Le choc amoureux
Chapitre 15
On peut se croire amoureux, et ne l’être pas du tout. On peut éprouver une forte attirance érotique pour quelqu’un, penser sans cesse à lui, passer avec lui des heures heureuses et puis, au bout d’un certain temps, perdre cet intérêt car au fond, il est satisfait. On peut, également, s’attacher à une personne et la désirer intensément car beaucoup l’admirent. La possibilité d’être aimé ou, mieux, préféré, nous flatte, nous fait ressentir un désir et une ivresse que nous appelons l’amour. D’autres cas peuvent avoir la déception comme mobile ; un amour empoisonné par la jalousie et par le désappointement nous incite à chercher un remplaçant, quelqu’un avec qui vivre un nouvel amour. Cela peut être encore l’attrait du pouvoir, le succès, le fait d’être admiré ou envié aux côtés d’une personne riche ou puissante. Enfin, le besoin d’échapper à l’ennui et à la banalité.
Les vacances, en créant une occasion de vie différente et extraordinaire, prédisposent spécialement à une expérience extraordinaire qui, pourtant, ne peut aller au-delà de cet espace et de ce temps. La personne que nous admirions et adorions pendant les vacances, revue dans le cadre de la vie quotidienne, nous apparaît déplacée, terne. L’amour est une révolution de l’ordonnance structurelle, quotidienne, et non pas une période de vacances dans le quotidien. L’extraordinaire peut apparaître, certaines fois, sous la forme de quelqu’un venu de loin pour un temps limité. Puisqu’on sait qu’il s’en ira, on « tombe amoureux à terme », un peu comme si on était en vacances, car on sait que cette rencontre n’aura pas de suite.
Les exemples pourraient continuer. Ils ne nous intéressent que pour expliquer pourquoi certaines personnes cessent, si facilement, d’être amoureuses. En réalité, elles ne l’ont jamais été. Elles ont utilisé le langage de l’amour-passion, c’est-à-dire celui de l’état naissant, pour amplifier et mieux goûter une expérience qui, sans cela, aurait été fade. Ces « amours » entretiennent avec l’amour naissant le même rapport que celui de la fête avec la révolution. La fête est caractérisée par des excès, par le renversement des habitudes quotidiennes, c’est une transgression, c’est un événement marqué par le sens de l’exceptionnel et de l’extraordinaire. Mais elle se distingue de la révolution car elle n’a aucune incidence sur les structures sociales. Tout ce qui dans la révolution est risque est ici prévu, calculé. La fête a un début et une fin fixés à l’avance, elle est assujettie à des règles déjà éprouvées. Tout ce qui survient se déroule dans des limites institutionnelles. La fête est un « comme si » ; elle ne peut bouleverser les structures sociales ; la fête terminée, tout est terminé.
On entend certaines personnes dire qu’elles sont amoureuses d’un tel, puis de tel autre, qu’elles s’éprennent de quelqu’un chaque mois, chaque année. En réalité, dans la vie, l’amour comme toutes les transformations radicales, ne peut apparaître que quelques fois ou même jamais.
Cette prolifération du mot amour nous explique pourquoi il arrive si souvent que l’un des deux amoureux aime plus que l’autre. Presque toujours, dans ces cas, la rencontre survient entre une personne qui tombe vraiment amoureuse, qui entre donc vraiment dans l’état naissant, tandis que l’autre se jette dans l’aventure par attirance érotique, par admiration, par vengeance, par déception, par goût du prestige, par jalousie, parce qu’elle est en vacances, pour n’importe quelle autre raison, sans qu’existent les conditions préalables à l’amour. Nous avons dit, précédemment, que l’amour naissant a la propriété de communiquer à l’extérieur son enthousiasme et son langage. Donc celui qui est amoureux offre à l’autre son langage et l’entraîne dans son état. Ainsi renforce-t-il dans l’autre illusion d’être lui aussi amoureux. Celui qui l’est réellement agit dans la spontanéité et dans la vérité et tend à attribuer à l’autre son propre comportement, spontané et totalement sincère. Si l’autre veut jouer le jeu, il peut le faire. Il suffit d’être tendre, de dire de petits mensonges. Il est tellement facile de rassurer celui qui est profondément amoureux ! Justement parce qu’il est moins spontané, plus contrôlé, justement parce qu’il mène le jeu et manipule les choses, celui qui n’est pas amoureux est capable de saisir, chez celui qui aime, toutes ses faiblesses, ses tentatives maladroites de séduction, ses naïvetés. Il ne voit pas celui qui aime avec les yeux transfigurés par l’amour, mais avec les yeux froids et lucides de tous les jours. Ces excès de passion, cette tension désespérée, cet incessant besoin d’être rassuré et, en même temps, cette incroyable cruauté, semblent à celui qui n’aime pas des exagérations puériles, des signes d’immaturité. Le fait que l’autre reconstruise sans cesse son propre passé, qu’il change continuellement et explore toutes les voies possibles, lui donne une impression de superficialité, de fragilité. Ses crises lui paraissent hystériques, son dilemme une ignorance de ce qu’il veut et une faiblesse de son caractère.
Si celui qui aime est un esprit créatif, les créations de son imaginaire dans lesquelles l’existence est en permanence transformée en rêveries, en symboles, en poésies, lui donnent une impression de mégalomanie et d’artifice. En un mot, celui qui n’aime pas trouve la personne vraiment amoureuse, inconstante, changeante, anxieuse, crédule, exagérée, mégalomane et, au fond, pas sincère. S’il éprouve une certaine tendresse, il lui proposera son projet de vie d’une manière linéaire, il ignorera les doutes, les dilemmes et considérera les doutes et les dilemmes de l’autre comme des rêves morbides. Il s’irritera, l’accablera de reproches, lui demandera de choisir clairement et de ne pas perdre de temps en bavardages. Cependant, il lui cachera ses vraies pensées, ses vrais doutes, il se comportera comme si l’autre pouvait revenir à la raison et, un beau jour, quand il aura trouvé sa compagnie trop ennuyeuse ou trop dramatique, il cherchera des prétextes pour pouvoir lui faire des reproches, il l’accusera de manquer d’attentions, de n’être pas capable de le comprendre. Et pour conclure sur cette lancée, il lui dira que cela ne peut plus continuer car il ne se sent pas aimé comme il le voudrait, qu’il cherche donc quelqu’un qui sache l’aimer « vraiment ». C’est la forme la plus fréquente du « désamour ». Donc la révélation de quelque chose qui n’avait jamais existé.
Dans certains cas, l’amour bilatéral avait réellement commencé. Celui qui cesse d’être amoureux est alors celui qui, dans le silence, avait élaboré son propre projet et qui, toujours dans le silence, avait imposé des « épreuves » et considéré les demandes de l’autre comme des épreuves. Puisque tout était mené dans le silence, l’autre n’en avait pas compris la portée. Il avait ainsi dépassé le point de non-retour et s’était présenté comme un criminel ; on se perdrait soi-même si on l’aimait.
Par silence, j’entends ici que non seulement l’on n’a rien dit sur la nature de son projet, ni sur ses doutes, que l’on n’a pas révélé ses pensées intimes, mais surtout que l’on a caché son propre désespoir, lorsque le point de non-retour a été atteint.
Par contre, un être qui aime vraiment s’aperçoit que l’autre est arrivé à un point de non-retour au désespoir qu’il témoigne. Alors il s’arrête. Pourtant, certains vivent les sentiments qu’ils éprouvent comme une faiblesse. Pour eux, révéler son angoisse intérieure, son désespoir, équivaut à se livrer pieds et poings liés à l’autre. Ainsi, lorsqu’ils se trouvent confrontés à un point de non-retour, ils ne disent rien, ils n’expliquent rien, ils ne supplient pas, ils ne désespèrent pas. L’autre alors ne comprend pas et l’on ne voit pas, d’ailleurs, comment il pourrait comprendre.
Peut-on dire que ce manque de confiance, cette crainte de manifester ses propres émotions prouvent que cette personne ne vivait pas un état naissant ? Certes, elle témoigne d’une forte résistance à l’abandon, d’un besoin de certitude et de sécurité qui n’ont rien à voir avec l’amour naissant. Mais entrent également en jeu ses expériences personnelles, ses déceptions et parfois l’absence d’occasion. Nous cherchons tous à nous défendre contre l’amour ; dans le cas présent, la défense est plus vive et atteint son but. L’épreuve, donc, est douloureuse et sincère. L’échec de l’épreuve conduit à la pétrification, à la haine, à la nostalgie.
Mais la situation est diamétralement opposée à celle décrite au chapitre précédent. En effet, on continue à l’aimer. Chaque fois qu’il se sent totalement vide, lui parviennent le son des mots de celui qui l’aime, le contenu de ses lettres, sa gentillesse éplorée, mais toujours prête à se manifester avec empressement et anxiété. Cette personne peut toujours faire un pas en arrière, alléger sa douleur. Elle vit l’expérience de la solitude, mais elle peut la supporter plus facilement car son partenaire continue à être amoureux d’elle, il lui donne continuellement des preuves d’amour – insuffisantes, certes, car elle a désormais décidé dans son cœur ce qu’elle veut – mais néanmoins douces. Elle n’aime plus, car elle n’a plus confiance, mais il lui est agréable de se sentir aimée et surtout, il lui est agréable de sentir qu’elle exerce un pouvoir sur celui qui l’aime. Un immense pouvoir grâce auquel elle oblige l’autre à l’accepter telle qu’elle est, un pouvoir grâce auquel en humiliant l’autre elle se libère de son passé, se prépare à voir d’autres choses, à chercher d’autres choses, un nouvel amour peut-être. L’amour de l’autre, amour sincère, profond et de plus en plus désespéré, lui sert ainsi à renforcer ses propres décisions jusqu’au moment où elle n’aura plus besoin de l’autre.
Tel est, en substance, le vrai « désamour ». La tentative de séparation réussit, les épreuves s’imposent en temps opportun, la décision unilatérale d’abandon s’accomplit. La séparation est menée en présence de l’être que l’on a aimé, et qui, lui, est encore amoureux. Sur cet être sans défense, s’exerce le pouvoir amer de la vengeance. Tâche facile, car sa capacité d’endurance est immense. Lorsque, désespéré, il comprendra et se détachera, ce sera pour lui la pétrification totale. Par contre, celui qui « a cessé d’être amoureux » aura retrouvé la liberté.
OceanofPDF.com