Le Choix de Pauline

Henriette Bernier · Chapitre 8 sur 27

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Le Choix de Pauline

Chapitre 8

8

 

Jamais Pauline n’avait entendu Albert parler de sa femme, sinon pour dire qu’elle tenait la barrière champêtre des Forgettes. La mère Massart lui avait très vite laissé entendre que, plusieurs années auparavant, il y avait eu des « histoires » dans le couple : l’Albert courait les femmes, et que c’était la cause du caractère à la fois renfermé et féroce de la grande Fernande. Puis elle lui avait raconté le fond de l’affaire, qui remontait plus loin, presque trente ans plus tôt, quand ils étaient encore jeunes tous les deux. Ils avaient eu un enfant, un petit garçon, qui faisait leur joie. Mais l’enfant était mort d’un accident stupide, une mauvaise chute de vélo alors qu’il apprenait tout juste à en faire. Depuis ce temps-là ils se vengeaient l’un de l’autre, alors qu’aucun des deux n’était responsable, et passaient leur temps à se faire du mal, elle en négligeant sa tenue et son intérieur, lui en courant la gueuse – peut-être bien qu’il y avait pris goût pour de bon.

Un après-midi, l’idée vint à Pauline, sous couvert d’une promenade avec Juliette, de prendre le chemin des Forgettes et d’en profiter pour découvrir et saluer ladite Fernande.

Quand elles arrivèrent à proximité de la barrière, un gros chien hirsute, heureusement attaché, se mit à aboyer férocement. Bientôt apparut une grande femme maigre, un peu voûtée, aux cheveux blancs en désordre, à la mine peu aimable.

— Une sorcière, murmura Juliette.

— Qu’est-ce que c’est ? Ah, c’est vous, la chef de gare de Fauville, la rouquine, avec vos cheveux de bohémienne ! Qu’est-ce que vous lui voulez, à l’Albert ?

— Rien, madame Lefranc, c’est vous que je viens saluer, puisque nous sommes voisines et que nous faisons le même travail.

— Moi ? Y a rien à voir, rien à dire avec moi.

Pauline et Juliette s’apprêtaient déjà à faire demi-tour.

— Je sais qu’il vous a montré le travail, au début, l’Albert, reprit la femme d’un ton un peu moins bourru, mais, si maintenant vous savez le faire, il n’a plus de raison d’aller vous voir. J’aime mieux vous le dire tout de suite, celle d’avant vous, il l’a aidée aussi. C’est peut-être bien pour ça qu’elle est partie si vite.

— Que voulez-vous dire, madame Lefranc ?

— Ne faites pas l’innocente, entre femmes on se comprend. Il est comme ça, mon Albert, alors ne lui laissez pas espérer des choses pour faire un scandale après.

Là-dessus elle tourna le dos et rentra chez elle. Pauline et Juliette s’éloignèrent tandis que le chien, qui s’était tu en présence de sa maîtresse, reprenait ses aboiements.

Elles ne dirent pas un mot le long du chemin, troublées toutes les deux.

Pauline pensait aux mots de Justine – « Méfie-toi de cet Albert, qui n’a pas l’air bien catholique… » –, aux dires de la mère Massart, aux termes égrillards des femmes dans la salle d’attente. Elle ne s’était donc pas trompée, l’homme ne lui avait pas rendu service par pure bonté. Mais elle pensait aussi que la redoutable Fernande avait dit « mon Albert ». C’est donc qu’elle l’aimait encore, puisqu’elle était jalouse, après tant d’années de discorde ; cela l’amusait et l’émouvait à la fois.

Juliette aussi réfléchissait. Elle n’avait pas compris le sens précis des sous-entendus de la sorcière, mais le ton des paroles avait suffi à confirmer ce qu’elle pressentait depuis le premier jour : en faisant semblant de lui rendre service, Albert cherchait à faire du mal à sa mère. Quel mal ? Elle n’osait pas le demander, mais devinait quelque chose de trouble, de vaguement honteux, qui tenait au fait que sa mère était une femme seule, et jolie.

 

Quelques jours plus tard, Albert, de retour de Verdun, descendit du train avec trois autres voyageurs, un homme et deux femmes. Du fourgon, le serre-frein lui tendit deux cabas et sa bonbonne pleine.

— Dis donc, Lefranc, tu ne te mouches pas du pied ! A voir sa couleur, celui-là, ce n’est pas de la piquette !

Il remit son billet à Pauline et sortit. Mais, alors qu’il s’apprêtait à s’atteler à sa remorque, il entendit que dans la salle de la gare les autres passagers s’attardaient un peu à bavarder, et il eut envie de les rejoindre. Du pied, il actionna la béquille de bois qu’il avait bricolée pour maintenir la remorque stable et bien à plat.

Juliette arrivait de l’école, sans Benoît, qui s’était arrêté à la ferme Massart pour partager le goûter des géants. Elle aperçut, derrière la gare, la remorque, qu’elle reconnut, avec le rouge du vin dans la bonbonne. Elle entra dans la maison, posa son cartable sur la table, ouvrit le buffet, se prépara une tartine de confiture. Dans la salle on était passé des bavardages aux blagues. Elle s’approcha de la porte de communication pour écouter, reconnut la voix d’Albert aussitôt suivie du rire de Pauline, ce qui lui déplut fortement. Une idée folle lui vint. Elle ressortit, s’approcha de la remorque, poussa un peu la béquille du pied, constata qu’elle se mettait à riper doucement sur le gravier, que la remorque ainsi déséquilibrée commençait à pencher. Avisant un caillou de belle taille qui se trouvait à proximité, elle le plaça à l’endroit où la bonbonne, si le mouvement se poursuivait, devait tomber. A peine eut-elle le temps, toujours rapide et légère, de retourner vers son goûter qu’elle entendit un fracas de verre, immédiatement suivi de piétinements dans la salle et d’exclamations. Les trois voyageurs, Albert et Pauline s’étaient précipités au-dehors pour découvrir un piteux spectacle. La béquille de la remorque avait cédé brusquement, la bonbonne avait glissé et s’était fracassée sur le caillou.

— Du mascara ! Quinze litres ! répétait Albert, consterné.

Les autres hésitaient entre la compassion et le rire, pas fâchés, dans le fond, de cette mésaventure qui alimenterait les conversations avec les voisins.

La colère succédait à la stupéfaction d’Albert. Il prétendait que le caillou, qui apparut sous les débris de verre et le contenu des cabas, dispersé et noyé sous le mascara répandu, n’était pas là tout à l’heure, que quelqu’un l’y avait placé, qu’on lui avait fait une mauvaise farce !

Juliette s’était approchée. Petite écolière modèle encore en tablier, sa tartine à la main. Pauline l’interrogea : avait-elle vu quelqu’un aux abords de la gare en revenant de l’école ? Non, personne !

— Cherchez pas midi à quatorze heures, Lefranc, conclut l’une des deux femmes, le caillou, si quelqu’un l’avait mis, comme vous dites, on verrait des traces de pas !

Les petits pieds de la fillette n’avaient laissé aucune empreinte sur le gravier.

 

Le soir, dans son lit, Juliette guetta les pas de Pauline dans l’escalier, puis les bruissements légers qui indiquaient qu’elle se préparait pour la nuit. Quand elle la devina couchée, elle se leva doucement et se glissa dans la chambre, puis dans le lit de sa mère.

— Juliette, murmura Pauline en l’attirant contre elle, qu’est-ce qu’il y a, ce soir ?

— Maman, j’ai quelque chose à te dire… à t’avouer…

— Quoi donc ?

— La bonbonne cassée d’Albert… c’est moi.

— C’est toi ? Mais comment ? Pourquoi ?

A mi-voix Juliette expliqua comment, la béquille, le caillou. Pourquoi ? C’était plus difficile à exprimer.

— Je ne l’aime pas. Je t’ai entendue rire avec lui… La sorcière, elle t’a parlé méchamment.

Pauline la serra plus fort, l’embrassa, la cajola comme un bébé, longuement.

— Maman, reprit la petite voix déjà ensommeillée de Juliette, je voudrais que papa ne soit pas mort, qu’il soit avec nous.

Pauline comprit alors les craintes de la fillette.

— N’aie pas peur, ma chérie, il est toujours dans mon cœur, jamais personne ne prendra sa place.

Elle trouva difficilement le sommeil. Oui, Robert était présent dans ses pensées, dans son cœur, mais si cruellement absent auprès d’elle, malgré la chaleur douce et précieuse de l’enfant endormie contre son flanc.

 

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