Le choc amoureux
Chapitre 22
Peut-on, par un acte de volonté, cesser d’être amoureux ? Non. Peut-on, par un acte de volonté, éviter de tomber amoureux ? Oui. Que peut la volonté face à un amour déjà épanoui ? Décider de couper net, de ne plus voir la personne aimée, de s’éloigner d’elle. Tous ces actes, la volonté peut les accomplir. Et tant que la personne aimée est présente, rien ne semble plus facile. L’état naissant confère une force extraordinaire qui nous permet de dire non. Mais cette force cesse instantanément dès que nous avons perpétré l’acte irréparable par lequel nous perdons notre amour : alors, la pétrification et la nostalgie s’installent.
Il existe, par contre, un savoir destiné à éviter de tomber amoureux. Toutes les institutions détiennent ce savoir, car toutes les institutions cherchent à empêcher l’individu de tomber amoureux ou à limiter les effets de cette « chute ». Toutes les institutions, que les mouvements collectifs ont fait naître et qu’ils ont revivifiées, sont toujours centrées sur une entité qu’elles estiment plus importante que n’importe quel individu. Que ce soit le parti, le mouvement, la classe, la patrie, l’église ou Dieu, cette entité – par définition – est supérieure à n’importe quel homme ou à n’importe quelle femme réels. Le savoir de l’institution dévalorise la déification d’un individu et ceux qui appartiennent à une institution acquièrent ce savoir. Pendant deux mille ans, l’Église catholique a appris à ses prêtres à préférer les amours célestes aux amours terrestres, à éviter les tentations, à confesser même les péchés du désir, toujours prompte à faire sentir son autorité. Pour éviter de tomber amoureux – écrivait
Stendhal(23) – il faut agir tout de suite, aux tout premiers moments, après il peut être trop tard. Celui qui ne veut pas aimer d’amour doit tout de suite briser le premier élan d’attraction : si une personne lui plaît, il doit en fréquenter une autre, s’il se surprend à regarder deux fois de suite une maison, il doit changer de ville, s’il s’aperçoit qu’il ressent du plaisir à être admiré, il doit s’ingénier à provoquer le mépris. Un manuel pour se protéger de l’amour ressemblerait de très près à un livre d’ascèse dans lequel la sexualité elle-même serait utilisée pour éviter la « chute ».
Mais pourquoi tant de peine ? Pourquoi le fait de tomber amoureux exerce-t-il une telle attraction – étant donné tous les malheurs qu’il entraîne ? Pourquoi constitue-t-il une telle tentation ? Après tout ce que nous avons dit, nous pouvons apporter une réponse. Ce n’est pas le fait de tomber amoureux qui constitue la tentation de l’Occident, c’est l’état naissant. Nous sommes attirés par l’amour, car nous avons appris à être attirés par l’état naissant. Cet apprentissage se produit effectivement au travers des institutions qui – comme nous l’avons vu – le représentent sur le plan symbolique comme déjà réalisé et, sur le plan pratique, à réaliser. Les principales institutions de l’Occident, religieuses et politiques, anciennes et modernes, se fondent toutes sur les catégories de l’état naissant.
Nous sommes attirés par l’état naissant, il constitue le rêve de l’Occident. Les anciens mystères préchrétiens racontaient la mort et la renaissance du dieu, les fêtes essentielles du christianisme sont Noël et les Pâques de la résurrection. À la fin des temps, le christianisme promet la résurrection de la chair et la nouvelle Jérusalem. L’islam, dans ce sens complètement occidental, enseigne l’attente du dernier jour. Le marxisme parle de révolution, de renouveau, de fin de l’histoire. Pour désigner une période riche de valeurs, nous employons des expressions telles que : la Renaissance, le Risorgimento, le renouveau.
Dans la grisaille du présent, nous attendons un jour nouveau, une vie nouvelle, un printemps nouveau, une rédemption, un rachat, une revanche, une révolte. Le temps divin des origines, que les mythes religieux situent dans le passé, le marxisme dans le futur, l’amour dans le présent, nous attire toujours. Telle est la tradition culturelle de l’Occident.
Mais ce qui dans l’Occident constitue le rêve ultime, est, pour l’Orient, notamment pour la culture hindoue et bouddhique, le cauchemar à éviter. « La naissance est douleur, la maladie est douleur, la vieillesse est douleur, la mort est douleur, être uni à celui que l’on n’aime pas est douleur, être séparé de celui que l’on aime est douleur. » Ainsi parlait Siddhârta Gautama, l’illuminé, le Bouddha, interprétant une pensée déjà présente dans les textes hindous. Renaître signifie retourner dans l’enfer de la vie, rencontrer inévitablement la douleur. L’état naissant, de ce point de vue, représente la plus grande des illusions. On ne peut entrer dans le jardin d’Éden et y demeurer : on peut seulement y entrer pour en être chassé, sans cesse, éternellement ; succession continuelle d’incarnations (le samsâra) sans espoir. S’incarner est ainsi une condamnation, désirer renaître une folie. La véritable espérance ne réside pas dans l’attente de la dernière et définitive renaissance heureuse, mais dans le renoncement à la renaissance, dans son rejet. Ne nous laissons pas prendre au piège des images de la métempsycose : une succession d’incarnations dans d’autres êtres (animaux, plantes, objets et, de nouveau, hommes). Le cycle des renaissances peut très bien s’appliquer à la vie de l’individu : il meurt et renaît sans cesse, il souffre mais il espère toujours renaître à une nouvelle vie heureuse. Cependant, il ne rencontre que douleur. Ce désir perpétuel, cette quête perpétuelle et vaine découlent de notre conception du monde, de nos catégories : avant tout celle d’être. L’existence d’un moi, d’une âme, d’un monde, d’un dieu, d’une classe, c’est-à-dire d’un être d’amour non ambivalent et source perpétuelle de vie.
La pensée orientale a refusé radicalement l’expérience originelle, immédiate, de l’état naissant : « L’être existe, le non-être n’existe pas. » En rejetant ce problème initial, elle a récusé toute la pensée métaphysique occidentale, celle d’où dérivent notre religion, notre philosophie, notre politique. L’idéal d’un absolu objectif qui se révèle à l’âme rationnelle mue par éros – la raison des Grecs – est, selon la pensée indo-bouddhiste, à l’origine d’un espoir insensé : celui d’une vie perpétuellement heureuse, donc perpétuellement condamnée à l’échec. En abandonnant le langage philosophique pour le langage psychologique, nous pouvons dire que la pensée orientale a inventé une autre solution à la surcharge dépressive où l’état naissant prend sa source (et donc l’amour naissant également). Au lieu de chercher un seul objet d’amour non ambivalent qui étanche la soif, les Orientaux tentent de surmonter la soif ; au lieu du bonheur total et exalté, ils cherchent à dépasser, à la fois, le bonheur et la douleur : le nirvâna est cette béatitude d’où toute passion est bannie. À la place de l’amour, naîtra donc un art érotique, grâce auquel on pourra tirer du plaisir de soi-même et des autres, sans dépendre de cet être unique, particulier, différent de tous, irremplaçable, et par lequel on perdrait tout si on venait à le perdre. Le savoir érotique exploite aussi les inclinations individuelles, les préférences que chacun manifeste, mais il refuse systématiquement les liens exclusifs. Historiquement, ce savoir érotique s’est élaboré dans les harems, dans les groupes religieux qui pratiquaient le communisme sexuel, ou dans la prostitution religieuse. Ce genre d’érotisme n’a jamais prétendu constituer la base du couple conjugal et, donc, de la famille. La famille, en Inde comme en Chine, résultait de la confluence des systèmes de parenté : le choix individuel comptait donc peu ou pas du tout. L’art érotique permettait de tirer du plaisir d’un rapport qui, en lui-même, n’avait aucune raison particulière de procurer plus de satisfaction qu’un autre. Dans les classes nobles où d’ailleurs, il s’est formé, avoir des concubines était l’usage courant. La sexualité était donc dissociée du mariage, séparée de la passion et même de l’amitié pour une seule personne.
En Occident, l’évolution a été inverse : l’éros passionnel a englobé la sexualité, l’amitié, le mariage, même la procréation. Seul l’Occident, plus précisément l’Europe, a tenté d’imposer la monogamie, en a fait un idéal. En Europe seulement on a prétendu, à un certain moment, attribuer à l’état naissant de l’amour la stabilité du couple, de la famille et même les critères de la perpétuation de l’espèce. Pourquoi, en effet, le choix du conjoint, du partenaire avec lequel on désire avoir un enfant est-il confié à l’amour ? Cela signifie qu’on veut avoir un enfant de la personne qui apparaît à nos yeux absolument extraordinaire et que, à tous égards, nous avons préférée, absolument, à toutes les autres, celle pour laquelle nous sommes prêts à lutter de toutes nos forces contre tout le reste.
L’incroyable individualisme de l’Occident, sa conception de la personne humaine (un être absolument unique et doué de valeur) se sont lentement édifiés à travers l’expérience que font deux êtres – chacun extraordinaire aux yeux de l’autre – en mettant au monde ce qui est extraordinaire pour eux deux. Tout cela est absent de la tradition orientale : la sexualité a trouvé l’espace de son extraordinaire dans l’art érotique, mais elle exclut toute passion pour un individu unique et irremplaçable. Il n’y a donc chez les Orientaux, ni amour naissant, ni jalousie pathologique, ni tourment, ni pétrification, ni nostalgie. Surtout pas de nostalgie, cette maladie de l’Occident qui conserve dans notre cœur l’image merveilleuse d’un possible, en quelque sorte déjà vécu ou entrevu, et qui, peut-être – nous n’en connaissons ni le jour ni l’heure –, ouvrira toutes grandes les portes de l’époque heureuse, l’aube radieuse du jour nouveau.
Toutefois, dès l’après-guerre, il y eut un échange entre l’Orient et l’Occident. D’abord et surtout à travers le marxisme, l’« espoir » de l’Occident est devenu l’une des composantes systématiques de la politique et de la façon de penser des pays orientaux. Ensuite, le doute que les Orientaux formulent contre les absolus religieux, politiques et personnels occidentaux s’est frayé un chemin jusque chez nous. Notamment dans le domaine du couple où le critère de l’exclusivité monogamique est de plus en plus critiqué. Même en Occident, se répandent des formes de participation collective et d’expériences gnostico-orientales qui nous permettent d’atteindre un état spirituel et érotique par des voies différentes de celles de l’amour individuel. La science moderne est parvenue à un niveau si élevé de relativisme qu’elle refuse totalement le concept d’une chose en soi, au-delà des apparences que les instruments révèlent.
L’amour, en tant que « figure reconnue » d’un mouvement collectif, est peut-être en déclin. S’il en est ainsi, ce livre peut apparaître comme le symptôme avant-coureur de cette transformation. Hegel disait que la pensée, comme la chouette de Minerve, ne distingue les choses qu’au crépuscule, qu’elle ne découvre donc le sens d’un phénomène social et d’une institution que lorsqu’ils déclinent juste avant de disparaître.
Dans un domaine comme le nôtre, les prévisions sont très difficiles. Certes, dans l’histoire de l’Occident, les mouvements collectifs ont été à l’origine des idéologies totalitaires, du fanatisme et de l’intolérance. L’analyse critique des mouvements et de la genèse des idéologies constitue un programme nécessaire, une transition obligatoire pour éviter des catastrophes futures. Si cette analyse devait servir à empêcher de nouveaux fanatismes, elle remplirait sans doute sa tâche historique. Et puisque l’amour naissant a, au plus profond de lui, une nature identique à celle des mouvements collectifs, lui aussi doit être analysé, étudié, compris. Nous devons explorer d’autres voies, inventer d’autres institutions.
Probablement, l’état naissant survivra, l’amour également, seuls changeront à la fin leur élaboration culturelle, leur rapport aux autres formes sociales. Je le pense car, en général, une tradition culturelle ne disparaît pas, elle renaît sous d’autres formes. Les civilisations durent des millénaires, toujours.
OceanofPDF.com
1 David Lazzaretti (1834-1879) créa un mouvement religieux qui connut un certain succès. Il fut abattu par les gendarmes alors qu’il se proclamait l’incarnation du Christ (N. d. T.).
2 E. Durkheim, Jugements de valeur et jugements de réalité, in « Philosophes et savants français », Librairie Félix Alcan, 1930, p. 42, 43, 44.
3 Max Weber, Économie et société, Plon, 1971.
4 Shere Hite, Le Rapport Hite, Laffont (« Réponses »), 1977. (N. d. É.)
5 Salvatore Quasimodo (1901-1968), poète italien de l’école hermétiste. Prix Nobel de littérature 1959.
6 Groupe de radicaux constitué pendant la guerre civile anglaise qui prônait l’égalité devant la loi et la tolérance religieuse (N. d. T.).
7 Denis de Rougemont, L’Amour et l’Occident, Plon, 1939.
8 « Amour qui prompt en cœur noble s’allume… Amour à nul aimé ne fait grâce d’aimer » Enfer, chant V, page 34, traduction Henri Longnon, Garnier, 1966.
9 École poétique italienne des XIIIe et XIVe siècles (N. d. T.).
10 Raymond Lulle (nom francisé de Ramón Llull) (1235-1315), traduit ici de l’italien. Traduction du catalan : Le Livre de l’amie et de l’aimé, Aubier Montaigne, 1967.
11 Italo Calvino, Le Chevalier inexistant, Le Seuil, 1962. (N. d. É.)
12 Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Éd. du Seuil, 1977.
13 Raymond Lulle, op. cit.
14 Sainte Thérèse d’Avila, Le Château intérieur.
15 En français dans le texte.
16 En anglais dans le texte.
17 Shulamith Firestone, The Dialectic of Sex, New York, William Morrow and Co, 1970. (N. d. É.)
18 Michel Foucault, Les mots et les choses, Gallimard, 1966.
19 Giuseppe Mazzini, patriote italien, né à Gênes (1805-1872). Fondateur d’une société secrète, La Jeune Italie, il ne cessa de conspirer, en Italie, en Suisse, en Angleterre. En 1848, il proclama la République de Rome et fit partie du triumvirat qui la dirigeait. (N. d. T.)
20 Giuseppe Garibaldi, patriote italien, né à Nice (1807-1882). Il lutta pour l’unification de l’Italie, d’abord contre l’Autriche, puis contre le royaume des Deux-Siciles (expédition des Mille) et contre la papauté. Anita, sa compagne, le suivit dans ses luttes. (N. d. T.)
21 Nikolaï Gorilovitch Tchernychevski (1828-1889) : philosophe, critique et écrivain russe. Opposant au régime tsariste, socialiste utopique, il écrit Que faire ? en 1863, roman et surtout manuel de conduite morale et politique dont l’influence fut considérable sur tous les révolutionnaires russes. Lénine disait de cette œuvre (dont il reprit le titre pour l’un de ses ouvrages fondamentaux) qu’elle « fournissait de l’énergie pour toute une vie ». (N.d.É.)
22 Compositeur italien contemporain de chansons politiques. (N. d. T.)
23 Stendhal, De l’amour, Paris, 1822.
OceanofPDF.com
Vous avez terminé Le choc amoureux
Francesco Alberoni