Le Choix de Pauline

Henriette Bernier · Chapitre 18 sur 27

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Le Choix de Pauline

Chapitre 18

18

 

Sur la table de la cuisine, Justine avait préparé de quoi écrire. Elle avait eu la grande surprise, la veille, en fin de matinée, de voir arriver sa petite-fille, seule, et elle avait deviné à son air qu’il s’était passé quelque chose à Fauville. Juliette avait parlé. Elle l’avait écoutée sans rien dire, c’était trop tôt pour essayer de l’apaiser.

— Viens, assieds-toi ici, dit-elle quand Juliette, de retour du jardin, entra dans la pièce. Ta mère est rassurée de te savoir chez moi, mais il faut lui écrire, maintenant.

— Pour lui dire quoi ?

— Que tu l’aimes.

— Ça, elle le sait.

— Que tu lui pardonnes.

Un éclair passa dans les yeux de Juliette.

— C’est plus difficile, oui… mais il le faut, petite. Si tu es malheureuse, dis-toi bien qu’elle l’est aussi.

— Mais c’est de sa faute ! Elle n’avait qu’à pas… surtout avec Paul…

Surtout avec Paul ? Mais si ç’avait été, sur la chaise, la veste bleu marine de monsieur Martial, ou la gabardine de Sylvain ? Ou tout autre vêtement d’apparence masculine ? Paul ou un autre, c’était pareil.

— Allez, petite, écris. « Ma chère maman… »

Juliette prit le stylo Bic, le reposa aussitôt.

— Je ne peux pas.

Justine soupira. Elle réfléchit un moment, puis elle se décida.

— Ecoute, Juliette, je vais te dire quelque chose que personne ne sait, personne. Ça me coûte, mais, pour que tu comprennes ta mère, il le faut.

Justine, qui était restée debout, s’assit près de Juliette. Elle paraissait très émue et hésitait à parler.

— Tu veux me dire quoi, mémé ?

Elle se lança.

— Ce que ta maman a fait… eh bien… je l’ai fait aussi.

— Quoi ? Tu as fait ça, mémé, toi ?

— Oui. Crois-moi, je n’étais pas fière après, ni heureuse. J’étais comme ta mère, encore jeune et déjà veuve. Je n’étais pas une sainte, elle non plus n’en est pas une. Les saintes, ça n’existe pas sur terre. Ta mère est une femme qui a perdu l’homme qu’elle aimait, qui souffre. Crois-moi, Juliette, si elle a eu une faiblesse, ça ne l’empêche pas d’aimer toujours ton père, comme j’ai toujours aimé pépé Henri.

— Maman… elle l’a su ?

— Bien sûr que non, sinon elle aurait réagi comme toi, elle n’aurait pas compris, elle n’aurait pas admis. Et elle ne l’aurait pas fait à son tour, pour ne pas risquer de te rendre malheureuse. Ecoute, Juliette, tu vas grandir, tu vas devenir une femme, tu vas aimer un homme, te marier. Cet homme-là, je te souhaite de le garder toute ta vie, de ne jamais connaître la terrible solitude des femmes sans compagnon.

Juliette regardait curieusement sa mémé, qui avait baissé la tête et frottait ses mains l’une contre l’autre, lentement. Elle semblait triste, mal à l’aise. Juliette eut un doute.

— Mémé, dit-elle, c’est vrai que tu as fait ça, toi ? Je ne peux pas le croire.

— Sûr que c’est vrai, puisque je te l’ai dit.

Justine n’avait pas relevé les yeux, pire, elle avait tourné la tête, comme pour fuir le regard de sa petite-fille. Alors le doute fit place à la certitude dans l’esprit de Juliette. Mémé s’accuse, pensa-t-elle, pour minimiser la faute de maman, pour que je lui pardonne plus facilement.

— Allons, reprit Justine en se levant, il faut la faire, cette lettre.

Juliette se pencha sur le papier, prit le stylo, mais rien ne vint.

— Tu ne peux pas écrire ? Tu ne sais pas comment tourner ça ? Faut reconnaître que ce n’est pas facile. Tu sais ce qu’on va faire ? On dira à Louis et à Monique que tu es venue parce que tu en avais envie, tout simplement. Dimanche, jour de Pâques, ils nous emmèneront comme prévu à Fauville. Quand tu verras ta maman, même si c’est difficile, tu feras comme s’il ne s’était rien passé, et après, toutes les deux, vous parlerez.

Ce qui fut dit ne fut pas fait, pas tout à fait. Quand les visiteurs arrivèrent à Fauville, Pauline et Juliette s’embrassèrent avec une retenue réciproque. Benoît oublia de railler sa sœur sur son mauvais caractère, tout heureux de la présence de tonton Louis. La découverte des trésors contenus dans le coffre de la voiture, des pâtés, des gâteaux, des fruits, la gentillesse de Monique, la présence des deux petits, tout cela contribua à donner à ce dimanche une allure de fête, comme chaque fois que la famille se trouvait réunie. Mais la gêne entre Pauline et Juliette, leurs regards qui se cherchaient pour se fuir aussitôt n’échappèrent pas à Justine. Elle tenta, en vain, de s’isoler un moment avec elles.

— Vous vous parlerez, n’est-ce pas ? réussit-elle seulement à glisser à Juliette, en l’embrassant au moment du départ.

 

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