Le Choix de Pauline

Henriette Bernier · Chapitre 27 sur 27

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Le Choix de Pauline

Chapitre 27

27

 

 

Jamais la gare de Verdun n’avait connu une effervescence semblable à celle qui y régnait ce dimanche matin-là !

Rien à voir avec tous les mouvements en rapport avec les deux guerres, le départ dans un enthousiasme fou des futurs poilus de 1914, celui des mobilisés de 1939, angoissés, le retour des prisonniers, des rescapés, des éclopés…

Rien à voir avec les démonstrations éthylo-patriotiques des soirs de conseil de révision, où les « bons pour le service » se permettaient toutes les audaces avec le personnel et les voyageurs, et plus encore les voyageuses, les wagons pris d’assaut, les filles embrassées de force, les chansons beuglées à tue-tête…

Rien à voir avec les arrivées de matériel américain dont l’importance avait soudain renforcé celle de la petite gare provinciale.

Rien à voir avec les grandes sorties des lycéens, avec les départs en pèlerinage, avec aucun autre voyage d’aucune sorte !

 

Il avait été décidé que les premiers à emprunter l’omnibus de la ligne 19, version tourisme, seraient les membres de l’association ATV et leur famille. Ils testeraient ainsi la fiabilité du convoi. Ce risque pris – ils étaient tous persuadés qu’il n’y en avait aucun – compenserait en quelque sorte le privilège qu’ils s’attribuaient, à juste titre, pour leur initiative et leurs efforts. Un voyage plus conventionnel, avec des invités de marque et les premiers passagers payants, pourrait suivre, mais pour le moment on était entre amis, entre compagnons de la même aventure. L’heure était donc à la joie et à la convivialité.

Ça riait beaucoup sur le quai au bord duquel s’alignaient la 130B et ses trois wagons. Une obligation, une seule, avait été suggérée et adoptée : tous ceux qui prendraient place dans l’omnibus devraient être habillés comme les voyageurs qui l’avaient emprunté quand il fonctionnait pour de bon, tous les jours. Pour ne pas trop compliquer les choses, aucune époque précise n’avait été imposée. En gros, cela allait du début au milieu du siècle. C’était donc un bel échantillon d’hommes, de femmes et d’enfants représentant un demi-siècle qui se trouvait rassemblé là, et ils se découvraient avec de grands éclats de rire. Ils avaient sollicité les parents, les grands-parents et les voisins, fouillé les armoires et les vieilles malles dans les greniers, feuilleté les albums de famille. La dextérité des couturières et des coiffeuses d’un jour avait fait le reste.

Jupes longues ou courtes, taffetas ou satinette, robes élégantes ou blouses et tabliers, pantalons tuyaux rayés ou vastes culottes de velours, petits sacs à main à fermoir doré ou cabas de toile cirée, chapeaux de paille ou casquettes de gros drap, petits bibis à voilette ou larges capelines à rubans, cheveux crantés au fer ou relevés en « bouffants », sabots ou bottines à boutons, cannes ou parapluies… c’étaient la ville et la campagne, à la mode des décennies passées, qui se retrouvaient mêlées.

Quelques « personnalités » s’efforçaient de tenir leur rang supposé au milieu de cette foule hétéroclite. Un inévitable curé, la soutane boutonnée de haut en bas, la barrette sur la tête et le bréviaire calé sous le bras. Un notaire, ou peut-être un homme d’affaires, un brasseur d’argent en tout cas, en costume sombre, la chaîne de montre en arc de cercle d’un bouton au gousset du gilet, serrait contre lui une précieuse mallette de cuir. Un professeur, genre Louis Jouvet dans Topaze, arpentait le quai, un livre à la main, tantôt absorbé dans de profondes réflexions, tantôt regardant autour de lui par-dessus ses petites lunettes rondes cerclées de métal. Et aussi, bien sûr, quelques cheminots en tenue de travail. Les enfants étaient en costume à col marin, en culottes courtes et galoches, en tablier d’écolier ou jupe plissée, les filles avaient des anglaises ou des flots de rubans dans les cheveux, des poupées de chiffon dans les bras. De quoi se tordre de rire s’ils n’avaient pas été captivés par la locomotive, qui chuintait doucement et laissait échapper de petits jets de vapeur. Ils échangeaient leurs impressions.

— Elle est toute noire, mais elle est belle !

— On dirait qu’elle est vivante…

— C’est drôle, on voit tout !

Les roues, les bielles, les tuyaux, les manettes, c’est vrai, ils voyaient tout, et même le chauffeur et le mécanicien sur la plate-forme, qui invitèrent les plus audacieux et ceux qui ne craignaient pas de se salir à venir voir le foyer, dont l’énorme gueule ouverte provoqua quelques cris de frayeur.

Encore un peu et ils auraient dit, les enfants, que cette machine-là était mieux que les grosses locomotives modernes toutes carénées, et pourquoi pas que celle du TGV, des cachottières qui ne dévoilaient presque rien de leurs organes ! Ils le prendraient sûrement tous un jour, le prestigieux TGV, qui avait eu droit, pour son inauguration, aux honneurs de la presse et de la télévision, à la présence du président de la République à son bord et même aux commandes. Mais, pour le moment, ils n’attendaient qu’une chose, partir dans ces drôles de wagons derrière cette drôle de machine !

Le mécanicien et le chauffeur, en bleu de toile, petit foulard autour du cou, casquette à l’envers et lunettes « olives » encore relevées, procédaient aux dernières vérifications en vue du départ imminent. Tout était en règle, aussi bien sur le plan matériel que sur le plan administratif.

Tous les voyageurs, hommes, femmes, enfants, tenaient à la main quelques fleurs cueillies dans les jardins ou achetées chez des fleuristes. Les proches de Pauline, venus jusqu’à Verdun en voiture à l’exception de Sylvain, étaient rassemblés autour de volumineux sacs et de paquets dont ils faisaient l’inventaire et qui contenaient de quoi improviser, à l’arrivée à Fauville, un très inattendu repas d’anniversaire.

 

Aubin rentra et se mit à faire les cent pas dans la cuisine. Pauline, lui sembla-t-il, était bien longue à se préparer. Et si le train arrivait un peu plus tôt que prévu ? Pourtant elle n’était pas du genre à s’attarder à sa toilette, elle qui misait toujours sur la simplicité et n’usait que modérément des artifices. Ce qu’il aimait par-dessus tout en elle, et qui l’avait séduit dès leur première rencontre, c’était ce mélange de force et de fragilité, de féminité profonde pétrie par la vie et d’aspects juvéniles qui la rendaient émouvante. Ses mains déformées par les travaux qui leur avaient été imposés, les barrières, la manivelle du puits, les seaux d’eau, de charbon, les lessives, le jardinage. Ses épreuves, les chagrins inscrits sur son visage. Mais la grâce de sa silhouette, toujours mince, la lumière de ses yeux, tout juste un peu voilée, et l’éternelle jeunesse de ses cheveux bouclés, même devenus blancs.

— Enfin te voilà ! dit-il quand elle apparut au bas de l’escalier.

Vêtue d’un ensemble beige sur un chemisier rouille, à peine maquillée, parée de quelques bijoux discrets, elle était ravissante, et elle lui souriait.

— Nous ne sommes pas en retard, dit-elle, surtout pour aller déjeuner en ville.

Mais c’était lui, maintenant, qui paraissait soudain nerveux, tournait en rond, faisait semblant de chercher les clés de la voiture, qu’il avait mises dans la poche de sa veste, regardait la pendule. L’omnibus avait dû quitter la gare de Verdun à onze heures ; à la vitesse imposée de trente kilomètres à l’heure, il ne devait plus être loin.

— Eh bien quoi, dit Pauline, on dirait que tu n’as plus envie de sortir ! Veux-tu que nous restions ici, et que nous déjeunions simplement tous les deux ?

— Pas du tout. C’est toi qui me troubles, tu es trop jolie.

Dès qu’ils furent hors de la maison, Pauline eut l’impression, puis la certitude, qu’il se passait quelque chose de bizarre. Il y avait des gens rassemblés tout près, de part et d’autre de l’ancien passage à niveau, et plus loin, le long de la voie. Des gens de Fauville et de Valmontier, qu’elle reconnut, une vingtaine de personnes au moins. Quelques-uns lui firent même des signes.

— Mais… que font-ils donc tous ici, à cette heure ? Et toi, Aubin, où vas-tu, au lieu de sortir la voiture du garage ?

Il se dirigeait vers le quai, elle le suivit. Un coup de sifflet retentit alors. C’était un signe, convenu d’avance, pour prévenir Aubin, qui savait aussi qu’un bref arrêt venait de permettre à un chauffeur et à un mécanicien de rechange de prendre les commandes, juste pour l’entrée en gare de Fauville.

Il y eut un second coup de sifflet, puis le bruit distinct d’un train sur les rails. Pas d’erreur possible, ce bruit, elle l’avait tant de fois entendu !

— Mais… dit-elle, c’est le train ? C’est l’omnibus ? Le vôtre ? Mais pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi sans toi, Aubin, sans Benoît, sans tous ceux qui… ?

Elle eut le souffle coupé quand la locomotive apparut, la boîte à fumée disparaissant entièrement sous un panneau rond entouré de fleurs où figuraient les trois lettres : ATV. Le convoi ralentit, s’immobilisa juste devant la gare. Aubin avait pris la main de Pauline, qui se demandait pourquoi on ne lui avait rien dit, surtout pourquoi ses hommes avaient été mis à l’écart de cette opération qui leur tenait tant à cœur. Quel était donc ce mystère ?

Une portière s’ouvrit, un chef de train tout à fait semblable à ceux qu’elle avait connus sauta sur le quai.

— Fauville ! Fauville ! Deux minutes d’arrêt !

Alors de toutes les portières jaillit une pluie de fleurs, lancées par des hommes, des femmes, des enfants, qui criaient ensemble :

— Bon anniversaire, Pauline !

Elle ne comprenait plus rien, elle regardait ces gens, qu’elle ne connaissait pas, lui adresser des signes d’amitié, brandir des chapeaux, des casquettes, elle aperçut même un curé, qui riait comme les autres. Les fleurs tombaient autour d’elle.

Elle n’était pas au bout de ses surprises. Les deux minutes étaient passées, mais le chef de train ne pensait pas à refermer les portières. Au contraire il aidait à descendre des femmes, suivies par des hommes qui portaient précautionneusement des bagages. Jamais elle n’avait vu tant de monde débarquer à Fauville, du temps où elle était chef de halte !

Elle reconnut Vincent, le premier, puis Maxime, ses deux petits-fils, des jeunes hommes, et le temps d’un éclair elle se revit jeune fille, dans les bals de village. Maxime, les cheveux gominés, était en costume prince-de-galles, à veste très cintrée, avec pochette et chaussures vernies. Vincent, en pantalon de golf, veste à martingale et casquette à carreaux. Dans leurs yeux, dans leur sourire, dans le plaisir qu’ils prenaient à la surprendre, il y avait quelque chose de Robert au même âge.

Elle comprit alors ce qui s’était tramé dans son dos et quel merveilleux cadeau d’anniversaire lui était offert.

Reconnaître les autres membres de sa famille lui fut plus facile. Juliette, sa belle Juliette, très élégante dans un tailleur noir à la longue jupe étroite, le visage plus qu’à demi caché sous un chapeau à voilette. Daniel, son gendre, qui s’était fait un petit bedon replet, car le notaire, ou l’homme d’affaires, c’était lui. Cécile, sa petite-fille, qu’elle voyait habituellement en jeans et en tee-shirt, ressemblait à la Brigitte Bardot des années cinquante, cheveux en choucroute et jupe de vichy. Monique, qui évoquait étrangement Justine, même chignon, même blouse à carreaux, même tablier, jusqu’à la petite cape de laine noire jetée sur les épaules. Elle tenait par la main ses petits-enfants, une gamine avec des nattes, un tablier d’écolière et des chaussettes tenues par des élastiques, un garçon en culottes courtes.

Louis et moi quand nous étions enfants, pensa Pauline.

Louis ! Mais où était donc Louis ? Et Benoît ? Ils attendaient leur tour d’être vus et reconnus sur la plate-forme de la locomotive qui patientait. Tonton Louis enfin mécanicien et Benoît chauffeur, ou l’inverse, peu importe, les deux amoureux des trains, le fils et le petit-fils de l’accrocheur Henri Blanpain. Pauline s’approcha, tendit les mains vers eux. Ils descendirent et elle les étreignit longuement.

Le mécanicien et le chauffeur, les vrais, reprirent leur poste, le chef de train referma les portières et l’omnibus s’ébranla doucement, emportant les voyageurs qui avaient joué le jeu de cette belle réunion de famille concertée et retrouveraient ce soir ceux qui faisaient escale à Fauville. Les curieux qui s’étaient rassemblés tout près le regardèrent passer, puis ils continuèrent à applaudir en se tournant vers l’ancienne gare, pour remercier ceux qui leur offraient un tel spectacle.

Un homme était resté un peu à l’écart, sur le quai. Toute à sa joie et à son émotion, sollicitée, félicitée de toutes parts, Pauline ne l’avait pas encore remarqué. Quand autour d’elle l’empressement se fit moins dense, quand à l’initiative d’Aubin, qui avait ouvert la grande salle, il fut question de préparer la table, elle se dirigea vers lui. Dans ce costume étriqué, avec ces petites lunettes, et surtout ces cheveux lissés en arrière et noircis, il était difficilement reconnaissable.

— Sylvain, dit-elle quand elle fut hors de doute, vous êtes venu, vous aussi ! Benoît m’a dit combien vous l’avez aidé et soutenu.

Profitant de son déguisement et de la solennité un peu guindée qu’il supposait, il lui prit la main, la porta à ses lèvres.

— Benoît, oui, je suis venu pour lui. Mais aussi et surtout pour vous, Pauline. Pour vous dire que je vous félicite, que je vous respecte, que je vous admire, que je me réjouis de vous savoir heureuse, et que c’est, maintenant, ma façon de vous aimer, en tout bien tout honneur.

 

La table fut bientôt dressée dans la grande salle, et couverte de tout ce que contenaient les bagages des voyageurs. Des terrines, des viandes froides, des pains de campagne, des fromages, des pâtisseries, des fruits, des vins… et les bouquets faits par les enfants avec les fleurs ramassées sur le quai.

Aubin avait un peu redouté un excès d’émotion pour Pauline, mais elle se laissa rapidement gagner par la joie des convives, heureux de se retrouver tous ensemble, encouragés par leurs costumes à quelques pitreries.

Au milieu de l’après-midi, le sifflet de la locomotive annonça le retour du convoi. Les voyageurs avaient eu la chance d’aller jusqu’au bout du tronçon de voie dégagé, salués à chaque ancienne gare, chaque ancienne halte, par des curieux enthousiastes. Mais, si ceux qui les rejoignaient n’avaient connu qu’une partie du voyage, leurs visages montraient qu’ils n’avaient pas perdu au change.

Pauline les regarda monter dans les wagons et se retourner pour un dernier au revoir. Ses enfants, ses petits-enfants, son cher Louis et sa famille, et ce vieux professeur dont l’aveu tardif, maintenant sans conséquence ni pour lui ni pour elle, l’avait touchée.

Aubin s’approcha d’elle, l’enlaça tendrement.

Elle avait dans la main une enveloppe que Louis lui avait glissée au moment de la quitter en lui disant : « De la part de maman. »

Elle l’ouvrit et y trouva une petite photo sur laquelle elle figurait en tablier et les cheveux serrés dans un foulard, ses deux enfants blottis contre elle. Ils posaient devant la porte de la maison et le photographe, Louis, avait fait en sorte de prendre aussi la plaque émaillée où figurait le nom de Fauville.

Elle retourna la photo. Au dos, Justine, dont elle reconnut l’écriture, avait tracé : « Le choix douloureux de Pauline. » Mais le mot « douloureux » avait été rayé, et remplacé, longtemps après à en juger par la couleur de l’encre, par « heureux ».

Pauline sourit.

— Le Coq Hardi, dit-elle en se tournant vers Aubin, ce sera pour dimanche prochain !

 

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