Le Choix de Pauline

Henriette Bernier · Chapitre 1 sur 27

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Le Choix de Pauline

Dédicace

A Pauline, à ses

vingt ans pleins de promesses

 

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PREMIÈRE PARTIE

 

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1

 

Comme tous les matins, Justine Blanpain faisait ce qu’elle appelait la « tournée de ses fleurs » quand elle entendit la sonnette du facteur. Dans ce quartier de Lérouville où vivaient bon nombre de retraités et de veuves, il se savait attendu. A ceux qui étaient abonnés au journal quotidien, il apportait de quoi meubler l’essentiel de leur temps. Il y avait parfois aussi des lettres, ou alors des « papiers », documents administratifs encore fréquents en cette période d’après-guerre où il restait bien des problèmes à régler. Pour ceux auxquels il n’avait rien à remettre, son passage marquait simplement une étape du jour.

Le fait d’être attendu lui simplifiait la tâche. Il lui suffisait de faire tinter la sonnette de son vélo pour que s’ouvrent ou s’entrouvrent les portes et les fenêtres des maisons situées juste en bordure de la rue, pour que vienne jusqu’à lui, quand il y avait une cour ou un jardin, un bonhomme appuyé sur sa canne, ou une femme en train d’essuyer ses mains à son tablier, ou encore un enfant – il y en avait tout de même quelques-uns. Il n’entrait que s’il devait faire signer le destinataire d’une lettre recommandée, d’un mandat ou d’une pension. Ou, si on l’y invitait, pour une petite goutte prise en vitesse sur le coin d’une table de cuisine.

Les fleurs de Justine Blanpain faisaient l’admiration du voisinage. Toutes ses fenêtres en étaient garnies, ainsi que le pourtour de sa petite maison ; dans le jardin, elles se mêlaient aux semis et aux plantations de légumes. Chaque matin, à l’heure du facteur ou à peu près, elle leur rendait sa visite matinale et vérifiait qu’elles étaient au mieux de leur beauté.

Elle s’avança vers le petit portail.

Les maisons étaient si proches l’une de l’autre, même celles qui n’étaient pas mitoyennes, que le facteur parcourait la rue à pied en guidant son vélo d’une main. A son flanc battait sa sacoche, où il puisait de l’autre main.

— Bonjour, madame Blanpain ! Tenez, voilà pour vous, L’Echo de la mode, c’est le jour.

Il ajouta, un ton en dessous :

— Plus une lettre pour votre fille.

Il savait, l’ayant remarqué en préparant sa tournée, que l’enveloppe adressée à madame Pauline Ferraut venait de Paris, et portait le sceau du ministère des Anciens Combattants. Ce que constata Justine au premier coup d’œil. Souvent, quand il apportait des lettres du type de celle qu’il venait de donner à madame Blanpain, des lettres importantes, les destinataires lui faisaient quelques révélations sur leur contenu, supposé ou attendu. Il ne questionnait jamais, bien sûr, mais il écoutait ce qu’on lui confiait avec un air de circonstance, au plus quelques mots de compassion, d’encouragement, d’espoir, d’approbation, selon les cas. Depuis la fin de la guerre, en mai 1945, il en avait distribué, de ces lettres porteuses de drames, d’angoisses, de difficultés. De méchanceté aussi… des séquelles de dénonciations, des jalousies mal digérées, des insultes… Plus quelques bonnes nouvelles, tout de même.

Il attendit donc un instant avant de reprendre le cours de sa tournée. Mais Justine Blanpain, ce matin-là, ne semblait pas d’humeur à lui faire la moindre confidence. Elle le remercia sèchement. Alors, après un bref salut, il poussa son vélo vers la maison suivante.

Justine s’était arrêtée dans la petite allée du jardin, et regardait en hochant la tête la lettre qu’elle tenait à la main.

Pauline, qui l’avait vue par la fenêtre, venait à sa rencontre.

— Tiens, tu en auras fini d’attendre, la voilà ta lettre !

Le ton se voulait brusque, mais il ne l’était qu’à moitié, mêlé de peine.

Pauline prit l’enveloppe. Elle ne l’ouvrit qu’une fois rentrée dans la cuisine, assise à la table. Justine avait posé L’Echo de la mode sur le buffet et se lavait les mains à l’évier.

— Alors ? demanda-t-elle en se rapprochant de sa fille.

— Alors on m’informe que ma demande a été agréée et transmise à la direction régionale de la SNCF pour une prochaine affectation.

— Eh bien, tu es contente, tu vas t’en aller, faire ta vie, t’assumer, comme tu dis ! Espérons que tu n’auras pas à le regretter.

— Maman, s’il te plaît, ne recommence pas.

Pauline se tourna vers sa mère, lui prit la main, la regarda en hochant la tête, comme pour la gronder, mais avec un sourire plein de tendresse. Pour ne pas s’émouvoir et capituler, Justine se dégagea. Elle sortit en poussant un profond soupir et retourna à ses fleurs.

 

Juliette revenait de la boulangerie, se retenant de courir car elle tenait à pleines mains un beau pain rond tout enfariné sur lequel la boulangère

avait posé le « trait1 ». Au fond du jardin, sa grand-mère, tournée vers son beau rosier buisson, semblait le contempler. Entendit-elle ou non les pas de la fillette sur le gravier de l’allée ? Toujours est-il qu’elle ne se retourna pas. Ainsi, les larmes qu’elle essuyait d’un revers de main échapperaient à la petite. Juliette entra dans la cuisine, vit sa mère, et devant elle la fameuse lettre. Elle posa le pain sur la table et s’approcha.

— Maman ! Je le savais ! Le facteur est entré à la boulangerie, il l’a dit à madame Michel : « La Pauline Blanpain, elle a reçu une lettre de Paris, des Anciens Combattants ! »

C’était une habitude, pour désigner les femmes originaires du village, de continuer à employer leur nom de jeune fille. A plus forte raison pour Pauline, puisqu’elle était revenue vivre chez sa mère.

— Alors, maman ?

— Ma demande est acceptée, ma chérie.

— On va partir quand, maman, et où ?

— Ce n’est pas décidé encore, mais nous l’apprendrons bientôt.

— Mémé le sait ?

Pauline fit signe que oui avec une moue qui n’étonna pas la gamine. Sans avoir assisté à toutes leurs discussions, elle savait que sa mère et sa grand-mère n’étaient pas d’accord sur le projet dont l’arrivée de la fameuse lettre faisait pressentir la réalisation.

Justine avait séché ses yeux et décidé de faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Quand elle rentra, la lettre avait disparu, mais le pain était encore sur la table. Elle gronda Juliette pour cette négligence afin de donner le change, de laisser croire qu’elle avait digéré le coup de la lettre, dont il ne fut plus question, dans l’attente de la suite.

 

Trois semaines plus tard, le facteur remit à Pauline, cette fois en mains propres, un second courrier, à l’en-tête de la SNCF, qu’elle ouvrit en présence de Justine et de Juliette.

— Fauville, annonça-t-elle. Je suis nommée chef de halte à Fauville.

— Tu sais où c’est, maman ?

— Pas très bien, au nord de Verdun, je crois.

— Et toi, mémé, tu connais ?

— De nom seulement. Ton grand-père en parlait parfois. Il y a longtemps, il a connu à la guerre un gars qui était de là-bas.

— Décroche donc le calendrier, Juliette, dit Pauline, mémé va chercher et te montrer.

Sur la carte de la Meuse le doigt de Justine suivit le cours du fleuve jusqu’à Verdun, et un peu plus haut.

— Tiens, c’est là. Fauville. Au moins, vous serez dans un village, et non pas isolées en rase campagne, comme le sont beaucoup de gardes-barrières.

Pauline poursuivait la lecture de son courrier.

— Ah, fit-elle, je dois être là-bas pour le 1er septembre, date à laquelle le chef de district viendra procéder à mon installation.

Un crissement de gravier puis un bruit de ferraille leur firent tourner la tête. C’était Benoît, qui avait laissé tomber sa trottinette au lieu de la ranger soigneusement contre le mur. Cette habitude contrariait Justine plus encore que le pain oublié sur la table, et valait à chaque fois au gamin une remontrance de sa grand-mère. Mais ce matin-là elle n’eut pas le cœur de le gronder.

Elle s’en prit aux auteurs de la lettre.

— « Ils » ont mis des mois à examiner ta demande et maintenant « ils » te donnent à peine quinze jours pour te préparer ! Tu avoueras, ma fille, que ces gens-là ne respectent guère le pauvre monde !

 

1. Morceau de pain rajouté à la pesée par la boulangère pour faire le juste poids.

 

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