Le Choix de Pauline
Chapitre 25
25
Les gardes-barrières « remerciées » ne connurent pas toutes, heureusement, un sort aussi malheureux que la pauvre Fernande. Beaucoup étaient en poste depuis longtemps, donc déjà âgées, et se trouvèrent ainsi dispensées d’un travail devenu pénible pour elles, même s’il ne les occupait que peu de temps par jour. A un emploi très modestement rémunéré succéda une retraite encore plus mince, mais la différence n’était pas grande, et ces femmes avaient toujours su vivre de peu. En 1970, quelques maisons de gardes-barrières n’étaient encore équipées ni de l’électricité ni de l’eau courante : c’est dire si leurs occupantes ignoraient le confort.
Quelques jeunes femmes et jeunes filles, cependant, après la suppression de leur poste, se virent offrir un emploi dans une gare. Vendeuses ou poinçonneuses de billets, elles vécurent cette reconversion comme une véritable promotion sociale. Le fait de travailler assises derrière un guichet, d’avoir affaire à la clientèle, d’encaisser de l’argent leur donnait l’impression d’avoir fait un bond considérable dans la hiérarchie. Même celles qui furent employées à des travaux d’entretien appréciaient le seul fait de n’avoir plus à affronter les intempéries pour manœuvrer les barrières à la force des bras.
Que devinrent alors les maisonnettes qui jalonnaient le cours des petites lignes rurales, ainsi désertées par leurs occupantes ? Celles qui se trouvaient trop isolées, ou peu engageantes parce que négligées déjà par des femmes sans goût ni envie, furent laissées à l’abandon. Qui aurait pu être tenté, par exemple, de venir s’installer aux Forgettes ? Du temps d’Albert, du moins tant qu’il avait été valide, même si sa main verte s’exerçait davantage à la culture des légumes qu’à celle des fleurs, l’endroit était encore avenant. Mais Fernande avait vite été dépassée par les malheurs et les menaces qui s’étaient abattus sur elle. Après son départ, les Forgettes étaient devenues un lieu de rendez-vous pour les amoureux à la recherche de tranquillité et de verdure complice. Ils y étaient parfois traqués par des gamins, auxquels ils cédaient la place et qui y trouvaient matière à des jeux inédits, ou interdits. Marcher en équilibre sur un rail, un pied devant l’autre, sauter de traverse en traverse, ou au contraire en franchir deux, trois, quatre d’un seul élan. Faire des concours d’adresse avec des cailloux, en visant les petites locomotives des signaux. Après la fermeture de la ligne, quand il n’y eut plus à redouter le passage d’un train, les gamins s’enhardirent à viser un volet branlant, un premier carreau, puis un autre. Un jour ils aperçurent une silhouette, celle d’un homme, qui se glissait par une fenêtre brisée à l’intérieur de la maisonnette. Maraudeur, vagabond, vaurien à l’affût d’un mauvais coup, taulard évadé ? Ils gardèrent pendant quelques jours le secret qui excitait leur imagination d’enfants, partagés entre la curiosité et la crainte. Quand un adulte mis dans la confidence entreprit d’aller dénicher l’intrus, sans doute plus misérable que dangereux, il s’était envolé. Mais les Forgettes, désormais livrées aux bêtes rôdeuses, renards, blaireaux, et à la végétation sauvage, en garderaient longtemps une réputation de mystère.
Les maisonnettes mieux situées et à l’aspect encore engageant furent vendues par la SNCF. Beaucoup devinrent des résidences secondaires pour des gens de la ville que séduisait leur environnement campagnard et pour qui leur exiguïté et leur rusticité devenaient des charmes. A condition toutefois d’y ajouter des améliorations, de faire installer l’électricité et l’eau courante et de transformer les vieilles lampes à pétrole en bibelots, le puits en souvenir pittoresque du passé. D’autres furent achetées par leurs occupants qui souhaitaient y rester, comme Pauline et Aubin, ou par des familles tentées par leur prix intéressant et la perspective de pouvoir ensuite les agrandir. Une aile rajoutée, un étage de plus, un garage accolé gommaient peu à peu leur apparence d’origine pour en faire des maisons comme les autres.
Quant aux voies ferrées, elles ne furent que partiellement démontées, dans les endroits où des aménagements divers les rendaient gênantes. En rase campagne, elles furent tout simplement livrées aux herbes folles, aux fleurs sauvages, aux buissons à la croissance rapide, qui s’empressèrent de recouvrir les traverses, le ballast et les rails. Les traces des lignes n’apparaissaient plus qu’aux anciens passages à niveau, où ceux qui avaient connu l’omnibus rappelaient son existence aux enfants, qui s’en moquaient éperdument.
Pendant ce temps-là, les vieilles locomotives, réformées les unes après les autres, accomplissaient leurs derniers voyages, parvenaient pour la dernière fois en bout de ligne, puis s’en allaient prendre un repos certes mérité mais non désiré dans les dépôts, à l’abri des regards, hors du monde où elles n’avaient plus leur place. C’était un peu comme des enterrements. Il y avait l’amertume, la nostalgie et la peine de ceux qui les y conduisaient. Elles portaient souvent des marques de ces sentiments. Des gerbes de fleurs barrées de rubans mauves, comme celles qui ornent les cercueils, avec des inscriptions semblables : « Regrets éternels », des drapeaux noirs en berne ou bien, à l’avant, sur les boîtes à fumée, sur leurs flancs comme sur ceux des tenders, des croix, des mots tracés à la peinture blanche, à la craie : « Je pleure la vapeur qui restera gravée dans mon cœur » ; « Je meurs victime du progrès » ou simplement : « Adieu. »
Allaient-elles s’endormir dans l’obscurité, le silence, se résigner à ne plus avoir faim de charbon, soif d’eau, besoin de graisse et de caresses, à laisser s’enrouer le sifflet, se rouiller les bielles jusqu’à la paralysie ? Allaient-elles rêver, et pourquoi pas laisser s’échapper quelques soupirs, au souvenir du temps où elles étaient aimées, choyées, où tous ceux qui voulaient voir du pays se ralliaient à leur panache blanc ?
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