Le Choix de Pauline

Henriette Bernier · Chapitre 4 sur 27

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Le Choix de Pauline

Chapitre 4

4

 

 

Quand arriva octobre avec la rentrée des classes, Pauline s’étonna de n’avoir pas vu filer le temps. Un mois déjà !

Et je n’ai pas pleuré souvent, se dit-elle, comme si elle s’en faisait le reproche.

Justine, Louis et ses chers disparus avaient occupé bien souvent ses pensées, mais, sollicitée par tant de choses à faire, à découvrir, à apprendre, elle n’avait pas pu leur permettre d’y occuper la première place. Elle avait même retrouvé un sommeil plus régulier, bien qu’encore léger. Chez sa mère, elle retardait le plus possible le moment de se mettre au lit, où l’attendait la foule de ses souvenirs, qui quand elle s’endormait enfin se changeaient en rêves ou en cauchemars.

Au cours de ce mois écoulé, deux ou trois fois seulement, peut-être, en larmes au milieu de la nuit, elle avait retrouvé cette sensation bizarre, et terriblement amère, de ne plus savoir dans quelle réalité elle allait reprendre pied.

Elle avait fini l’aménagement de la maison, qui malgré le manque d’espace et de confort se révélait agréable. Dans le réduit attenant à la cuisine, juste sous la fenêtre, étaient installés sa machine Singer et tous ses accessoires de couture. Un guéridon, deux petits fauteuils d’osier avec des coussins et une étagère garnie de quelques bibelots donnaient à cette pièce minuscule un petit air de salon. Elle s’était habituée à la corvée de charbon, dont la provision se trouvait dans la remise, qui contenait également divers objets dont elle ignorait encore l’usage. A la corvée d’eau aussi, qui revenait bien des fois dans la journée. La pompe à balancier déversant l’eau directement dans l’évier, chez sa mère, était moins pénible que la manivelle à tourner pour faire descendre le seau tout au fond, puis le remonter plein. Albert lui avait expliqué les précautions à prendre pour maîtriser la descente, pour que la manivelle ne s’emballe pas, pour que le seau ne flotte pas à la surface de l’eau, mais s’y enfonce, le geste pour le saisir quand il apparaissait à hauteur de la margelle. Chaque fois qu’il venait à la halte ou passait simplement à proximité, sans rien dire, il s’approchait du puits et remplissait les récipients qui constituaient la réserve.

 

A Lérouville, les habitants se comptaient par centaines. A Fauville, par toutes petites dizaines.

Pauline s’était bien sûr étonnée de la présence d’une halte dans un si petit village. Mais les choses étaient ainsi partagées le long de la Meuse : la rive droite bénéficiait de la « grand-route » et du passage de l’autocar, tandis que la gauche avait le privilège de la ligne de chemin de fer. Des ponts, dont beaucoup étaient encore en bois, reliaient les deux rives.

A Fauville les animaux étaient plus nombreux que les humains, le village comptant quatre fermes avec chacune son troupeau de vaches et ses chevaux, plus les cochons et les couvées. Le seul commerce était un café, où un boulanger du voisinage déposait un jour sur deux une provision de pain. Il était tenu par la mère Grijeanne, une vieille femme qui n’ouvrait la salle que le dimanche et servait ses clients les autres jours sur la table de sa cuisine, vite essuyée d’un coup de chiffon. Chaque samedi passait un commerçant ambulant, avec un vieux camion crachotant, dans lequel l’alimentaire côtoyait tout ce qui concernait la toilette, la couture, le jardinage, le bricolage, jusqu’à la destruction des nuisibles. On l’appelait simplement le « marchand ».

Il y avait aussi quelques ouvriers employés chez des artisans du voisinage, un couple de retraités, deux veuves âgées. Plus une école, accolée à la mairie, et une minuscule église desservie par le curé du village le plus proche.

Pauline avait jugé utile et correct de faire sans tarder la connaissance du village et des habitants. Quand elle avait descendu pour la première fois la rue principale, qui était en fait la seule, Juliette accrochée à sa main et Benoît gambadant comme un jeune chien fou, elle avait senti sur elle des regards curieux. Des fenêtres s’entrouvraient, des femmes occupées dans les jardins interrompaient leur travail. Un paysan arrêta carrément son attelage pour la dévisager à l’aise. Fauville découvrait « sa » chef de gare. Sans animosité, mais sans discrétion. Un peu surprise par cet accueil, Pauline n’avait pas osé s’avancer vers les gens.

Elle avait emmené les enfants au bord de la Meuse, un endroit particulièrement agréable : tout près du pont, sur la rive concave d’une boucle du fleuve, du sable s’était déposé, formant une petite plage. Quelques gamins profitaient des derniers jours de vacances pour s’y amuser à nageoter et à s’asperger. Ils avaient cessé un instant leurs jeux pour regarder les nouveaux venus avec la même curiosité appuyée que leurs aînés, avant de s’ébrouer plus fort pour épater Benoît qui s’était approché.

Au retour, déjà, quelque chose avait changé, une femme avait salué Pauline, puis une autre, qui avait ajouté quelques mots de bienvenue et des compliments sur les enfants.

La maison la plus proche de la halte était la ferme tenue par la famille Massart, à laquelle appartenaient les deux jeunes colosses et où Benoît avait ses entrées depuis le premier jour. Pauline avait choisi de s’y approvisionner en lait. Les Massart, le père, la mère, les deux fils et la fille, une Bernadette de quinze ans bâtie déjà comme une vraie femme, se ressemblaient. Par leur haute taille et leur corpulence. Par la rusticité de leur allure, de leur habillement, de leur langage. Mais aussi et surtout par leur bonté simple et naturelle. Chez eux tout était grand, à commencer par le cœur. L’épaisse table de chêne au milieu de la vaste pièce à tout faire, sauf dormir, le buffet à deux corps, la cuisinière, les ustensiles de cuisine, en particulier la poêle dans laquelle la mère faisait des omelettes géantes quand elle retenait à souper des gens de passage.

« Mangerez bien un morceau avec nous », disait-elle, avec sa manie si particulière d’ignorer les pronoms.

Deux fois déjà Pauline et les enfants avaient partagé l’une de ces omelettes. Comme ils partageraient avec eux, au cours du prochain hiver et de tous ceux qui suivraient, des montagnes de crêpes ou de gaufres et des poêlées de châtaignes grillées.

Grâce aux explications du chef de district ainsi que d’Albert Lefranc, qui l’avait bien assistée, elle s’était familiarisée avec l’essentiel de sa tâche.

Le trafic n’était pas important sur la ligne 19, mais il s’étalait du petit matin jusqu’à la fin de l’après-midi et conditionnait un ensemble de manœuvres et de formalités qu’elle s’appliquait à respecter strictement. Seul un train omnibus de voyageurs s’arrêtait à Fauville ; ceux qui transportaient des marchandises et reliaient les véritables gares ne faisaient que passer.

Le premier était bien matinal, cinq heures trente ! La sonnerie assourdie du réveil que Pauline glissait sous son oreiller ne risquait pas de déranger les enfants. Sans faire de bruit elle se levait, s’habillait à tâtons et descendait en s’éclairant avec une petite lampe de poche. Elle ravivait le feu, qui ne s’éteignait que rarement dans la cuisinière de fonte. Si le jour elle l’alimentait en boulets, pour la nuit elle préférait des briquettes qui se consumaient lentement. Elle mettait à tiédir un peu de café dans une casserole, jetait un châle sur ses épaules, allumait la lanterne à pétrole, puis sortait et se dirigeait vers les barrières qu’elle devait fermer. Le passage à niveau était équipé de barrières à glissière, assez lourdes à déplacer. Mais celles qui ailleurs se levaient, actionnées par une manivelle, mettaient aussi à contribution la force des bras. Pauline devait ensuite rejoindre le quai, puisque c’était une obligation pour elle de s’y trouver au passage du convoi, annoncé par une sonnerie. Après quoi elle se dirigeait à nouveau vers les barrières pour les rouvrir.

Ce n’était même pas une route qui croisait la ligne de chemin de fer au passage à niveau. Celle qui reliait Fauville aux villages voisins suivait le cours de la Meuse. C’était un humble chemin vicinal, qui s’en allait vers les champs et les bois, emprunté surtout par les attelages et les troupeaux des cultivateurs, et aussi par quelques piétons ou cyclistes, promeneurs, glaneurs, cueilleurs de champignons, ramasseurs d’escargots selon les saisons. Ceux-ci n’étaient pas sous la vigilance de la garde-barrière ; un portillon leur permettait de traverser la voie même si les barrières étaient fermées, à condition de s’assurer eux-mêmes qu’ils en avaient le temps avant le passage du train.

A cinq heures et demie du matin, le jour n’étant pas encore levé, Pauline ne voyait jamais ni promeneurs ni attelages. Elle ouvrait et refermait les barrières pour rien. Mais c’était le règlement, qui ne tolérait aucun manquement, le chef de district le lui avait dit clairement, en présence d’Albert Lefranc, qui avait opiné avec force. Lui-même, avait-il assuré, pendant sa période de remplacement, était venu chaque matin des Forgettes à vélo.

« Pour rien, bien sûr, monsieur le chef de district, mais y aurait suffi d’une fois… »

De retour dans sa cuisine, elle buvait son café et remontait dans sa chambre, où le réveil n’indiquait encore que cinq heures trois quarts, et où Juliette venait parfois se glisser près d’elle.

« J’ai fait du bruit ? Je t’ai réveillée ? demandait Pauline.

— Non, maman, mais, quand tu te lèves, je le sens. »

 

Le train de voyageurs avait un horaire plus raisonnable, puisqu’il desservait Fauville à neuf heures trente-cinq, mais il imposait davantage de formalités et faisait vraiment de Pauline « la » chef de gare. Comme elle n’en avait pas officiellement le titre, elle n’en portait pas non plus l’uniforme. Les femmes chefs de halte n’étaient plus tenues, comme jusque dans les années trente, au port de la blouse noire et du brassard aux feuilles de chêne brodées en cannetille d’argent. Mais elles se devaient de donner une image convenant au sérieux de leur fonction. Pauline avait opté pour une blouse de teinte neutre, tantôt grise, tantôt bleue, qu’elle boutonnait soigneusement. Elle tirait ses cheveux en arrière avec des peignes et enfermait leur masse rebelle dans une résille. En tant que femme, elle était dispensée du port de la casquette.

Elle commençait par ouvrir la salle d’attente pour les éventuels usagers du train, soit des voyageurs – le mot était bien pompeux, puisque la plupart d’entre eux n’allaient pas plus loin que Verdun –, soit des gens qui avaient à expédier des colis. L’omnibus comportait en effet un fourgon qui servait au transport des bagages un peu encombrants ou des objets les plus divers. Un jour sur deux, au moins, il n’y avait personne. Si elle avait des clients, elle passait derrière le guichet pour délivrer les billets de transport et en percevoir le montant. Ces billets, petits rectangles cartonnés aux dimensions standardisées, étaient fournis régulièrement aux chefs de halte avec les destinations et les tarifs déjà imprimés. Il suffisait de les choisir en fonction des demandes.

Pauline ne disposait que de billets de seconde classe, car le train omnibus qui circulait sur la ligne 19, comme tous ceux qui desservaient des zones rurales, n’était pas du dernier cri. Les wagons utilisés sur ces lignes y terminaient leur carrière sans bénéficier d’aucune modernisation. C’étaient encore des voitures à essieux, en bois tôlé, hautes sur roues, avec des portières s’ouvrant sur l’extérieur, qui offraient chacune une quarantaine de places sur des banquettes de bois pour le moins inconfortables. Elle allait ensuite fermer les barrières, quand retentissait le signal transmis par l’avertisseur sonore du train. Puis elle revenait vers la salle d’attente, qu’elle ouvrait cette fois du côté du quai, et elle poinçonnait les billets des voyageurs. Le train arrivait, sifflait, ralentissait, s’arrêtait. Pauline devait être présente sur le quai, munie du drapeau rouge, mais elle n’avait pas la charge de diriger les opérations de débarquement et d’embarquement. C’était le rôle du chef de train, qui faisait également office de contrôleur au cours du voyage. Il descendait, ouvrait les portières, annonçait le nom de la gare, toujours deux fois.

— Fauville ! Fauville ! Deux minutes d’arrêt !

Du fourgon sautait le « serre-frein », affecté au chargement et à la livraison des colis. Une fois les deux minutes passées et les opérations terminées, le chef de train sifflait pour prévenir du départ imminent, veillait à la fermeture des portières et embarquait prestement. Pauline pouvait alors rouvrir les barrières, derrière lesquelles attendait parfois un équipage.

Le train de voyageurs « redescendait » en fin d’après-midi, et le train de marchandises fermait le ban un peu après.

Les trains, en effet, pour les usagers, « montaient » et « descendaient ». Dans le même sens que les péniches qui circulaient sur la Meuse et le canal, c’est-à-dire selon l’amont ou l’aval du fleuve, et non le nord et le sud.

La principale difficulté pour Pauline était d’empêcher Benoît de l’accompagner dans le local de la gare, et surtout sur le quai. Le gamin se rebellait.

— Albert a bien voulu, lui !

— Il n’aurait pas dû. C’est interdit, le chef de district l’a bien rappelé !

— Mais quand il n’y a personne, maman ?

— C’est interdit quand même.

— Je ne bougerai pas, maman, je ne m’approcherai pas trop près, je te tiendrai la main, promettait-il. Je veux seulement voir le train.

Pauline demeurait ferme, Benoît devait se contenter de regarder passer les trains debout sur une chaise poussée devant la fenêtre ouverte, retenu par Juliette quand il se penchait trop.

Dans son minuscule bureau, derrière son guichet, Pauline devait ensuite tenir à jour le registre des passages en gare, puis faire sa comptabilité, c’est-à-dire noter les recettes sur le livre de caisse, qui servirait à établir le bordereau mensuel de liquidation comptable et à en adresser les différentes pièces au contrôleur des recettes. Elle avait passé une soirée entière à étudier le fonctionnement de ces opérations, avec le vocabulaire idoine et les nombreux cas spécifiques, dont la modestie de sa halte la préservait heureusement. Le téléphone servait à recevoir des appels concernant des trains supplémentaires, ou à signaler des anomalies dans le trafic. De son côté, elle devait établir une liaison quotidienne avec sa gare de tutelle, Verdun.

Les barrières et les petites gares de campagne, si typiques, avaient toujours eu la réputation d’être coquettes et de constituer un agrément pour le voyageur. Avec leur taille de maison de poupée, leur puits, leurs barrières blanches, elles se prêtaient à cette coquetterie. Même s’il n’y avait pas de règlement dans ce domaine, ni de véritable obligation, mais une simple incitation à entretenir au mieux et à fleurir ces « petits paradis ferroviaires » vantés par les autorités, les gardes-barrières et les chefs de halte jouaient le jeu, non sans une certaine rivalité. Mais la guerre avait quelque peu bousculé cette agréable tradition. La hiérarchie française était alors doublée par des autorités allemandes, ce qui avait considérablement refroidi l’enthousiasme du personnel. De plus, les situations engendrées par cette guerre avaient entraîné des vacances de postes et des remplacements peu propices à un entretien suivi des lieux. Aussi la halte de Fauville, comme beaucoup d’autres, manquait-elle de cette note de couleur et de beauté que la fille de Justine, élevée parmi les fleurs, ne manquerait pas de lui apporter. Elle saurait profiter du premier automne pour mettre en terre bulbes et plantes vivaces, puis du printemps pour les floraisons annuelles. Albert lui avait préparé le terrain en dégageant soigneusement les abords de la halte et le jardinet. Elle restait partagée entre la gratitude et la méfiance envers cet homme dont elle ne parvenait pas à cerner la véritable nature. Si elle se devait de réprimander Juliette, qui ne lui cachait pas sa répulsion, omettant de le saluer, lui tournant carrément le dos, elle ne pouvait pas empêcher Benoît de courir vers lui chaque fois que les grincements de son vélo annonçaient sa visite.

 

Le matin du 1er octobre, avant le passage du train de voyageurs, Pauline accompagna ses enfants pour leur première rentrée à la petite école de Fauville. Juliette, les cheveux disciplinés, nattés, comme elle au même âge ; Benoît, tout fier de son cartable en carton bouilli, mais neuf, comme l’ardoise encadrée de bois, comme les six crayons de couleur et son premier cahier, le tout déniché dans le camion du « marchand ». Pauline avait confectionné elle-même les tabliers, vichy à petits carreaux roses et blancs et volants aux épaules, telles des ailes de papillon, pour Juliette, sarrau noir liseré de rouge pour Benoît. Monsieur Voisin, l’instituteur, les inscrivit avec plaisir.

— Voyez-vous, madame, expliqua-t-il à Pauline, quand on n’a qu’une dizaine d’élèves – avec les vôtres ça fera douze – cela ressemble davantage à une famille nombreuse qu’à une classe. Ces petits gaillards et ces petites demoiselles sont tous un peu mes enfants.

Pauline vit les enfants de Fauville entourer les siens. Elle s’éloigna avant de se retourner pour un dernier regard. Juliette n’avait pas bougé, les filles s’étaient approchées d’elle et l’entouraient. Benoît, son précieux cartable toujours en main, courait déjà avec les autres gamins.

 

Le jeudi qui suivit la rentrée, en fin d’après-midi, le chef du train de voyageurs qui redescendait de Lérouville vers Sedan aida à en sortir une seule personne, chargée de deux gros cabas. Du fourgon, le serre-frein sortait et déposait sur le quai plusieurs cageots.

— Maman ! cria Pauline.

Elle se précipita, se jeta dans les bras de sa mère, oubliant les deux hommes. Benoît était à son poste, cramponné à sa chaise. Il cria, lui aussi :

— Mémé !

Il sauta de la chaise, qui se renversa, fonça dans la gare, déboula sur le quai, suivi par Juliette, comme le train redémarrait.

Justine rassembla les deux petits dans une même étreinte. Benoît riait, se trémoussait comme un diable. Juliette se serrait contre sa grand-mère.

Les barrières furent rouvertes avec quelque retard. Heureusement, personne n’attendait.

Justine n’avait pas prévenu de son arrivée. Plusieurs lettres avaient été échangées entre elle et sa fille, plus ou moins identiques.

« J’espère que tout va bien pour toi… que ton travail n’est pas trop pénible… que les enfants s’habituent… J’ai récolté mes pommes de terre… J’ai fait des confitures… Les dahlias sont en pleines fleurs… »

« Le travail n’est pas difficile… J’ai ciré les parquets des chambres… Il y a de bien braves gens à la ferme à côté… Nous pensons beaucoup à toi… »

Elles se redirent d’abord les mêmes choses, preuves à l’appui. Les cageots contenaient des pommes de terre et autres légumes, des pots de confiture, un énorme bouquet de fleurs enveloppé dans du papier journal.

Pauline devinait pourquoi sa mère ne l’avait pas prévenue. Celle-ci avait choisi de la surprendre pour ne pas lui laisser le temps, si cela avait été nécessaire, de se préparer, de se composer une attitude, de faire semblant. Elle venait voir si sa fille « s’assumait », pour reprendre le mot qui l’avait choquée.

 

Faute de place, Justine dormit avec Pauline. Nulle part dans la chambre, même pas sur la table de nuit, il n’y avait de portrait de Robert.

Pauline n’avait pas encore ouvert le carton aux photos, toujours serré au fond de son armoire. Justine comprit que ce vide disait le contraire de l’oubli, la crainte de raviver dangereusement la blessure. Il faudra tout de même que je lui parle, se dit-elle.

Pauline voulut tout savoir de Louis. Pouvait-elle espérer sa visite ? Sa mère expliqua qu’il ne pouvait pas s’absenter durant la semaine et venir par le train, que le dimanche il se reposait, qu’il sortait un peu aussi, pour se distraire, en jeune homme, mais qu’il trouverait bien le moyen, sans trop tarder, de venir embrasser sa sœur et ses neveux.

Elle resta une semaine entière à Fauville. Elle ne fit aucune allusion à sa propre vie, à sa solitude, à sa maison désormais silencieuse. Elle pesta, pour la forme, contre les barrières si lourdes à tirer et à repousser. Contre la manivelle du puits si dure à tourner. Contre la poussière du charbon. Contre l’étroitesse de l’escalier.

Elle accompagna les enfants « au lait », apprécia la bonté des Massart.

— Sont gentils, ces p’tits-là, lui dit la mère, vot’ fille aussi, feraient presque partie de la famille, déjà.

Elle fit inévitablement la connaissance d’Albert, qui lui énuméra tous les services qu’il avait rendus et entendait rendre encore à Pauline.

Elle s’émut de l’engouement de Benoît pour les trains, les regarda par la fenêtre avec lui, en pensant au grand-père Henri qu’il n’avait pas connu et à la vocation reniée de Louis.

— Le petit se plaît ici, dit-elle à Pauline le matin de son départ. Et toi, ma fille, tu ne vas pas mal. Ta Juliette veille sur toi, comme si elle voulait te protéger. Je m’en vais à peu près tranquille. Fais tout de même attention à ce monsieur Albert, tout gentil qu’il est. Je ne sais pas si c’est à cause de son œil de verre, mais il ne m’a pas l’air bien catholique. Un conseil aussi avant de m’en aller : puisque tu as voulu vivre comme ça, seule avec tes enfants, et que les voilà autour de l’âge de raison, il faudrait que tu leur parles de leur père, avant que d’autres ne le fassent. N’attends pas qu’ils te questionnent.

Quand Pauline avait réintégré la maison de sa mère, au départ de Robert, et à plus forte raison quand elle avait appris qu’il ne reviendrait jamais, elle leur avait peu parlé de leur père ; à l’époque Justine était d’accord avec elle. Ils étaient trop petits. Benoît ne pouvait avoir aucun souvenir de lui, et Juliette à peine plus. Ils ne pouvaient pas comprendre ce que signifiaient la guerre, la captivité, la mort. Il fallait admettre, même si c’était cruel, que pour avoir été si peu auprès d’eux il ne pouvait pas leur manquer.

A Benoît, c’est vrai qu’il n’avait pas manqué. A Juliette non plus, pas physiquement. Mais peu à peu ses deux années de plus, sa nature différente, plus sensible, plus affective, la maturité précoce dont elle faisait preuve lui avaient donné ce caractère à la fois sérieux et entier qui portait en filigrane la marque de l’absence du père. Cela se traduisait par son attitude si particulière envers sa mère, cette présence constante à ses côtés, qui n’avait fait que se renforcer depuis leur arrivée à Fauville. Comme pour chercher à combler un vide, ou pour empêcher toute autre personne de le faire à sa place.

Pauline se dit que Justine avait raison : le temps était venu de rendre ou, plutôt, de donner à Robert sa place dans la vie de ses enfants, c’était juste, et nécessaire. Mais comment s’y prendre ? Elle ne doutait pas d’eux, mais plutôt d’elle, elle craignait de leur transmettre uniquement sa douleur. Elle décida d’attendre encore un peu, espérant qu’un événement fortuit viendrait à son secours en lui suggérant un moyen d’aborder la question. Ce qui arriva.

Deux semaines tout juste après la visite de Justine, un jeudi aussi, un jour de pluie, elle apprenait à tricoter à Juliette avec des restes de laine. Benoît ne tenait pas en place, allait de la table où il avait commencé une construction avec des cubes à la fenêtre, guettant une éclaircie pour filer chez les Massart.

Une voiture s’arrêta près du puits. Le chef de district ? Il était revenu une fois déjà, mais s’était annoncé par le téléphone.

C’était Sylvain, le frère de Robert. Depuis son veuvage, elle ne l’avait revu que rarement, à l’occasion de ses visites aux parents Ferraut. Elle savait qu’il était professeur de lettres et de latin. Toujours célibataire.

Elle ne put lui cacher sa surprise.

— Oh ! Sylvain, si je m’attendais…

Il expliqua que, depuis la rentrée, il enseignait au lycée de Verdun. Ayant appris par ses parents que sa belle-sœur tenait la halte de Fauville, il avait pris l’initiative de cette visite, en voisin et parent proche à la fois.

Pauline n’avait jamais éprouvé beaucoup de sympathie pour Sylvain ; dans sa famille, Robert avait toujours été jugé par rapport à lui, l’aîné docile, travailleur, ambitieux. Cependant elle se montra polie, aimable, l’invita à entrer, à s’asseoir, offrit de préparer du café, ce qu’il accepta. Il y eut un silence. Sylvain suivait du regard la jeune femme qui s’affairait avec le moulin à café, l’eau à chauffer, la cafetière et les tasses. Il ne savait comment s’adresser aux petits, qui le connaissaient à peine. Il devina la curiosité enfantine dans les yeux de Benoît, la réticence de Juliette ostensiblement penchée sur son tricot.

Quand Pauline eut servi le café, elle s’assit en face de lui. Il l’interrogea sur son travail. Des questions banales, qu’elle sentait un peu forcées, et auxquelles elle répondait brièvement.

Puis il changea de registre.

— Vous êtes courageuse, Pauline, dit-il. Si je suis venu, c’est pour vous dire que si vous avez besoin…

« Besoin… » Le mot déplut à Pauline, qui sentit monter en elle un début de colère. Comment répondre à cela devant les enfants ?

Un rayon de soleil mit bien à propos une tache de lumière sur la table. Benoît renversa sa pyramide de cubes et se précipita vers la porte.

— Maman ! maman ! la pluie est finie ! Je peux aller à la ferme ?

— Juliette, dit Pauline en se levant, il faudrait des œufs, tiens, voici le petit panier, accompagne Benoît et demande à madame Massart si elle en a à nous céder. Tu lui diras que je les payerai avec le lait.

Elle se rassit face à son beau-frère.

— Sylvain, vous parlez comme votre mère. Besoin… Je ne gagne pas beaucoup d’argent, mais je m’en arrange. Grâce à ma mère, qui m’aide et m’a enseigné bien des choses utiles, mes enfants ne manquent de rien. Vous les avez vus. Quant à moi, ce qui me manque, personne ne peut me le donner.

Elle était fâchée, et très émue d’évoquer ce qui lui manquait, alors elle baissa les yeux. Sylvain la regarda intensément. Ses mains rougies et abîmées par la manivelle du puits, par l’anse du seau, par les barrières tant de fois tirées et repoussées. Ses cheveux qui retombaient sur son visage, marqué de quelques griffures légères aux coins de la bouche et des yeux. Le tablier qu’elle portait sur sa robe et qu’elle n’avait pas enlevé pour venir lui ouvrir la porte. Tout ce qui la rendait tellement simple, humaine, attendrissante.

Pauline l’ignorait, mais Sylvain, son beau-frère, avait été amoureux d’elle depuis qu’il avait fait sa connaissance, à son mariage avec Robert. Elle représentait alors tout ce qui lui était interdit, à lui, le garçon sérieux, l’intellectuel dont les études solides faisaient honneur à leurs parents et qui, s’il se mariait à son tour, ne pourrait épouser qu’une fille semblable à lui. Pas une fille de cheminot, pas une rouquine aux cheveux fous.

A l’approche de la quarantaine, Sylvain n’était pas marié. Il avait eu des occasions. Des collègues, des professeurs comme lui, des femmes à lunettes et à chignon sage, qui gagnaient autant que lui.

S’il croyait éteint son sentiment pour Pauline, s’il était venu par devoir, par curiosité aussi, la revoir le troublait.

Il comprit qu’il l’avait blessée, chercha quelque chose à dire, et fut encore plus maladroit.

— Mon frère a eu beaucoup de chance de vous rencontrer et de savoir se faire aimer de vous. De vous voir seule ici avec vos enfants…

— De la chance, Sylvain ? Ce qui voudrait dire qu’il n’avait pas lui-même de quoi plaire ? Robert n’avait pas fait d’études comme vous, il exerçait un métier manuel, modeste. Mais sa valeur était ailleurs. Dans sa gaieté. Dans sa fantaisie. Dans son courage.

Elle marqua un temps d’arrêt. Sylvain avait été démobilisé après la débâcle de 1940 en raison de sa profession et avait échappé au pire de la guerre. Il comprendrait l’allusion.

— Excusez-moi un instant, dit-elle.

Elle se leva, monta dans sa chambre, ouvrit l’armoire. A côté du carton aux photos, il y en avait un autre, moins épais, avec lequel elle redescendit. Elle le posa sur la table, enleva le papier qui l’enveloppait. Un portrait encadré apparut. Pas une photo, une peinture.

— Mais c’est vous ? dit Sylvain.

— Oui. C’est Robert, mon mari, votre frère, qui l’a fait.

La ressemblance était évidente. On pouvait trouver au portrait quelques maladresses, sans doute, des couleurs un peu trop franches. Mais le peintre amateur avait su capter et traduire les atouts de son sujet. Il avait su donner de la vie à ses yeux, de la poésie à son sourire, de l’audace à sa chevelure. Il y avait d’abord de l’amour là-dedans, mais aussi du talent.

— Voilà, reprit Pauline, Robert était un artiste, il aurait pu devenir « quelqu’un », lui aussi. Je l’aimais, et en plus je l’admirais.

Elle remit sommairement le papier autour du portrait, qu’elle déposa dans le petit salon.

A ce moment, la porte s’ouvrit. Juliette entra, seule, avec son panier dans lequel la mère Massart avait déposé des œufs sur une poignée de foin. Elle avait refusé une invitation à goûter pour revenir au plus vite auprès de sa mère, dont elle constata l’émotion, et de cet oncle Sylvain qui paraissait lui aussi mal à l’aise.

D’ailleurs il se levait pour prendre congé. Par des mots seulement. Des souhaits de bon courage pour Pauline, de réussite à l’école pour Benoît et Juliette.

Pauline saisit l’occasion de la visite de Sylvain pour suivre le conseil de Justine.

Le soir, après le souper, sans rien dire elle posa le portrait sur la table.

— Oh, c’est toi, maman ! s’exclama Benoît. Je te reconnais, ta bouche, tes yeux, tes cheveux, tout ! Comme tu es belle, comme en vrai !

La voix de Juliette tremblait un peu quand elle demanda :

— Ce… cette…

Elle ne trouvait pas le mot juste.

— … c’est l’oncle Sylvain qui te l’a apporté ?

Sa dernière phrase s’acheva presque dans un sanglot.

— C’est lui qui l’a fait ? Il te l’a offert ?

L’émotion de Juliette bouleversa Pauline.

— Non, ma chérie. Ce portrait, c’est votre papa qui l’a peint. C’était un artiste. On y croyait tous les deux. C’était notre secret.

— C’est quoi, un artiste ? demanda Benoît.

— C’est quelqu’un qui fait de belles choses.

Un silence suivit. Les deux enfants semblaient réfléchir. Juliette se demandait quel lien il y avait entre la visite de Sylvain, dont elle avait remarqué le regard appuyé sur sa mère, et la découverte du portrait.

— C’est qui, mon papa ? reprit Benoît d’une petite voix un peu tremblante.

Pauline étala alors sur la table, devant eux, les photos qu’elle possédait de Robert. On le voyait seul, jeune homme, si jeune, si plein de rires… Avec elle, enlacés, au temps des fiançailles. En mariés. Sur une petite photo prise en captivité, Robert seul à nouveau, en uniforme de soldat, amaigri, mais souriant toujours.

Ces photos, chez Justine, n’étaient pas serrées dans un carton. Les enfants les avaient vues, déjà. On leur disait que c’était leur papa, et cela n’était guère plus qu’un mot pour eux. La présence de Justine, celle de Louis aux côtés de leur mère masquaient un vide dont ils n’avaient pas vraiment conscience, et qui soudain se révélait à eux.

Les doigts de Pauline effleuraient les images, les caressaient. Des larmes, malgré elle, envahissaient ses yeux.

Juliette prenait les photos l’une après l’autre, les regardait intensément, comme pour les interroger, comme pour retrouver dans sa mémoire les traits, la voix, le rire de son père, qu’elle avait forcément oubliés.

— Oui mais mon papa de maintenant, c’est qui ? répéta Benoît.

 

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