Le Choix de Pauline
Chapitre 17
17
Ce dimanche après-midi d’avril 1954, alors que commençaient les vacances de Pâques, Pauline était seule chez elle. Pour une fois ses deux enfants étaient partis, chacun de son côté, pour des plaisirs et des découvertes de leur âge. Les frères Massart avaient proposé à Benoît de l’emmener voir une démonstration aérienne à la base canadienne d’Etain-Rouvres, qui faisait partie, comme les installations américaines de Verdun, du dispositif de l’OTAN. Les avions canadiens effectuaient régulièrement des vols, parfois à très basse altitude, si vite que, lorsqu’on entendait leur vacarme, ils étaient déjà passés. Plus vite que le son ! Cette fois, massé derrière les clôtures qui délimitaient la base, le public pourrait les voir décoller, évoluer et atterrir. Quant à Juliette, elle devait être en train de s’amuser et de danser avec des jeunes gens de son âge, puisqu’elle était invitée avec Michèle à une « surboum » chez une camarade du collège, une externe. Madame Voisin avait accepté d’emmener les amies en début d’après-midi et d’aller les rechercher à une heure convenable, avant la tombée de la nuit.
Pauline réfléchissait, à la fois mélancolique et attendrie. Elle se disait que ses enfants commençaient tout doucement à entamer leur vie personnelle, que c’était heureux, mais que cela préfigurait, déjà, le jour où forcément ils s’envoleraient. Que deviendrait-elle sans eux ? Une femme solitaire, vieille avant l’âge ?
Benoît allait atteindre ses quatorze ans, monsieur Voisin le préparait activement au certificat d’études qui lui permettrait de rejoindre un collège technique, car le centre d’apprentissage de Verdun, la « Bobotte » vers laquelle il se serait à coup sûr dirigé, avait été fermé dès 1949.
Mais plus que lui, qui demeurait enfant à bien des égards, Juliette changeait. Elle devenait jeune fille, s’allongeait, s’affinait de la taille, sous ses robes et ses corsages pointait une jolie petite paire de seins. Seize ans…
Pauline avait écouté un peu la radio, relu la dernière lettre de Justine qui annonçait sa visite pour le dimanche suivant, jour de Pâques, avec Louis et sa famille, maintenant riche de deux enfants. « Nous apporterons de quoi », écrivait-elle. De quoi manger, le préciser eût été superflu.
Allait-elle, après cela, relire les lettres de Robert, du temps où il était prisonnier, ce qu’elle faisait parfois quand elle avait un peu de vague à l’âme ? Ou, pour éviter de sombrer dans le chagrin, rendre visite à la mère Massart, qui l’accueillait toujours avec chaleur, et bavarder avec elle autour d’un café et du reste de la tarte de midi ?
Elle entendit un bruit de moto. Paul, un dimanche ? Elle sortit. C’était lui. Elle remarqua tout de suite qu’il semblait accablé. Elle le fit entrer.
— Vous êtes seule, Pauline ? demanda-t-il.
— Oui. Benoît et Juliette sont partis pour l’après-midi. Que se passe-t-il, Paul ?
— Ma femme m’a quitté. Elle avait quelqu’un d’autre. Elle est partie hier, elle a mis les gosses chez ses parents. J’ai eu envie, et besoin, de parler à quelqu’un. Alors je suis venu vers vous, Pauline. Vous savez ce que c’est que la vie, vous avez souffert, vous pouvez comprendre. Je suis malheureux : ma femme, aussi fautive qu’elle soit, c’est ma femme, et je l’aime.
Il s’assit, croisa les coudes sur la table, y enfouit son visage. Au mouvement de ses épaules, elle comprit qu’il pleurait. Elle s’assit près de lui, posa la main sur sa nuque, émue par cet homme qui pleurait sans honte.
Il releva son visage, ils se regardèrent, et soudain ils furent dans les bras l’un de l’autre. A pleurer tous les deux. La douleur de Paul avait réveillé celle de Pauline. Il pleurait sur sa femme infidèle, elle sur son mari disparu. Leurs larmes se mêlaient. Leurs joues se caressaient. Leurs lèvres se frôlèrent. Etrange alchimie, leur confiance, leur envie de consoler l’autre se changèrent en illusion, puis en désir. Ils s’embrassèrent.
Pauline s’arracha des bras de Paul, se leva.
— Viens, dit-elle en se dirigeant vers l’escalier.
Il ôta son blouson, le laissa tomber sur la chaise, suivit Pauline jusqu’à sa chambre.
Madame Voisin avait dit aux filles : « Avant la nuit. » Elle se présenta au domicile de leur amie un peu plus tôt que prévu. Elle fut la bienvenue. Michèle et Juliette ne s’amusaient pas vraiment. Elles avaient accepté l’invitation par curiosité, pour savoir ce qu’étaient ces « surboums » tellement commentées dans la cour du collège, les lundis matin. Elles qui n’y avaient encore jamais participé s’étaient senties un peu gauches en face de ces filles et de ces garçons plus affranchis qu’elles, et leur maladresse dans le domaine de la danse avait provoqué quelques sourires moqueurs. A plusieurs reprises, dans l’après-midi, Juliette s’était demandé si sa mère, elle, avait pris du plaisir à danser, dans ce bar fréquenté par des Américains, dans les bras de cet homme noir, ou si elle avait regretté d’y avoir suivi Raymonde.
A l’arrivée à Fauville, Juliette remercia madame Voisin et courut vers la halte, impatiente de retrouver sa mère. En arrivant à proximité de la maison, elle vit et reconnut la moto. Paul Veber. Que venait-il faire ici, un dimanche ? Une onde de colère la parcourut. Elle s’immobilisa devant la porte, le temps de se calmer un peu. Elle n’entendait aucune bribe de conversation. Elle colla son oreille à la serrure. Rien. Pas le moindre bruit de pas, ni de vaisselle remuée. Elle ouvrit, doucement. Tout de suite, elle vit le blouson jeté sur la chaise. Son regard se tourna vers l’escalier, la porte était entrouverte.
Un froid s’abattit sur elle. Elle demeura un moment immobile, incapable de crier, de pleurer, figée sur place. Puis elle sortit de la pièce à reculons, comme une voleuse, referma la porte doucement ; quand elle fut dehors elle se mit à courir. Pas en direction du village. Sur le sentier étroit qui longeait la voie, du côté opposé à la barrière des Forgettes. Quand elle fut hors d’haleine, elle s’arrêta. Son cœur cognait fort, de fatigue et de chagrin. Elle se laissa tomber au pied d’un buisson, s’y blottit, se recroquevilla sur elle-même et se mit à sangloter. C’était un buisson d’aubépine, couvert de milliers de petites fleurs blanches tout juste écloses avec le printemps.
Pauline et Paul avaient fait l’amour. En pleurant, en riant. Heureux et malheureux. Dans les bras l’un de l’autre, mais la tête et le cœur ailleurs. Quand ils avaient repris conscience, ils s’étaient regardés, étonnés, comme s’ils s’attendaient, tous les deux, à retrouver à leur côté la personne qu’ils avaient perdue.
Pauline s’était reprise la première, avait précipitamment empoigné le drap pour cacher sa nudité, aussitôt imitée par Paul.
Leurs premiers mots avaient été les mêmes, prononcés en même temps : « Excusez-moi. »
Puis ils avaient parlé, calmement, s’étaient dit leur souffrance, leur solitude, leur frustration. Leurs sentiments réciproques, de la confiance, de l’amitié, de la compréhension, mais pas d’amour, non, leur corps les avait trahis. Ils avaient fini par s’assoupir, rompus d’émotion.
Pauline s’éveilla la première ; affolée, elle regarda le réveil.
— Six heures ! Les enfants !
Trois minutes plus tard, ils étaient en bas tous les deux.
— Excusez-moi, Paul, redit-elle quand il se dirigea vers sa moto, tout ça est de ma faute, j’ai perdu la tête. Oubliez !
Ils ne se serrèrent pas la main. Tout geste leur eût semblé déplacé après ce qui s’était passé.
Bientôt arriva Benoît, la tête encore si pleine du spectacle et du vacarme des avions qu’il ne remarqua pas le visage défait de Pauline, et ne pensa même pas à lui demander ce qu’elle avait fait.
— Les avions, c’est terrible, mais je préfère encore les trains, quand même, dit-il, et il alla caresser du bout des doigts ses chères locomotives.
La nuit était tombée, Juliette n’était toujours pas rentrée.
— Benoît, dit Pauline, va jusqu’à l’école pour voir si madame Voisin est revenue.
Il riait à son retour.
— Il y a presque une heure qu’elle a ramené les filles, même qu’elles ne se sont pas bien amusées, à leur « surboum » !
— Et Juliette ? Où est-elle ? Elle n’est pas revenue avec toi ?
— Ben, elle est là ! Tu ne l’as pas vue rentrer ? Elle doit bouder dans sa chambre parce qu’elle a raté son après-midi !
Pauline se laissa tomber sur une chaise, les jambes coupées, le cœur glacé. Une heure plus tôt, la moto de Paul était devant la maison, son blouson sur la chaise, et eux deux endormis là-haut.
— Juliette !
— Ben quoi, maman, c’est pas grave !
— Si, c’est grave, elle s’est sauvée, toute seule, et voilà la nuit…
Elle dut expliquer à Benoît, pour Paul. Pas tout. La visite seulement. Elle dit que Juliette avait dû être contrariée en découvrant la moto : elle ne l’aimait pas… elle le trouvait… elle croyait…
Il explosa :
— Elle n’aime personne, Juliette ! C’est à cause d’elle qu’on ne voit plus jamais Albert ! Elle n’aime pas monsieur Martial, elle n’aime pas tonton Sylvain ! Elle n’aime personne !
— Elle est malheureuse, Benoît. Je t’expliquerai, mais maintenant il faut la retrouver !
Ils s’y mirent à plusieurs, monsieur Voisin, les Massart père et fils, pendant que les femmes s’efforçaient de rassurer Pauline, qu’elles avaient d’abord questionnée sur la raison possible de cette fugue.
— J’avais une visite… le conducteur de la draisine.
Si elles se posèrent la question qui serait venue à l’esprit de n’importe quelle femme, elles se gardèrent bien d’interroger Pauline.
Ils prirent des lanternes, explorèrent les environs immédiats de la halte puis, plus loin, le chemin au-delà du passage à niveau, le sentier le long de la voie, des deux côtés. Pas de Juliette.
— Elle n’a pas pu aller très loin, assura monsieur Voisin. L’un de nous est peut-être passé tout près d’elle. C’est une jeune fille trop sensible, elle a agi sur un coup de tête qu’elle regrette sûrement déjà. Elle vous aime trop pour vous laisser dans l’inquiétude. Rentrez chez vous, madame Ferraut, attendez-la, elle va revenir.
La mère Massart proposa à Pauline de l’accompagner pour cette veillée d’attente.
Le puits, pensa la brave femme quand elle passa à proximité, est-ce qu’ils y ont pensé ? Ou la Meuse ? Elle repoussa vite cette idée dont elle eut honte en faisant un signe de croix, malgré son peu de foi.
A onze heures du soir, une voiture s’immobilisa dans la cour de la halte. Pauline, qui se rongeait les sangs, se précipita. C’était Sylvain.
— Juliette est chez moi, soyez rassurée.
La mère Massart, qui savait être discrète, s’éclipsa. La petite était retrouvée, c’était l’essentiel. En repassant près du puits elle se signa à nouveau, dubitative quant à son geste mais soulagée, car sa fichue idée ne l’avait pas quittée. Elle s’était bien gardée de raconter à Pauline l’histoire de l’une de ses cousines, qui avait le même âge qu’elle, et qui à dix-huit ans s’était jetée à l’eau après avoir découvert sa mère couchée dans le foin, dans les bras d’un homme qui n’était pas le sien, vu qu’elle était veuve, elle aussi.
Juliette avait attendu la tombée de la nuit pour quitter le buisson d’aubépine. En évitant le village et la route, à travers les champs et les pâtures, elle avait gagné le pont et, de l’autre côté, la grand-route, sur laquelle elle s’était engagée, tendant timidement le bras au passage des voitures. Aller chez mémé Justine, à Lérouville, voilà ce qu’elle avait décidé. Pendant ce temps-là, on la cherchait vainement aux alentours de la gare. Déposée à Verdun par une femme qui n’allait pas plus loin et à qui elle avait raconté une vague histoire de grand-mère malade, elle avait soudain pris peur. Comment aller jusqu’à Lérouville, la nuit ? Sans argent, sans affaires, sans rien ? Elle connaissait l’adresse de son oncle Sylvain, elle était allée sonner chez lui.
— Elle veut aller chez votre mère, expliqua Sylvain. Elle est arrivée chez moi en larmes, apparemment bouleversée. Elle m’a dit qu’il s’était passé quelque chose, ne me dites pas quoi, Pauline, s’il s’agit d’une affaire entre vous. Je lui ai promis que demain matin je l’accompagnerais à la gare, où elle prendra la micheline pour Lérouville.
— Je vous remercie, Sylvain, mais attendez un instant, elle ne peut pas partir sans rien.
Dans un sac elle mit des vêtements de Juliette, puis les livres qu’elle avait empruntés à la bibliothèque du collège pour les lire pendant les vacances. Son cartable était sur le lit, ouvert. Pauline y trouva un crayon et un petit carnet dont elle détacha une page. Mais, au moment d’y griffonner quelques mots, elle hésita. Finalement, elle froissa la feuille et rangea le crayon.
Benoît était resté silencieux, visiblement plus contrarié que bouleversé par le coup de tête de sa sœur.
— Chez mémé Justine, grogna-t-il, si elle voulait y aller elle n’avait qu’à le dire ! Ah, les filles, j’te jure ! Elles en font des histoires pour des riens !
Pauline eut à cœur d’aller informer les Voisin, qui devaient veiller en attendant des nouvelles. Il y avait encore de la lumière à l’école. Quand elle rentra, elle entendit du bruit en haut. Elle monta précipitamment. Il n’y avait que deux pièces à l’étage, Benoît et Juliette partageaient encore la même chambre, comme quand ils étaient enfants. Pauline avait seulement tendu un rideau pour délimiter l’espace de chacun et préserver leur intimité. Benoît l’avait écarté, poussait rageusement le lit de sa sœur dans un coin de la pièce.
— Si elle n’est pas bien ici avec nous, elle n’a qu’à y rester, chez mémé Justine ! Comme ça j’aurai plus de place, moi !
— Mais elle va revenir, Benoît !
— Ben on verra, et au moins elle comprendra que, moi, je ne m’en suis pas fait pour elle !
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