enfants resteront, les enfants resteront avec moi. » L’épouse dira : « D’accord, tu peux t’en aller avec elle, mais ne crois pas que j’accepte ; tu recueilleras mon cadavre. » Ainsi, tout ce qui n’était que joie, ces personnes, cet homme ou cette femme, ces enfants, que valorisait un amour naissant, contredisent l’image radieuse d’un univers qui dit oui, parce qu’ils répondent non et imposent un choix. Choisis : ou lui ou les enfants, ou elle ou ma mort. Mais l’amour n’est pas né pour que l’on perde ses enfants, il n’est pas né pour que l’on tue quelqu’un, il n’est pas né pour que l’on fasse souffrir quelqu’un. L’amour est l’établissement d’une nouvelle communauté, d’une nouvelle et heureuse vie en commun par la grâce de l’innocence de son projet, tous devraient se reconnaître. La réaction contredit cet espoir d’harmonie et demande un choix : ou l’autre ou moi. L’histoire d’un amour deviendra l’histoire du refus de choisir et de l’apprentissage du choix. Dans l’état naissant, l’exigence du choix revêt les caractéristiques du dilemme. C’est comme si l’on demandait à une mère, à qui on a enlevé deux enfants, de choisir lequel d’entre eux devra être tué. Il n’y a pas de solution. L’état naissant est toujours confronté au dilemme, tous les mouvements collectifs sont confrontés au dilemme, chaque amour naissant est confronté au dilemme.

Là encore, comme nous l’avons déjà dit à propos de la transgression, peu importe quelle sorte de dilemme se manifeste. J’ai pris deux exemples parmi les nombreux possibles, mais il n’existe aucun cas où le dilemme ne se pose. Quand nous lisons dans les contes de fées : « Ils vécurent longtemps et furent très heureux », le silence qui s’ensuit n’indique pas seulement le retour au quotidien, la fin de la tension et, par conséquent, du pathos. Ce silence supprime aussi l’apparition du dilemme. À la différence des contes de fées, l’art représente le dilemme par la fiction de l’obstacle insurmontable qui rend l’amour impossible. L’obstacle qui obstrue sans cesse le chemin de l’amour est le signifiant du dilemme. Tristan est déchiré entre l’attachement pour son roi et son amour pour Yseult, Yseult entre son attachement pour le roi et son amour pour Tristan. Juliette et Roméo veulent chacun briser les lois inexorables de la parenté et de la haine, mais aucun d’eux ne hait sa famille.

L’amour tend à établir une séparation entre la loi et l’individu ; il veut instaurer d’autres lois, d’autres normes ; il ne veut pas supprimer les êtres, il veut les aimer. Mais les lois font entendre leur voix à travers des personnes, incarnant les anciennes lois et s’opposant au droit nouveau. On ne peut briser les lois sans piétiner les personnages qui les incarnent, voilà le dilemme il se manifeste toujours et contraint l’état amoureux à perdre son innocence. Ceux qui veulent libérer la sexualité, le désir et l’érotisme en abolissant le dilemme et en le réduisant à un simple produit de l’histoire, né de l’ignorance ou de la domination d’une classe ou d’une éducation répressive ou de n’importe quoi d’autre, se livrent à une lamentable mystification. Ils fabriquent une idéologie consolatrice, à l’exemple de ceux qui chantent les louanges de la révolution et l’imaginent telle une fête grandiose de l’amitié et de l’amour. C’est la lune de miel de la révolution. Mais ensuite, le mouvement révolutionnaire rencontre des obstacles internes et externes, il est contraint de choisir. On doit alors souhaiter qu’il ne provoque pas de carnage, de bain de sang, d’horribles atrocités, qu’il ne renouvelle pas les actes de barbarie de Hitler, de Staline, de Pol Pot. Ignorer que l’innocence enthousiaste est toujours confrontée à cette évolution – quasi inévitable – conduit à la violence et à l’irrationnel. La manière d’aborder, de résoudre sinon d’éluder ce dilemme est au contraire la véritable histoire de l’amour naissant et de son devenir : projet et institution.

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