Le choc amoureux
Chapitre 16
L’amour naissant, qui est l’avènement de l’extraordinaire, peut s’achever dans la banalité. Rappelons qu’il est, à la fois, nécessité de fusion et d’individuation ; qu’il est une recherche de ce qui est essentiel pour chacun, mais que les deux projets individuels diffèrent et s’opposent. L’amour naissant s’alimente de cette tension différentielle qui doit devenir unique. L’amour naissant exige des changements justement parce que les deux personnes sont différentes et qu’elles désirent épanouir pleinement leur personnalité, réaliser ce qu’elles souhaitent le plus profondément et, à la fois, le faire ensemble. Quand on est amoureux, on recherche le sens de son propre destin. Dans cette rencontre et cet affrontement des projets, l’un des deux partenaires peut nourrir en lui un espoir qu’il a déjà cherché maintes fois à réaliser sans jamais y parvenir. En retrouvant cette espérance, se réveillent donc en lui les anxiétés, les mécanismes de défense, les peurs qu’il a déjà vécus. Il la souhaite, mais en même temps il la redoute et cherche à s’entourer de toutes les précautions. Il veut la diversité de l’autre car c’est justement la diversité qui l’attire car elle lui ouvre des perspectives de vie nouvelle, mais en même temps il tente de la limiter pour se rassurer. Cette vitalité impétueuse lui fait peur, il la veut, mais bridée.
Lorsqu’on tombe amoureux l’autre apparaît toujours plein d’une vie débordante. Il est en effet l’incarnation de la vie dans l’instant de sa création, dans son élan, la voie vers ce que l’on n’a jamais été et que l’on désire être. L’aimé est donc toujours une force vitale libre, imprévisible, polymorphe. Il est comme un superbe animal sauvage, extraordinairement beau et extraordinairement vivant. Un animal dont la nature n’est pas d’être docile mais rebelle, n’est pas d’être faible, mais fort. La « grâce » dont nous avons parlé est le miracle qu’une telle créature devienne douce à notre égard et qu’elle nous aime. L’aimé attire, plaît, justement parce qu’il est une force libre et libératrice, mais aussi imprévisible et redoutable. Voilà alors que, dans le processus des « épreuves » qui conduisent l’amour, celui des deux qui est le plus timoré impose à l’autre, comme épreuves, de multiples limites, de multiples petits renoncements tous destinés, au fond, à rendre l’autre docile, sûr et inoffensif.
Et l’autre, peu à peu, accepte tout cela. Il avait des amis, il renonce à sortir avec eux ; il voyageait, il reste à la maison ; il aimait sa profession, il la néglige pour se consacrer à l’aimé. Pour ne pas troubler l’aimé, insensiblement, il se dépouille de tout ce qui peut l’inquiéter. Il ne s’agit que de nombreux petits sacrifices, aucun d’eux n’est important, aucun d’eux ne franchit un point de non-retour.
Celui qui est amoureux abandonne volontiers, volontiers il change de comportement car il désire que celui qu’il aime soit heureux, il s’efforce de devenir ce que l’autre veut qu’il soit.
Peu à peu, il devient domestique, disponible, toujours prêt, toujours reconnaissant. Ce faisant, la superbe bête sauvage se transforme en un animal domestique, la fleur tropicale, arrachée à son milieu, s’étiole dans le petit vase posé sur la fenêtre. Et l’autre, qui lui a imposé cette métamorphose car il voulait être rassuré, car il avait peur du nouveau, finit par ne plus trouver en lui ce qu’il avait cherché et découvert. La personne qui lui fait face n’est plus celle d’autrefois, celle dont il était amoureux justement parce qu’elle était différente et pleine de vie. Il lui a demandé de se modeler sur ses peurs et à présent il se trouve confronté au résultat de ses peurs, de son néant, et il ne l’aime plus. C’est une chose fréquente chez les hommes mûrs qui tombent amoureux d’une jeune fille et, donc, tombent amoureux de sa jeunesse, de ses potentialités. Mais ils la redoutent et ils demandent ainsi à cette jeune fille de renoncer à son travail, à ses amis, à jouer la coquette, à être brillante, jusqu’à en faire un être serviable et insipide pour s’apercevoir, alors, qu’ils désirent une autre jeune fille : celle qu’ils ont détruite.
L’exemple n’est pas choisi par hasard, car ce sont surtout les femmes qui subissent cette violence et s’adaptent à ce rôle. Désirées tant qu’elles sont libres, car elles expriment la force de la liberté, elles sont ensuite enfermées entre les murs domestiques, dans les harems, à l’intérieur de limites innombrables, entourées d’une jalousie qui n’est que le reflet de la peur de vouloir ce que l’on veut ; elles sont contraintes de devenir le banal quotidien, le lieu où finit – par définition – non seulement l’amour naissant mais aussi l’amour.
Le besoin de banaliser l’autre, de lui enlever sa spécificité et sa diversité, de lui arracher les forces vitales existe aussi chez la femme. Elle l’a, en partie, appris au cours des siècles, par l’homme. Obligée à devenir un animal domestique, pour se défendre, elle n’a pu faire autre chose qu’imposer à l’homme le même sort. Une insécurité profonde l’incite à chercher des sécurités faciles, contrôlables et il n’y a rien de plus facile ni de plus contrôlable qu’une personne privée d’élan vital, qu’une personne qui répète l’identique, le déjà connu. Ainsi arrive-t-il que tous les deux, effrayés d’avoir voulu vivre intensément, glissent rapidement dans l’ennui, la rancœur et la déception. Ils s’y précipitent même, s’imaginant trouver, à travers mille garanties et mille limites, ce « ils vécurent heureux et tranquilles » qui n’existe pas. Ensuite, ils ressassent leurs déceptions et leurs désillusions et cultivent dans le rêve ce qu’ils avaient entre leurs mains et qu’ils ont détruit.
C’est peut-être selon ce scénario, le plus fréquent, qu’un amour naissant s’éteint peu à peu. Mais il y en a d’autres. L’un dérive du fait que quelque chose qui est beau dans l’extraordinaire devient insupportable dans le quotidien. Plusieurs personnes tombent amoureuses de quelqu’un qui jouit de la considération sociale. Parce qu’il est, par exemple, chanteur ou pianiste, ou boxeur ou moniteur de ski ou écrivain. Prenons le cas d’un pianiste. Ici, l’extraordinaire réside dans le succès musical, dans le monde qui gravite autour de cette activité, le monde du spectacle qui est, socialement, extraordinaire. Vivre avec un pianiste est toutefois autre chose. Et il en est ainsi pour toutes les professions de ce genre car, dans l’intimité, elles sont faites de discipline, d’épreuves, de recherche continuelle d’une ligne d’arrivée, d’un résultat, d’une perfection. Le public ne voit pas toute cette recherche et cette routine et l’amoureux, lui-même, est ébloui par la performance et ne pense pas à ce travail humble, obscur, dont il devra comprendre la nécessité et auquel il devra apprendre à participer sans en être le protagoniste. Aussi la déception est-elle inévitable.
Mais ces phénomènes se vérifient même devant des qualités non professionnelles. Certains hommes, par exemple, sont attirés par des femmes vives, entreprenantes, brillantes, actives, puis ils découvrent qu’elles les étourdissent, les dominent. D’autres tombent amoureux de femmes maternelles, pleines de sollicitude, qui prennent soin d’eux comme d’un enfant. Ensuite, ils se sentent contrôlés comme des bambins.
Examinons maintenant un autre cas : posons-nous des questions que beaucoup se posent. Est-il vrai que l’on tombe plus facilement amoureux de quelqu’un qui oppose de la résistance, qui se fait désirer ? Est-il vrai que, devant choisir entre deux personnes, on ne choisit pas celle qui nous aime, mais que l’on tombe amoureux, au contraire, de celle qui se dérobe ? C’est une opinion très répandue qui correspond à une part de vérité, mais à une part minime seulement. La vérité la voici : l’amour naissant veut la diversité et l’extraordinaire. Une personne qui est sur le point de tomber amoureuse s’éprendra difficilement d’une autre qui depuis longtemps l’aime et lui fait la cour. Elle la connaît déjà, elle a déjà exploré cette alternative. Aussi l’état naissant, en tant qu’exploration du possible, ne peut naître en elle, car l’autre fait déjà partie du passé, de la contingence. Cette personne ne choisira cette solution que si elle venait à être déçue dans sa recherche, si elle n’était pas payée de retour. Seulement alors, elle retournera à son passé et se réfugiera auprès de l’être qui l’aimait déjà, sûre de trouver en lui cette disponibilité et cette compréhension qu’elle n’a pas trouvées chez la première. Pourtant, de cette première personne, elle n’est pas tombée amoureuse parce qu’elle s’est dérobée, mais seulement parce qu’elle était nouvelle, différente, inconnue, ouverte au possible. En retournant vers la seconde qui l’aimait déjà, elle renonce à l’exploration du possible et donc, en substance, à l’amour naissant. Ce faisant, elle ne retombe pas amoureuse ; elle peut croire qu’elle l’est, elle peut aimer, elle peut sans doute vivre toute sa vie avec cette personne, mais il s’agit d’amour, et non pas d’amour à l’état naissant. Si elle se convainc qu’elle est amoureuse, elle découvrira, après un certain temps, qu’elle ne l’est plus. En réalité, elle découvre ce qui était déjà vrai bien auparavant et qu’elle avait cherché à ignorer.
Passons maintenant au dernier cas : celui d’un amour naissant qui s’éteint. Celui d’un individu qui a dépassé, peut-être sans même s’en rendre compte, un point de non-retour. Personne ne sait où se situe un point de non-retour. Les seuls signes en sont une révolte intérieure, un désespoir, l’anticipation – parfois de quelques heures – de la pétrification. Mais il arrive que le point de non-retour soit masqué, qu’un élan de générosité le dissimule, ou que l’autre laisse comprendre que les choses changeront un jour.
Réfléchissons au cas d’une femme qui travaille : elle aime sa profession mais l’homme qu’elle aime lui demande d’y renoncer car il a besoin, pour son travail, de se déplacer et là où il se rend il n’y a pas de travail pour elle. Dans un tel cas, la femme peut accepter et espérer qu’ensuite il lui sera possible de reprendre son travail. Cet homme peut lui dire qu’il s’agit seulement d’une courte période et que tout changera après. Quoi qu’il en soit, reste le fait que le point de non-retour est dépassé, la femme a abandonné son travail, compromis sa carrière, elle a suivi cet homme ; elle s’aperçoit, peu à peu, qu’elle n’a plus d’intérêt, qu’elle n’a plus de force vitale, qu’elle désire de plus en plus ce qu’elle a quitté. Son amour s’éteint.
Parfois, ce sont les petits événements de la vie qui font réapparaître comme point de non-retour ce que l’on avait mis entre parenthèses ou reporté à plus tard. Une femme peut avoir désiré passionnément un enfant et, pour ne pas détruire son amour, y avoir renoncé le remettant à un autre moment. Mais, autour d’elle, les événements se précipitent : son père meurt, sa mère aussi, elle découvre qu’elle vieillit et voilà que, face aux puissances négatives, son pouvoir de créer la vie acquiert une valeur nouvelle. Avoir un enfant signifie vaincre la mort. Ce qui, auparavant, avait été relégué devient urgent, devient un élément essentiel du projet. Le pacte – d’où l’amour avait surgi – est remis en question ou transgressé, le dilemme explose à nouveau et, cette fois-ci, il ne pourra être écarté. Ce besoin essentiel exige d’être compris et accepté. S’il ne l’est pas, l’amour lentement s’éteint face à la personne qui désormais incarne une incompréhension intolérable, un égoïsme injustifié. On commence à réexaminer le passé, à calculer ce que l’on a donné (beaucoup), ce que l’on a reçu (rien) ; l’amour meurt dans le ressentiment, et le souvenir lui-même disparaît.
L’apparition de points de non-retour, au cours de la vie, est beaucoup plus fréquente qu’on ne l’imagine. Des choses qui paraissaient secondaires se révèlent essentielles. Dans ce cas, tout se présente comme un lent assoupissement de l’amour. En réalité, un regard plus attentif découvrirait, au contraire, une ré-émergence du dilemme et un désespoir secret.
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