Le Choix de Pauline

Henriette Bernier · Chapitre 5 sur 27

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Le Choix de Pauline

Chapitre 5

5

 

 

Il ne fallut pas longtemps à Pauline – quelques saisons seulement – pour connaître les usagers de la halte, et aussi leurs habitudes, leurs travers, leurs rapports entre eux, leurs petites mesquineries. La plupart étaient de braves gens, avec un naturel et un bon sens campagnards, un franc-parler et bien des côtés pittoresques.

Tous n’étaient pas habitants de Fauville. Il en venait aussi de quelques villages des alentours, en particulier de Valmontier, le plus proche, juste au-delà du pont. Un autocar, pourtant, empruntait la « grand-route » jusqu’à Verdun. Mais il passait tôt et n’arrangeait que ceux qui avaient de quoi faire à Verdun du matin jusqu’au soir, à travailler ou à étudier. Le train ou le car, c’était donc une question d’horaires. De bagages aussi ; le train seul, grâce au fourgon, transportait tout, même ce qui était lourd et encombrant.

La clientèle de Pauline était en majorité féminine. C’était logique, ce qu’il fallait aller chercher en ville, marchandises ou services, était plutôt du domaine des femmes.

Il y avait les paysannes. Le train leur convenait, à elles qui ne pouvaient pas se permettre de quitter la ferme avant d’avoir fait tout leur ouvrage, en particulier la traite des vaches. Jeunes ou moins jeunes, plus ou moins corpulentes, elles avaient des points communs, leur teint vif, leurs fortes mains rougeaudes, le timbre de leur voix. Même s’il n’y en avait que deux dans la salle d’attente, elles s’interpellaient bruyamment, comme si elles étaient dans les champs, à des dizaines de mètres l’une de l’autre. Elles n’avaient parfois eu que le temps de passer un manteau ou une gabardine sur leur blouse. Des brins de paille, des odeurs âcres accompagnaient certaines depuis les étables. Souvent elles cachaient leurs cheveux sous un foulard noué au menton. La guerre avait donné à leur condition une supériorité et un pouvoir qui n’avaient pas encore totalement pris fin, celui de produire de quoi manger. C’est pourquoi elles affichaient une sorte de force et une aisance qui leur étaient propres et leur permettaient un peu de laisser-aller, dans leur tenue et leur langage. C’étaient toutes des maîtresses femmes.

Elles arrivaient souvent porteuses de cabas rebondis : elles avaient de la famille en ville, ou des connaissances, qui manquaient encore de certaines denrées, en particulier la viande et le beurre. Ou bien elles avaient leurs habitudes avec certains commerçants, ou même des médecins, qui acceptaient encore un beau poulet ou un jambon en échange de leurs produits ou de leurs services. Une forme de troc qui s’apparentait au marché noir même s’il n’avait pas les mêmes motivations.

Les femmes d’ouvriers se distinguaient facilement des paysannes. Elles soignaient davantage leur tenue pour aller en ville, une façon pour elles d’affirmer leur dignité. Leurs vêtements trahissaient souvent leurs efforts. Sur des robes cousues main, sur des gilets tricotés se mêlaient parfois plusieurs types de tissu, plusieurs coloris de laine. Elles affichaient de petites coquetteries, un peu de rouge à lèvres, quelques gouttes d’un parfum bon marché.

Quelques femmes âgées se présentaient aussi au guichet. Veuves, épouses de retraités, discrètes dans leur comportement et leur mise. Un vieux couple de Valmontier, les Larriot, tous les deux minuscules, proprets et charmants, se rendaient une fois par mois à Reims, chez leurs enfants, avec changement de train à Verdun et Châlons. Une vieille fille, mademoiselle Saumon, ne parlait ni ne souriait à personne et serrait contre elle un petit sac dont elle sortait précautionneusement sa monnaie pour le refermer aussitôt.

La taille, la forme des sacs et la façon de les tenir révélaient les caractères, traduisaient la méfiance ou l’avarice, ou au contraire la générosité. Tout comme le choix de s’asseoir ou non dans la salle d’attente, et la façon de le faire. Genoux écartés ou jambes bien serrées, milieu ou bout de la banquette.

Pauline était au service de la clientèle, aimable et discrète comme il se devait. Mais elle savait observer, et y trouvait du plaisir.

Qu’allaient faire à la ville toutes ces femmes si diverses ?

Des emplettes. Acheter des choses qui ne se trouvaient ni dans les cafés-épiceries de campagne ni dans les camions des commerçants ambulants. Des vêtements pour les occasions particulières, les changements de saison, les mariages, les deuils. Elles revenaient avec des cartons qui portaient les noms des magasins. Elles allaient « au » coiffeur, pour les mêmes occasions, et montraient au retour des têtes nouvelles, avec des frisures serrées qui dureraient longtemps.

« Vous au moins, disaient-elles à Pauline, vous n’en avez pas besoin ! »

Ce qui ne voulait pas forcément dire qu’elles lui enviaient sa chevelure flamboyante.

Elles allaient consulter les spécialistes qui soignaient ce qui n’était pas du ressort du vieux médecin de campagne, les docteurs pour les yeux ou les maladies qui demandaient des examens spéciaux, une radio par exemple. Elles allaient « aux » lunettes, « aux » médicaments, et les pharmaciens de Verdun les connaissaient bien, ces femmes de la campagne qui présentaient souvent, en plus des leurs, des ordonnances pour d’autres personnes.

L’entraide, en effet, se pratiquait volontiers. Entre voisines, entre copines, on se prévenait :

« Je vais à Verdun demain, si vous voulez que je vous rapporte quelque chose… »

Si les jours où Pauline ne délivrait aucun billet n’étaient pas rares, il y avait en revanche des matins où, sans parler d’affluence, la salle d’attente était presque pleine ! A l’approche des grandes fêtes, Noël, Pâques, au moment des foires à Verdun. Ou par hasard, tout simplement.

Les gens de la campagne, contrairement à une idée souvent répandue, ne sont pas avares de paroles. Ils n’ignorent pas grand-chose de leur voisinage, étant donné qu’ils vivent au vu les uns des autres. Alors pourquoi taire ce que l’on apprendra fatalement si on ne le sait pas déjà ? Les questions ne sont pas indiscrètes quand on les pose dans ces cas-là. Mais, si directes et franches par-devant, entre elles, ces dames les voyageuses savaient s’aiguiser la langue dans le dos des absentes.

Pauline apprit quelques secrets, d’alcôve parfois, qui n’en étaient donc plus. Entre autres que mademoiselle Saumon, avec son air de bonne du curé, avait eu un fils avec un homme marié et que c’était ce fils, devenu un « monsieur », qu’elle allait voir en cachette quand elle prenait le train. Elle entendit à plusieurs reprises prononcer le nom d’Albert Lefranc assorti de certains compléments peu flatteurs, ainsi que des allusions à la jalousie de sa femme, la grande Fernande, surnommée la « chienne de garde »…

Quant aux hommes, leur venue à la gare était différente selon qu’ils arrivaient seuls ou qu’ils accompagnaient leur femme.

— La dernière fois que je lui ai acheté un paletot, dit un matin une paysanne à Pauline, ça n’allait pas, il en a fait une vie ! Alors ce coup-ci il l’essayera ! Donnez-moi donc deux billets.

L’homme était rasé de près et il avait troqué sa casquette de travail, qui n’avait plus ni forme ni couleur, contre celle qu’il mettait le dimanche, pour la messe le matin et la partie de cartes l’après-midi. Visiblement, la perspective d’arpenter les trottoirs de Verdun en compagnie de sa « bourgeoise » ne l’enchantait guère.

Une autre crut bon de révéler à la chef de gare que son mari, qui la suivait, porteur d’une valise de carton bouilli, comme le cartable de Benoît, allait subir une opération.

— Pourvu qu’il ne reste pas trop longtemps à l’hôpital, quand on entre là-dedans on ne sait jamais quand on en sort. Et puis des fois, quand « ils » vous ouvrent, « ils » vous trouvent des vilaines choses qui n’étaient pas prévues.

Des paroles qui ne rassuraient pas le pauvre bougre, déjà bien mal en point !

Quand les hommes venaient seuls, en tenue de travail, c’était généralement pour expédier des marchandises, qu’ils transportaient dans une brouette ou une petite remorque fixée à l’arrière de leur vélo. Un sac de pommes de terre, pour des amis qui ne disposaient pas d’un jardin. Un lit d’enfant, pour un petit dernier-né chez une fille ou une nièce. Une bonbonne de vin de groseilles. Pauline pesait les paquets, y fixait des étiquettes portant les noms des expéditeurs et des destinataires. Les emballages étaient souvent grossiers, et la ficelle était la même que celle qui entourait les bottes de paille, une ficelle qui piquait et coupait les mains. Le serre-frein pestait souvent quand il devait charger ces marchandises dans le fourgon.

Ou les décharger : les commerçants de la ville effectuaient rarement les livraisons ; c’est par le train qu’arrivaient, à Fauville comme ailleurs, les meubles, les engins agricoles, des matériaux divers et variés.

Le destinataire passait sur le quai pour aider le serre-frein, le chef de train devait parfois mettre la main à la pâte s’il voulait respecter l’horaire.

Une fois c’était une commode, avec le dessus en marbre, une autre fois un fauteuil pour un grand-père impotent, une volière pour mettre à couver les poules, un enfumoir pour les abeilles, un vélomoteur, des tonneaux… Il fallait alors emprunter la grande brouette de la salle d’attente et faire parfois deux ou trois kilomètres, puis la rapporter vide. Ou la faire rapporter par des enfants, qui se mettaient à plusieurs et profitaient de l’aubaine pour s’amuser en chemin avec ce drôle de véhicule.

Pauline apprit qu’il n’y avait pas si longtemps, avant la guerre, il n’était pas rare d’utiliser le train pour transporter des animaux. Les paysannes se souvenaient toutes de leurs mères embarquant des paniers et des cabas dont dépassaient des têtes caquetantes et cancanantes. De leurs pères allant acheter des porcelets à engraisser qui voyageaient dans le fourgon, enfermés dans des caisses à claire-voie. Ces bêtes affolées parvenaient parfois à s’échapper et à fuir, pas toujours du bon côté, certaines finissaient inévitablement en bouillie sous les roues du train.

Un jour où Pauline se trouvait déjà sur le quai avec deux voyageuses, en voyant arriver l’omnibus, elles poussèrent toutes les trois un cri. Une portière était ouverte, et un homme s’y cramponnait des deux mains, la veste gonflée d’air, les jambes pendantes désarticulées comme celles d’un pantin ! La secousse que provoquait toujours l’arrêt du train, et qui parfois déséquilibrait des voyageurs trop tôt debout, fit lâcher prise à l’acrobate involontaire, et il tomba à moitié sur le quai, à moitié sur la voie, juste devant Pauline.

Le chef de train, en sautant sur le quai, découvrit, stupéfait, la portière ouverte et l’homme en mauvaise posture. Celui-ci, indemne mais tremblant, s’était déjà relevé quand sa femme descendit du train. Elle l’invectiva aussitôt, prenant à témoin les femmes qui se trouvaient là.

— Je lui avais bien dit de ne pas baisser la vitre, de ne pas se pencher à la portière, mais Monsieur voulait voir le paysage ! Comme s’il ne le connaissait pas ! Et vous, continua-t-elle en se tournant vers le chef de train, il paraît que vous êtes responsable de la sécurité ! Parlons-en, de la sécurité ! Elle pense peut-être, la SNCF, qu’ils sont bien bons pour nous, les campagnards, ces vieux wagons qui datent d’avant la guerre, je ne parle pas de la dernière !

Les quelques voyageurs avaient baissé les vitres des portières pour voir ce qui se passait, certains même étaient descendus et se partageaient entre l’indignation et le rire.

Les deux minutes d’arrêt étaient largement dépassées. Le mécanicien, qui attendait avec le chauffeur le coup de sifflet pour redémarrer, vint lui-même se renseigner. Le chef de train, qui ne pouvait pas être présent partout dans son convoi, se sentait tout de même gêné. Pour sauver la face, il fit preuve d’autorité.

— Ce n’est rien, dit-il, rien du tout, un incident sans gravité, retourne à ta machine ! En voiture, mesdames et messieurs, attention au départ !

Tous se hissèrent dans les wagons, y compris le rescapé penaud, poussé sans ménagement par sa femme. Le chef de train referma les portières d’une main particulièrement énergique.

La gare était aussi le lieu de scènes pittoresques, et même de franches rigolades. Pauline savait en profiter sans faillir au sérieux de sa tâche.

Trois paysannes, un matin, eurent l’idée d’utiliser la bascule pour se peser. Avec des estimations de marchands de vaches, des paris. La mère Massart, qui faisait partie du trio, se faisait fort de remporter la palme en annonçant qu’elle devait friser les quatre-vingt-dix kilos. De fait, elle en faisait quatre-vingt-neuf ! La seconde dépassait à peine les soixante-quinze. La dernière grimpa sur l’engin.

— Quatre-vingt-trois, Geneviève ! annonça la mère Massart. Paraissez pas ! Cachez bien votre jeu !

Consternation sur la bascule, fou rire des deux autres, et bientôt de Pauline. Chez ladite Geneviève on avait tué le cochon l’avant-veille, et elle s’apprêtait à prendre le train lestée de deux gros cabas bourrés de lard, de viande et de charcutailles. Elle n’avait pas pensé à les poser avant de grimper sur la bascule, elle s’était pesée avec !

 

Très soucieuse dans les premiers temps de ne pas mêler sa vie familiale à son travail, Pauline, sans aller jusqu’à contrevenir au règlement, lâchait petit à petit du lest. Si elle ne permettait toujours pas à Benoît de s’approcher des trains, elle acceptait sa présence à ses côtés, le jeudi, dans le local de la gare. Les clients s’amusaient de ce petit bonhomme curieux qui leur posait des questions.

« Tu vas où ? Faire quoi ? Y a quoi là-dedans ? »

Ils prenaient sa défense quand sa mère le grondait.

Mais il enrageait de devoir rester à l’écart quand le train s’annonçait et que Pauline ouvrait la grande porte vers le quai. Pour le consoler, elle le laissait ensuite, pendant qu’elle faisait sa comptabilité, jouer un peu au chef de gare. Il mettait la casquette, qui lui tombait jusqu’aux oreilles, brandissait le drapeau rouge en criant :

« Fauville ! Fauville ! »

Ou bien il s’amusait à transporter ses jouets dans la grande brouette, si lourde pour ses petits bras qu’elle vacillait et culbutait bientôt.

« Accident ! Accident ! »

De son côté Juliette, en dehors des heures de trafic, se coulait parfois derrière le guichet, dans le tout petit bureau, pour y faire ses devoirs, ou se donner des airs de bureaucrate ou d’institutrice en tamponnant et en poinçonnant des papiers. Comme il y avait un poêle dans la gare, et que l’espace y était moins restreint que dans la cuisine, Pauline prit aussi l’habitude, dès le début du premier hiver, d’y faire sécher du linge, et même d’y baigner les enfants, l’un après l’autre, dans une grande bassine de zinc. Quand elle les sortait de l’eau, elle les déposait sur la bascule pour les frictionner, et s’amusait à leur annoncer des poids fantaisistes pour le bonheur de les entendre rire. Benoît, qui n’avait pas encore appris à compter bien loin depuis qu’il fréquentait l’école, gloussait d’avance, quel que soit le poids annoncé. Juliette elle-même, pourtant plus songeuse que rieuse, se laissait prendre au jeu.

 

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