Le Choix de Pauline
Chapitre 12
12
C’était un soir de novembre, un soir sans lune et plein de vent. Les enfants étaient couchés, sans doute même endormis puisque Pauline était montée les embrasser une demi-heure plus tôt. Avant de commencer elle-même sa nuit, elle finissait un ouvrage, un bonnet de laine multicolore dont elle ferait la surprise à Juliette le lendemain matin.
Soudain des coups légers aux volets de la fenêtre attirèrent son attention. Elle suspendit ses gestes, attendit un peu. Parfois des chiens du voisinage rôdaient la nuit, venaient flairer aux portes, des chats sautaient sur le rebord des fenêtres. Non, c’étaient bien des coups, la seconde fois plus forts, plus nets. Il y avait quelqu’un derrière les volets.
— Qui est là ? dit-elle d’une voix qu’elle voulut assurée.
Ne recevant pas de réponse, elle ouvrit la fenêtre, souleva le crochet qui tenait les volets fermés, les entrouvrit, à peine, la main assez ferme pour pouvoir les refermer aussitôt.
Dans le mince filet de lumière, elle vit un homme.
— N’ayez pas peur, madame, dit-il. S’il vous plaît, j’ai besoin de manger… de me réchauffer un peu… s’il vous plaît.
Que faire ? Refuser, refermer les volets ? Pour que l’homme frappe à nouveau, plus fort, au risque de réveiller et d’apeurer les enfants ?
— S’il vous plaît, répéta l’homme, juste un peu à manger.
Pauline referma les volets et la fenêtre, se dirigea vers la porte, tourna la clé, entrouvrit. L’homme était là. D’un geste, les bras écartés, les mains tendues, il lui montra qu’il ne portait sur lui rien de suspect, ni de dangereux. Deux solutions s’offraient à elle : refermer vivement la porte ou répondre à la supplication de l’homme. S’en remettant à la confiance plutôt qu’à la peur, à vrai dire sans vraiment réfléchir, elle le fit entrer. Tout de suite, un doigt sur la bouche, un autre pointé vers le plafond, elle lui fit comprendre qu’il ne fallait pas faire de bruit, qu’il y avait quelqu’un, en haut.
— Merci, merci, madame, dit l’homme à mi-voix.
Il était grand. Il portait un manteau râpé de drap brun, qui ressemblait à une capote de soldat ou à une houppelande de berger, et un passe-montagne de laine qu’il enleva tout de suite. Pauline vit alors qu’il avait les cheveux courts, presque ras, une barbe de plusieurs jours et des yeux très clairs, luisant d’un éclat qui ne semblait pas de méchanceté, mais de faim, ou de fièvre, ou de misère. Il s’approcha de la cuisinière, tendit ses mains, se frotta le corps à travers son manteau.
Rapide et silencieuse, en tremblant un peu, Pauline mit un reste de soupe à chauffer, sortit du buffet un morceau de pain, un pot de confiture. L’homme ôta son manteau, s’approcha de la table, s’assit et se mit à manger.
Que faire ? se demandait à nouveau Pauline.
Passer dans la salle de la gare, comme si elle allait y chercher quelque chose, courir chez les Massart et revenir avec eux ? Mais pendant ce temps-là ?
Non. Elle ne bougea pas, elle resta debout près de l’homme qui mangeait, avec précipitation, mais sans faire de bruit. De temps en temps, il tournait son regard vers elle, qui ne le quittait pas des yeux.
Qui était-il ? Que fuyait-il ? D’où s’était-il échappé ? De prison ? Qu’avait-il pu commettre ? Jusqu’où pensait-il aller comme ça ?
Pauline, soudain, eut devant les yeux l’image de Robert. Lui qui s’était évadé, qui avait été repris au bout de trois jours la première fois, avait-il, à cause de la faim et du froid, frappé comme celui-ci à une porte ? Lui avait-on ouvert ? Avait-on accepté de lui venir en aide ? Comme elle, ce soir, à cet inconnu ? Une femme seule, comme il y en avait beaucoup, en Allemagne aussi, pendant la guerre ?
L’homme avait fini de se restaurer. Il leva les yeux vers le plafond, se demandant sans doute qui dormait là-haut. Un mari ? Des enfants ?
Il alla à nouveau se chauffer, le dos tourné contre la cuisinière, tout en regardant intensément Pauline.
Elle tremblait encore, et des larmes coulaient le long de ses joues. Chacun essayait de lire dans les pensées de l’autre. Pourquoi me regarde-t-il ainsi ? se demandait Pauline. Qu’attend-il de plus que ce que je lui ai donné ? De l’argent ? Autre chose ?
Elle a peur, constatait l’homme, mais elle ne tente rien pour attirer l’attention de l’homme qui est en haut, pas un bruit, pas un cri, pas une fuite vers l’escalier. Et s’il n’y avait pas d’homme, s’il n’y avait qu’un enfant, ou plusieurs, ou si elle avait menti, si elle était seule ?
Il se rapprocha de la table. Il eut un geste vers l’ouvrage de Pauline, le bonnet de laine multicolore inachevé, il le prit en main, l’approcha de son visage, le sentit, s’en caressa la joue, le reposa. Puis il ramassa le manteau et le passe-montagne qu’il avait laissés tomber au sol et se rhabilla.
— Merci, madame, dit-il simplement.
Pauline se dirigea vers la porte, qu’elle referma sur lui. L’oreille collée à la serrure, elle écouta un instant le pas de l’homme qui s’éloignait. Elle entendit aboyer Tom, le chien des Massart attaché dans la grange, chien pour les vaches et la garde à la fois, puis plus rien. Alors elle revint vers la table ; se laissant tomber sur une chaise elle pleura longuement, sans un sanglot, sans un bruit. Elle pleura de soulagement, se vidant ainsi de sa peur, puis elle fut envahie d’une curieuse émotion. A cause de l’attention que l’homme avait portée à son ouvrage, visiblement destiné à une fillette, et de son geste. Du trouble qu’elle avait perçu dans son regard sur elle, et de l’envie, peut-être, qu’il avait eue d’elle, mais qu’il avait su dominer.
— Lisez donc ça, lui dit deux jours plus tard la mère Massart en lui tendant le journal. Les gendarmes de Dun ont arrêté un vagabond qui est sûrement passé par ici !
Pauline prit le journal. On y expliquait que le vagabond en question s’était évadé une semaine auparavant de la prison de Châlons. Il espérait pouvoir passer en Belgique : il se cachait le jour et se déplaçait la nuit. Pour ne pas se perdre il suivait les voies de chemin de fer, la ligne Châlons-Verdun d’abord, puis la ligne 19. Signalé à plusieurs endroits, il venait enfin d’être appréhendé et « mis hors d’état de nuire ».
— Me semble bien que notre Tom a aboyé, pas le dernier soir, celui d’avant, le bonhomme devait être dans les parages.
Pauline reposa le journal et parut songeuse.
— Pauvre diable, reprit la mère Massart, il n’est pas près de la voir, la Belgique, maintenant.
Cette réflexion généreuse donna à Pauline l’envie de lui raconter ce qui s’était passé. Pour ne pas l’affoler, elle y renonça. Elle savait ce qu’elle lui dirait, à juste titre : qu’elle avait été imprudente, qu’elle avait eu de la chance, cette fois, mais qu’elle ne devrait plus jamais ouvrir sa porte à un inconnu, ce à quoi elle était d’ailleurs bien résolue.
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