Le Choix de Pauline
Chapitre 2
2
Justine et Pauline, la mère et la fille, étaient veuves toutes les deux.
Henri Blanpain était cheminot. Pas roulant. « Accrocheur » à la gare de Lérouville, sorte de plaque tournante où s’effectuaient la correspondance de plusieurs lignes pour les voyageurs et le triage de nombreux trains de marchandises.
Il avait survécu à la terrible guerre de 1914-1918, pour laquelle il avait été mobilisé alors qu’il venait à peine d’achever son service militaire et d’épouser Justine. Il avait fait plus que survivre, il en était revenu indemne, ce qu’il considérait comme une chance extraordinaire. Il en remerciait inlassablement le sort par son amour de la vie qui lui avait été laissée et le partage qu’il savait en faire. Avec ses compagnons de travail. Avec sa famille. Sa femme, ses deux enfants, Pauline et Louis, conçus la première à la faveur d’une permission, le second à celle de l’armistice.
Chez les Blanpain, la vie était simple, mais chaleureuse et gaie. Jusqu’à ce jour tragique d’octobre 1934 où, à la suite d’une défaillance technique, Henri fut quasiment broyé entre deux wagons. Un accident rarissime qui frappa d’autant plus les esprits que la victime était un homme aimé de tous, réputé pour son sérieux et sa prudence.
Veuve au plus bel âge de la vie d’une femme, à la quarantaine, Justine sut se montrer digne et courageuse. Elle était d’origine paysanne et possédait, en plus de sa modeste maison, quelques lopins de terre hérités de ses parents, qu’elle louait à ses frères. Ils les lui achetèrent pour qu’à sa pension de réversion servie par la Compagnie vienne s’ajouter la rente d’un petit capital.
Louis n’avait que quinze ans, mais son avenir semblait déjà tracé. Juste après son certificat d’études, il avait passé et réussi le concours d’entrée au centre d’apprentissage des chemins de fer. Son objectif était de devenir un jour mécanicien, c’est-à-dire de conduire l’une de ces grosses locomotives qu’il aimait tant voir à la gare de Lérouville, avec leur allure de monstre pacifique, leurs panaches de fumée, leurs coups de sifflet et leur odeur d’huile chaude et de charbon. Mais, à quinze ans, on ne comprend pas la mort d’un père ; la révolte l’emporte sur le chagrin. Pour Louis, le bouc émissaire, ce fut la Compagnie. Il ne serait pas mécanicien, ni rien d’autre en rapport avec les chemins de fer ! Il quitta le centre d’apprentissage, partagea un moment la vie de l’un de ses oncles paysans, le temps que son chagrin et sa colère s’apaisent, au contact de la nature. De retour auprès de Justine, il accepta l’offre d’un menuisier de Commercy de le former au travail du bois.
Pauline avait dix-sept ans, sa peine fut plus intérieure. Elle avait quitté l’école à quatorze ans, comme le faisaient encore la plupart des filles. Ne la jugeant pas spécialement douée, encore qu’elle fût loin d’être sotte, son instituteur ne l’avait pas poussée vers les études. Elle allait seulement, deux fois par semaine, suivre des cours de cuisine, de couture et autres activités ménagères à la Maison familiale de Commercy. Elle s’y rendait à vélo, comme Louis chez le menuisier. C’est en pédalant côte à côte, ces jours-là, que le frère et la sœur évoquaient les souvenirs de leur père, et, comme la route suivait la voie ferrée, elle comprit, à la façon dont il regardait les trains, que Louis regrettait son coup de tête sans vouloir l’avouer.
Au milieu de l’été 1936 – l’été de tous les espoirs, de toutes les audaces, de toutes les folies – Pauline découvrit l’amour. Au mariage de l’une de ses amies, au moment de la formation du cortège, on lui attribua pour cavalier un cousin du marié : Robert Ferraut, un beau garçon, gentil et tellement drôle, un pitre doublé d’un poète, sans le savoir. Cela ne faisait pas spécialement l’affaire de ses parents, qui l’auraient préféré plus sérieux et soucieux de réussite, comme son aîné Sylvain, l’étudiant consciencieux. Les Ferraut se situaient parmi la bourgeoisie un peu étroite d’esprit et bien-pensante de la petite ville de Saint-Mihiel, où le père était premier clerc dans une étude florissante. Bon en dessin, mais nul en sciences, sensible à la poésie, mais allergique à la grammaire, maniant trop facilement l’humour au goût de ses éducateurs, Robert n’avait obtenu aucun diplôme. Alors, puisqu’il fallait bien faire quelque chose, et qu’à ses yeux aucun métier n’était ni plus ni moins digne qu’un autre, après une courte formation, il devint peintre en bâtiment, mais avec l’envie, souvent, de traduire en couleurs sur les murs les élans de sa jeunesse.
Pauline lui plut. Elle avait le charme de toutes les jeunes filles, la silhouette gracieuse, la fraîcheur. Avec en plus, dans ses yeux clairs, dans son sourire, dans sa manière d’être, un rien de retenue qu’il savait dû à sa situation familiale, mais qui ne suffisait pas à masquer son envie d’être heureuse et de rire comme les autres. Et puis il y avait sa simplicité. La petite robe qu’elle avait cousue elle-même, dans une mousseline vert d’eau, dont la couleur allait si bien avec celle de ses cheveux. La chevelure de Pauline en aurait désespéré plus d’une, au point qu’il arrivait encore à sa mère de se désoler, toujours avec les mêmes mots : « Comment veux-tu être coiffée comme il faut, ma fille, avec des cheveux pareils… » Elle était bouclée et plus on essayait de la discipliner, plus elle frisait ; pire encore, elle était rousse, d’un beau roux flamboyant comme la fourrure d’un écureuil. Alors les chapeaux-cloches à la mode, qui coiffaient si joliment les petites têtes aux cheveux courts, juste crantés sur le devant, ce n’était pas pour elle. Elle avait donc simplement piqué une fleur de tulle dans le fouillis de ses boucles.
Dans les cheveux de Pauline, Robert vit la marque de sa différence, de sa fantaisie, et c’est d’eux qu’il tomba d’abord amoureux.
On devrait se comprendre et s’entendre, pensa-t-il.
Ils s’entendirent si bien qu’ils se marièrent l’année suivante.
Justine trouvait son gendre bien rieur, bien « gamin », disait-elle.
Elle n’était pas la seule à penser et à répéter ce qu’elle avait entendu en son temps, qu’un homme marié se doit d’être posé, calme et réfléchi en toutes circonstances. Une femme aussi, naturellement, mais pour elle c’est une évidence, qui fait partie de sa nature de femme.
Mais elle le découvrait au fond sérieux, et, comme il apparaissait clairement qu’il rendait sa fille heureuse, elle l’aimait bien. Louis l’admirait et lui enviait son aisance dans tous les domaines. Les parents Ferraut virent, dans le mariage de Robert avec la fille d’un simple cheminot et d’une modeste veuve, la preuve que leur fils s’enracinait dans un milieu qui, pour être respectable, n’en était pas moins différent du leur. Les jeunes mariés s’installèrent à Commercy, où le patron de Robert avait son entreprise, comme celui de Louis.
Quand la guerre éclata à nouveau, et que Robert fut mobilisé, en septembre 1939, Juliette avait un an. Quand il fut fait prisonnier, en 1940, Pauline venait de donner le jour à Benoît. Sa mère lui suggéra de revenir auprès d’elle, elle accepta. Jusqu’à la fin de la guerre et au retour de Robert, convinrent-elles. Et de Louis, qui connaissait le même sort que son beau-frère.
« Ton père est revenu de l’enfer des tranchées, disait Justine, ils reviendront aussi. »
Robert faisait preuve du même optimisme. Dans ses lettres, il jurait à Pauline qu’il reviendrait, pour elle et pour les enfants. Pour eux il tenta, par deux fois, de s’évader du stalag où, par ses plaisanteries et sa détermination, il aidait ses compagnons à tenir. La première fois, après trois jours d’errance, il fut repris. La seconde fois, hélas, il ne fut pas seulement repris, mais aussi fusillé. C’était en 1943. Pauline l’apprit plusieurs mois plus tard, par une lettre qu’un compagnon de son mari, qui avait réussi son évasion, put lui faire parvenir.
Elle resta donc chez sa mère. Quant à la fin de la guerre, s’il était désormais possible de l’entrevoir, elle ne pouvait plus l’attendre qu’avec amertume. Elle ferait partie de celles, si nombreuses, qui auraient le cœur serré le jour où la paix ramènerait les absents.
Ce jour arriva, avec ses scènes de liesse, ses retrouvailles, déchirantes parfois. Avec les larmes des femmes qui avaient peine à reconnaître les maris ou les fils qui leur étaient rendus, et de celles qui ne pouvaient qu’envier leur bonheur tragique.
Louis revint. Dire qu’il n’avait pas souffert aurait été injuste. Il fut parmi ceux qui s’en étaient tirés à moindre mal.
Il ne tarda pas à reprendre son travail, et bientôt choisit de s’installer à Commercy. Les mots furent difficiles à trouver pour exprimer ses raisons. Justine et Pauline comprirent qu’il resterait un fils, un frère, un oncle attentif, mais qu’endosser le rôle de l’homme dans une maison abritant deux veuves et deux enfants sans père lui était affectivement insupportable.
C’était une drôle de situation que celle d’une mère et d’une fille à nouveau réunies par des destins comparables. Justine se reconnaissait moins frappée par le sort que Pauline. Son homme lui était revenu, elle avait encore vécu seize années de bonheur avec lui. Il avait profité de ses enfants. Sa mort les avait choqués, mais, au moins, ils pouvaient se souvenir de lui, mettre un visage sur son nom, savoir ce qu’ils avaient reçu de leur père.
Une fille mariée reste la fille de sa mère, mais l’homme qu’elle a choisi et qu’elle aime prend beaucoup de place, exerce un grand pouvoir, et la mère voit reculer le sien. Si par malheur cette fille perd son mari, la tragédie lui redonne la première place, qu’avec les meilleures intentions du monde elle assume à nouveau. Elle redevient protectrice, conseillère, un peu gouvernante aussi.
Tout l’aspect matériel de la vie, qui paraît dérisoire, mais demeure essentiel, fut épargné à Pauline. La rente de Justine, sa pension reprise en compte par la SNCF qui entre-temps avait englobé la Compagnie, son jardin, son organisation sans faille et son ingéniosité suffisaient à entretenir deux femmes et deux enfants.
Un soir de mars 1946, pourtant, après avoir couché les enfants, Pauline revint s’asseoir dans la cuisine, près de Justine.
« Tu sais, maman, lui dit-elle, que les veuves de guerre peuvent obtenir des emplois réservés. J’ai vu Josette à l’épicerie, elle m’a dit qu’elle avait demandé une place de buraliste. Alors je suis allée me renseigner à la mairie.
— Pour quoi faire ? demanda naïvement Justine.
— Pour savoir les formalités, à qui s’adresser, et comment. Non seulement je suis veuve de guerre avec deux enfants, mais en plus papa était aux chemins de fer, alors j’ai décidé de demander un emploi de garde-barrière. Le maire m’a dit que j’avais toutes les chances de l’obtenir. Il faut s’adresser d’abord au ministère des Anciens Combattants, à Paris. J’ai l’adresse, ainsi que le dossier à remplir et la liste des papiers à fournir. »
Justine tomba des nues.
« Tu veux partir ? Tu n’es pas bien ici ? »
Pauline entoura de son bras les épaules de sa mère.
« Maman, je suis bien près de toi, je te remercie d’avoir pris soin de moi et des petits.
— Pourquoi, alors ? Parce que je te reprends de temps en temps ? »
Justine, en effet, se permettait volontiers de « reprendre » Pauline : « Ta jupe est trop courte, on voit plus haut que tes genoux… Tes cheveux, on dirait une romanichelle, mets au moins des peignes sur les côtés… »
« Tu sais bien que non, maman, ça ne compte pas.
— Et tes enfants ?
— Maman, c’est à moi de les élever. Et puis, continua-t-elle un peu brusquement, faute de trouver des mots moins directs, je veux vivre ma vie, m’assumer. »
Justine se raidit. Sa voix s’enfla, de saisissement et de colère.
« Vivre ta vie ? T’assumer ? Ça veut dire quoi au juste ? Tu veux être libre pour quoi faire ? Pour te trouver un autre homme ? Tu veux refaire ta vie, c’est ça ?
— Mais non, maman ! Tu ne m’entends donc pas pleurer certains soirs ? J’adorais Robert, jusqu’à ma mort je ne passerai pas un jour sans penser à lui. Je veux seulement faire face à mes responsabilités de femme et de mère. Ce n’est pas une question de liberté, maman, mais de dignité. Rappelle-toi, quand je suis revenue près de toi, ce n’était pas pour toujours, c’était jusqu’à ce que… Ce n’est pas la fin qu’on espérait, hélas. »
Elle n’alla pas plus loin. Elle ne voulait pas, ne pouvait pas dire une autre pensée profonde, légitime, mais de nature à choquer Justine, à savoir qu’elle ne voulait pas vieillir prématurément, même si elle n’avait pas envie de profiter de sa jeunesse pour « refaire sa vie », comme avait dit sa mère. Celle-ci faisait partie de la génération des veuves qui jugeaient sévèrement celles qui se remettaient en ménage, ne voulant y voir que de la légèreté, alors qu’au fond d’elles-mêmes elles reconnaissaient leur courage et leur droit, et sans doute les enviaient.
Pauline réunit tous les documents nécessaires, constitua son dossier, l’expédia au service compétent. Elle attendit la réponse sans trop manifester d’impatience. Elle s’efforça de préparer ses enfants. Juliette, qui était au physique la réplique de sa mère au même âge, chevelure comprise, lui vouait en plus un amour absolu et adhérait à tout ce qui sortait de sa bouche. Fillette sérieuse et réfléchie déjà, elle écoutait et semblait comprendre les explications de Pauline. Quant à Benoît, il était non seulement plus petit, mais aussi plus vif-argent, il ne vivait que dans l’instant, dans la belle insouciance de la petite enfance. Maman et mémé se chamaillaient parfois ? Maman et Juliette faisaient des messes basses ? Il avait sa trottinette, ses billes, le chat, les lapins, le jardin, la rue…
Justine fit comme si de rien n’était. Réfléchit beaucoup. En arriva à admettre que sa fille avait peut-être raison, qu’en tout cas elle était courageuse. Mais garde-barrière… pour gagner combien ? Etre logée comment ? Elle continuerait à l’aider, bien sûr, mais tout de même… Elle ne put s’empêcher d’espérer une réponse négative, de soupirer d’aise tous les jours sans lettre de Paris. Jusqu’à ce matin d’août où le facteur lui tendit la fameuse enveloppe où le sceau du ministère des Anciens Combattants lui sauta aux yeux.
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