Le choc amoureux
Chapitre 19
Ce livre traite de l’amour naissant et non de l’amour. Pour comprendre complètement l’amour naissant, il faut cependant ajouter quelque chose sur l’amour, ce lien plus stable, plus durable auquel tend l’amour naissant, en tant que porteur de projet. L’état naissant, en effet, a tendance à devenir institution et l’institution réside fondamentalement dans cette définition : dire, soutenir que l’état naissant est tout entier symboliquement réalisé et, en même temps, qu’il est pratiquement tout entier à réaliser.
Pendant la révolution d’Octobre, on instaure symboliquement une libération totale, une société sans classe, l’humanité des égaux ; aussi vrai que le plénum du comité central doit décider à l’unanimité, les élections sont décidées pour montrer qu’il n’y a pas d’opposition. Mais, en même temps, ce qu’on a réalisé n’est pas le communisme, mais la dictature du prolétariat, une étape vers le communisme qui reste entièrement à réaliser. L’institution aussi, se dédoublant en deux plans, symbolique et pratique, s’auto-définit comme l’avènement d’un avènement. Au cœur des institutions se trouvent les catégories de l’état naissant, toutefois, sa mise en pratique – réalisé symboliquement – est renvoyée à un futur toujours plus lointain, comme le jour du jugement dernier dans le christianisme.
Mais, puisque sur le plan symbolique on déclare l’amour naissant réalisé, les symboles et les rites prétendent le réactiver, le faire revivre. L’année liturgique n’est que l’évocation symbolique du temps divin des origines et des événements sacrés auxquels les hommes sont invités à participer. Mais les institutions ne résident pas seulement dans les rites, elles habitent l’esprit des hommes. Elles rétablissent donc, en partie, les valeurs originaires, scandent le rythme de notre temps de ces signifiants et de ces valeurs. Ainsi, ce que nous avons appelé la vie quotidienne est riche en moments où quelque chose se révèle, réapparaît – non comme l’éternel retour du déjà connu, mais comme la redécouverte de ce qui est.
Pour établir un pont entre l’amour naissant et ces aspects de la question sans écrire un autre livre, j’utiliserai un raccourci, et j’évoquerai une expérience dont nous avons déjà parlé à propos de l’amour, celle du don. Pour que ce soit plus simple, je ne citerai que quatre cas.
Quand dit-on qu’un rapport n’est pas authentique ? Quand l’autre n’est pour nous qu’un moyen pour atteindre un but, pour obtenir des résultats. Quand l’autre s’interpose entre nous et ce que nous désirons et qu’il nous faut agir sur lui pour l’obtenir, quand l’autre exerce un pouvoir sur nous et qu’il nous faut l’influencer par nos demandes ou nos flatteries. Nous voudrions nous passer de lui, à chaque instant nous voudrions ne pas devoir en dépendre. Et lorsque nous pouvons nous en passer, lorsque nous n’avons plus besoin de l’autre, nous l’oublions ; pour nous, il cesse d’exister. La plupart de nos rapports professionnels sont de ce genre, sinon presque tous. Dans ce cas, les cadeaux et les vœux sont, au fond, hypocrites et serviles. Hypocrites, car ils essaient de dire : « Ce cadeau signifie que je t’apprécie, que je t’aime », alors qu’en réalité nous pensons : « J’ai besoin de lui, je dois me concilier ses bonnes grâces. » Serviles, car ce cadeau est la reconnaissance d’un pouvoir, si faible qu’il soit, sur nous.
Les cadeaux partent à l’ascension des sommets, des puissants : le plus puissant est celui qui reçoit le plus de vœux, le plus de cadeaux. C’est une sorte de dîme que les faibles s’imposent en faveur des grands. L’ensemble des cartes, des billets, des télégrammes, des paquets, constituent un instantané de la géographie du pouvoir dans la société. Si le pouvoir change, tout change.
L’année prochaine plusieurs n’en recevront pas. Leur pouvoir aura passé, ils auront été oubliés. Mais, déjà aujourd’hui, le cadeau signifie : « Je voudrais pouvoir t’oublier, t’ignorer, t’effacer de ma vie mais je ne le peux pas, je suis forcé de faire tout le contraire… Un jour, toutefois, je n’aurai plus besoin de toi et je te repousserai dans le néant d’où tu n’aurais jamais dû sortir. » Cela explique l’inauthenticité des fêtes. Elles devraient être une chose et elles deviennent quelque chose d’autre, elles devraient être le moment de l’amour et elles deviennent la célébration de l’hommage servile. Et cela engendre un malaise, un trouble, une impression d’inauthenticité.
Cela signifie que les fêtes sont aussi tout autre chose, sinon nous ne ressentirions pas ce malaise. Si elles nous paraissent inauthentiques cela implique que nous savons, au fond de nous-mêmes, ce qui est authentique, ce qui devrait l’être.
Mais il existe une autre catégorie de cadeaux et de dons. Ceux que nous faisons aux personnes qui nous sont réellement chères, et nous savons qu’elles nous sont chères. Nos parents, nos enfants, notre mari ou notre femme, nos frères, quelques amis, parfois même certaines personnes qui exercent un pouvoir sur nous mais que nous aimons et dont l’existence nous réjouit. Offrir des cadeaux à ceux que nous aimons n’est pas un hommage servile ; c’est le témoignage d’une affection dont les liens ne seront pas tranchés ; dans ce cas, un présent signifie vraiment : « Je t’aime, je continue à t’aimer même si cela ne se voit pas, même si je ne t’ai pas donné signe de vie comme j’aurais dû. Je ne t’ai pas oublié. »
En réalité, nous oublions. Nous oublions pendant des mois, pendant des années. Nous oublions nos parents, nous oublions notre mari ou notre femme, nous oublions nos enfants, nous oublions surtout ceux qui sont loin, parfois même ceux qui sont proches. Les êtres que nous aimons ne sont pas l’objet d’une relation continue. Nous les rencontrons en certaines occasions, quelquefois, comme cela arrive avec un ami lointain. Et lorsque ceux que nous aimons sont près de nous, quand ils vivent avec nous, ils s’imposent à nous car ils sont là. Nous ne ressentons pas continuellement le besoin de leur présence, nous leur témoignons certains égards par habitude, par devoir, parfois en nous plaignant.
Et pourtant nous sommes liés à eux et nous le savons dès que nous les perdons, si nous courons le risque de les perdre. Quand ils sont malades, quand ils ne rentrent pas à la maison, quand ils peuvent mourir. Alors l’angoisse nous étreint et nous découvrons qu’ils nous sont essentiels. Nous découvrons qu’ils sont investis d’une très grande valeur, d’une valeur telle que toutes les choses, comparées à elle, perdent leur importance et deviennent – pour employer une expression philosophique – contingentes. C’est seulement au moment où nous pouvons les perdre, que se manifestent à nous leur valeur, le fait qu’ils soient essentiels, la crainte de les perdre.
En ces moments-là, le monde se partage en deux : eux d’un côté, de l’autre la puissance du négatif qui nous les arrache. Eux sont essentiels pour nous, ils ne le sont pas pour la puissance qui nous les enlève. Pour le ravisseur, pour la maladie, pour la mort, ils sont dépourvus de valeur. La puissance de ces maux est une puissance qui se définit tout entière dans la destruction : le non-être comme puissance.
À l’occasion des anniversaires, des fêtes, nous reconnaissons ces êtres chers : nos cadeaux témoignent que leur existence nous est essentielle. À ces êtres, nous ne pouvons pas faire n’importe quels cadeaux : mais des cadeaux qui correspondent à leurs goûts, des cadeaux qui leur fassent vraiment plaisir, qui parlent à leur individualité profonde, au noyau essentiel de leur personne, quelque chose qui enrichisse leur substance d’être. Dans ce cas, nous leur offrons quelque objet qui les nourrisse, qui les fortifie, qui les rende forts et heureux face à l’ombre du non-être : non seulement la maladie et la mort, mais aussi l’indifférence, l’oubli, notre propre oubli.
Puis, vient une troisième catégorie de dons, les dons de l’amour : être amoureux, tomber amoureux. Comment fait-on pour savoir que l’on est amoureux ? Parce que nous tombons une fois encore amoureux, parce que nous re-tombons sans cesse amoureux de la même personne. Quand nous sommes amoureux, il y a des périodes pendant lesquelles nous avons l’impression que telle personne n’a aucune importance pour nous. Nous voulons nous en passer, nous nous en séparons et nous nous disons à nous-mêmes : « C’était un engouement, c’est fini, je me moque de ce pauvre type (ou de cette pauvre fille), il (ou elle) ne m’est rien, je suis libre. » Parfois, on rencontre cette personne et cela nous est égal, elle nous est indifférente et on se demande avec irritation ce que l’on avait bien pu trouver en elle. Puis, elle réapparaît. Ce visage indifférent devient le visage unique, cette voix, la voix unique ; son absence devient un manque intolérable, sa présence une joie infinie. Tout d’elle nous touche, tout de lui est nostalgie et assouvissement. C’est l’éros extraordinaire, la volonté qui trouve son objet. Nous regardons cet être et il nous semble incroyable qu’il soit là, pour nous, car il est incroyable d’avoir tout ce que l’on désire : la plénitude de l’être qui nous dit oui. Dans ce cas, n’existent ni le négatif ni sa puissance ; l’être aimé remplit la conscience et la rend heureuse. Puis, après des heures et des jours, il se dissout à nouveau, comme s’il avait été une illusion et notre moi quotidien, notre monde quotidien refont surface. Sommes-nous réellement amoureux ?
Mais l’extraordinaire réapparaît. Il réapparaît toujours nouveau et toujours différent, comme unique objet de la volonté et s’impose à nous. Et il s’impose à nous de nouveau, et puis encore, jusqu’à dissoudre le reste. L’être l’emporte sur le contingent et le dégrade ; l’amour est ce sentiment qui prévaut, rien d’autre. Que devient le don dans ce cas ? Nous voudrions tout offrir et il nous semble que rien ne soit jamais suffisant. Car nous voulons offrir ce qu’il y a de meilleur en nous, ce qui en nous a le plus de valeur dans l’espoir que lui, ou elle, en juge de même et l’accepte volontiers. Nous offrons dans l’espoir d’apparaître à lui (ou à elle) comme lui (ou elle) nous est apparu et pour être accueillis en lui (ou en elle) et goûter la paix. Le don est un moyen de nous unir symboliquement à l’être dans sa prédominance, dans sa manifestation, dans sa naissance.
J’ai parlé de l’amour naissant au sens strict mais peut-être l’amour, même le plus inébranlable, se présente-t-il à nous sous le même aspect : on tombe amoureux, on re-tombe amoureux de la même personne. Il en est de même de l’amour de la mère (ou du père) pour son enfant. L’enfant existe pour sa mère, il est présent parce qu’il pleure, parce qu’il a besoin d’elle, parce qu’il peut être toujours en danger, parce qu’il s’oppose. Mais, de temps en temps, pendant la journée ou pendant la nuit, quand elle est loin ou quand elle le regarde, il lui « apparaît » comme un objet plein de désir, comme une nostalgie, comme une tendresse infinie, comme un accomplissement total d’elle-même.
La mère s’éprend sans cesse de son enfant. Et non seulement lorsqu’il est petit, mais également lorsqu’il est grand, lorsqu’il est adulte. Parfois, à certains moments, elle le voit, elle le regarde avec des yeux étonnés et passionnés, éprouvant une grande reconnaissance parce qu’il existe. L’amoureux remercie l’autre d’exister. La mère ne revoit pas dans l’adulte le petit enfant qui a été et qui n’est plus. Non, elle voit l’adulte comme elle avait vu l’enfant, elle le regarde et re-tombe amoureuse de l’être qu’il est aujourd’hui. Chaque fois, elle découvre en cet être la perfection. La passion renaît, c’est toujours « le premier jour ».
Toute personne, même la plus pauvre, a reçu le don d’aimer ; il constitue le fondement de la valeur de l’existence, un fondement absolu en quelque chose doué d’une valeur en soi, et que l’on redécouvre. Celui qui perd l’espoir de le re-trouver meurt.
Mais, peut-être – je dis peut-être car toute la psychologie infantile traditionnelle n’en parle pas – l’enfance est tout entière fondée sur cette expérience. L’enfant demande, s’oppose, se rend autonome mais, brusquement, il veut qu’on le prenne dans les bras, qu’on le caresse, qu’on l’embrasse ; le soir, pour s’endormir, il exige quelqu’un à ses côtés ; un baiser le rend heureux et insatiable. Peut-être chaque fois, tombe-t-il amoureux, peut-être, chaque fois – un nombre vertigineux de fois – fait-il l’expérience stupéfiante et incroyable de la plénitude de l’être qui dit oui. Il s’en détache pour se rendre autonome, mais, chaque fois, il le retrouve, chaque fois il découvre la révélation et la confirmation. Grâce à ce ciment, il construit sa confiance et sa capacité d’exister et de vivre dans le monde.
Dans ce dernier cas, celui de l’amour que porte la mère ou le père à son enfant, le don se présente, par certains aspects, comme le don de soi – de même que dans l’amour naissant – et par d’autres, comme le don qui octroie à l’enfant la cohésion de l’être. Mais l’enfant aussi fait des dons. Non la fleur qu’il offre à sa maman, non. Les dons de l’enfant sont ses mots, les étonnantes constructions linguistiques qu’il mûrit en lui et qui surgissent, à un certain moment. Avec ses mots, il construit une porte, une maison, un château dans lequel l’adulte peut entrer car c’est une demeure pour lui. Une demeure, en outre, qu’il peut achever avec l’enfant, une construction à faire ensemble. Les mots de l’enfant sont le premier chant d’amour tout entier objectivé, comme la vraie grande poésie et, en même temps, une chose accomplie ensemble, côte à côte.
Dans cet exposé, le lecteur aura trouvé la place d’y introduire d’autres aspects importants de la vie. Mais, même dans la vie, l’amour naissant occupe un espace particulier par rapport à tout ce qui vit dans le temps et qui, dans le temps, se réaffirme et se reproduit.
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