Le Choix de Pauline

Henriette Bernier · Chapitre 22 sur 27

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Le Choix de Pauline

Chapitre 22

22

 

Benoît, qui avait immédiatement adopté Aubin, se réjouissait de passer en sa compagnie, en plus de celle de sa mère, ses premières vacances de pensionnaire.

Dans son centre de formation, il se préparait à devenir non pas un « cadre », selon les prédictions de monsieur Martial, mais un technicien qui travaillerait dans un bureau d’études à l’amélioration constante du matériel de la SNCF. Ce qui ne l’avait pas détourné de sa passion pour tout ce qui concernait le chemin de fer à vapeur. Il se sentait vaguement investi d’un devoir de mémoire envers ceux qui avaient tellement donné qu’il conviendrait de ne jamais les oublier.

Déjà il tutoyait Aubin, s’adressait à lui en utilisant son prénom, et découvrait à son contact ce que pouvait être un père. Robert n’était cependant ni renié ni oublié. Pauline avait laissé en place ses photos, ainsi que le portrait qu’il avait fait d’elle, et l’évoquait parfois sans aucune gêne dans ses conversations. Mais Benoît constatait que les êtres disparus jeunes le restent pour toujours dans l’image qu’ils ont laissée, et qu’il est impossible de les intégrer ensuite dans la marche du temps autrement que par des calculs et des suppositions. Il aurait tel âge, il serait comme ceci, il ferait cela. Peut-être…

Aubin, par son âge, son physique, son heureux caractère, avait tout pour que le jeune homme de dix-neuf ans ait envie de l’avoir pour père. Plus un atout de première qualité, son métier, qu’il avait exercé entièrement au service du chemin de fer à vapeur. Il était donc pour lui une source intarissable de souvenirs et de renseignements qui venaient étayer sa passion.

— Tiens, petit, regarde donc ça !

Benoît était aussi grand que lui, mais Aubin disait « petit », question de tendresse.

Pendant le souper Benoît l’avait interrogé sur sa carrière. Entré au centre d’apprentissage à quatorze ans, en 1921, il était devenu mécanicien en 1932, à vingt-cinq ans ! Un as !

Il poussait vers Benoît une petite photo aux bords dentelés. Trois hommes prenaient la pose sur une locomotive, non pas sur la plate-forme de conduite, mais sur le corps de la machine, l’un assis, jambes pendantes, un autre accroupi, le troisième accoudé à la cheminée. Deux portaient sur le front les fameuses lunettes « olives ».

— Ici, Aubin, c’est toi ?

— Oui. Et lui, c’était Marius, mon chauffeur. On s’entendait si bien que parfois on inversait les rôles, je me mettais au feu et lui aux manettes, c’était défendu, mais ça lui faisait plaisir, et moi ça ne me déplaisait pas de manier la pelle et le « ringard ». L’autre, c’était le chef de train, il s’appelait… attends que je me souvienne… Gaëtan. Des chefs de train, j’en ai connu beaucoup, mais des chauffeurs non, jusqu’en 40 les chauffeurs et les mécaniciens formaient des équipes fixes, toujours les deux mêmes hommes ensemble, alors ça nous soudait, forcément. La même machine aussi, c’est pour ça qu’on l’aimait tellement.

— La machine, on ne la voit pas tout entière, mais c’était une 130B, il me semble ?

— Bien vu, petit, la 130B238, précisément.

— Vous aviez l’air drôlement fiers !

— Eh oui, pardi, qu’on était fiers ! Sais-tu, petit….

C’était parti sur la fierté des cheminots.

— Sais-tu qu’au temps des compagnies les chefs de gare sortaient avec leur uniforme, pour le prestige ? En plus de la casquette avec les étoiles, ils avaient le faux col en celluloïd et l’écusson au revers de la veste ! Au tout début des chemins de fer, les mécaniciens et les chauffeurs avaient un haut-de-forme, qu’ils mettaient pour les entrées en gare. Tiens, question fierté, je vais t’en montrer une autre !

C’était cette fois une grande photo cartonnée, toute jaunie, qui portait au coin les mentions du lieu et de la date : « Gare de Verdun, 18 mai 1912 ». Une quinzaine d’hommes posaient fièrement autour du chef de gare, celui-ci en costume sombre, avec col cassé et nœud papillon, chaîne de montre sur le gilet et casquette à feuilles de chêne.

— Ceux qui portaient des casquettes blanches étaient les chefs de sécurité, et là, au deuxième rang, à gauche, tu peux voir mon père, Honoré Piquebœuf, il était brigadier de cour, autrement dit responsable des expéditions de marchandises.

— Mais, remarqua Benoît, c’est bizarre, ils portent tous la moustache, sans exception. C’était pas obligé tout de même ?

— Non, mais c’était la mode en ce temps-là, et pour les cheminots ça signifiait davantage, comme un signe d’appartenance à une corporation.

Ce qui intéressait aussi beaucoup Benoît, en plus des machines, c’était tout ce qui concernait l’aspect social, humain, fraternel de cette corporation, son fameux esprit.

Aubin lui expliqua qu’avant la création de la SNCF les cinq grandes compagnies, Nord, Est, Midi, PLM et PO, appartenaient à des banquiers, surnommés les « barons du rail » en raison de leur fortune. Qu’en ce temps-là déjà les cheminots bénéficiaient de la retraite à cinquante-cinq ans, cinquante même pour les roulants, leurs conditions de travail étant très difficiles, avec les risques inhérents au feu et à la vapeur, les intempéries, les dangers des manœuvres, si bien que certains mouraient avant de l’atteindre, ou n’en profitaient qu’à peine.

Ce fut l’occasion d’évoquer le triste sort du grand-père Henri Blanpain, dont la disparition avait éloigné la famille de l’univers ferroviaire, et qui portait lui aussi la moustache.

— La nationalisation, ça a changé quoi ? demandait Benoît.

— Beaucoup de choses, petit. C’est pour cela qu’elle était souhaitée depuis longtemps, et réclamée avec insistance. Mais les « barons du rail » résistaient. En 1920, j’avais treize ans, c’est dire si je m’en souviens, il y a eu des grèves, à la suite de quoi plus de vingt mille cheminots ont été révoqués. Mon père n’avait pas suivi le mouvement, pour ne pas mettre la famille en difficulté, et moi, le gamin, je lui en voulais pour cela, sans oser le lui dire. Les grévistes ont été réembauchés quand la nationalisation a été décrétée, célébrée un peu partout par des fêtes. Ce qui a changé ? Notre appartenance à un grand service public, avec des valeurs à respecter, en premier lieu la ponctualité et le respect des horaires. Aucun point du territoire français ne devait être situé à plus de trente kilomètres d’une gare ! Nos salaires ont été augmentés. En fonction des grades et des qualifications, bien sûr.

Une autre fois, Aubin tendit à Benoît une photo étonnante, cartonnée et jaunie comme celle où figurait son père, et qui portait aussi une date, 14 avril 1917, un lieu, Paris, et un prénom : Jeanne. Treize femmes, Benoît les compta, leurs longues robes protégées par des tabliers, s’appliquaient à astiquer une Pacific du PLM.

— C’était qui, Jeanne ?

— Une sœur de mon père. Elle habitait Paris. Elle a fait partie des cinq mille femmes recrutées pendant la Grande Guerre pour remplacer les hommes dans les tâches dont elles étaient jugées capables. On parle souvent des femmes qui tenaient la place des hommes pour les travaux des champs, ou dans les usines, et c’est justice de rendre hommage à leur courage, mais il ne faut pas oublier que dans les chemins de fer elles ont donné aussi. La plupart du temps pour des emplois modestes et peu rétribués.

A propos de guerre, pas celle de 1914-1918, mais l’autre, celle de 1940, qui avait fait de sa mère une veuve, Benoît avait appris des choses horribles au sujet des camps de concentration, et depuis longtemps une question lui brûlait les lèvres.

Il finit par se décider.

— Les trains qui emmenaient les prisonniers dans les camps, ils étaient conduits par qui ? Par des Français ?

Aubin comprit qu’il pensait à son père, le vrai, qui n’avait pas été emmené dans un camp de concentration, mais dans un stalag. Bien que les conditions fussent différentes, cela ne changeait rien au sens profond de sa question.

— La situation était délicate, pendant ces années-là, commença-t-il. La SNCF continuait d’assurer ses services, mais sous contrôle des occupants. Les chefs de gare, par exemple, avaient un homologue allemand à leur côté, un Hauptbahnhof. Les cheminots devaient porter un brassard rouge et vert pour aller au travail. Quand des trains étaient réquisitionnés, il était impossible de refuser, sous peine de représailles. Tu peux imaginer le cas de conscience des mécaniciens et des chauffeurs… et encore, on ne savait pas grand-chose sur les destinations des convois et le sort des malheureux entassés dans les wagons. Personnellement, je n’ai pas vécu cette situation.

Il y eut un silence. L’idée qu’Aubin avait pu conduire l’un de ces trains aurait été un véritable déchirement pour Benoît.

— Tu dois savoir aussi que parmi les cheminots il y a eu de nombreux résistants, et que pour certains c’était une façon de se venger, ou de se racheter, de leur obéissance forcée. Mais ça aussi, crois-moi, c’était pour eux une épreuve : provoquer volontairement des pannes, ou, pire encore, saboter du matériel, ça ne se faisait pas de gaîté de cœur.

Pauline écoutait passionnément ces conversations auxquelles elle se mêlait parfois, et qui lui procuraient une double satisfaction. Celle de la connivence entre ses deux hommes, et celle de revivre à travers les récits d’Aubin des passages de sa vie.

Son remariage et la sérénité que lui apportait la vie avec Aubin lui permettaient de penser à ses blessures passées d’une autre manière. Des chagrins et de l’amertume ne subsistait qu’une douce émotion. Quant à l’avenir, les bonheurs espérés seraient décuplés, les épreuves adoucies par la présence à ses côtés de ce solide quinquagénaire. Solide de corps, de cœur et d’esprit.

 

A l’été de 1961, Juliette épousa Daniel Bourgade, un collègue devenu un ami, puis un amour. Elle voulut un mariage dans la simplicité et la discrétion, à Lérouville, chez mémé Justine.

La même année, Benoît décrocha son diplôme, et deux ans plus tard, sitôt terminé son service militaire, il entra dans les services techniques de la SNCF, affecté dans la région parisienne. Fortement attaché au village où malgré sa situation de demi-orphelin il avait vécu une enfance heureuse, il revenait fidèlement passer tous ses congés à Fauville. Pauline lui préparait ses menus préférés ; Aubin, métamorphosé avec bonheur et succès en bricoleur campagnard, lui montrait ses réalisations. Le jardin parfaitement tenu, le poulailler et le clapier construits de ses mains, les arbres plantés dans un petit terrain tout proche qu’un paysan avait accepté de lui vendre.

— Maman sera contente quand elle récoltera les premiers fruits !

Benoît aimait ce « maman » qu’Aubin n’employait qu’avec lui, et dont il devinait la tendre intention. Pour les autres, elle était Pauline, simplement, ou « ma femme », ou encore « mon épouse », quand il voulait accompagner sa fierté d’un peu de solennité. Marié sur le tard, on aurait dit qu’il n’en revenait pas de sa bonne fortune.

— Regarde ce que j’ai acheté pour maman ! annonçait-il parfois quand Benoît arrivait.

Une machine à laver ! Il ne supportait plus de la voir frotter son linge sur l’évier, le faire bouillir dans la lessiveuse sur la cuisinière. C’était une machine à laver à rouleaux, où l’on essorait avec une manivelle, heureusement plus facile à tourner que celle du puits.

Un poste de télévision ! Muni d’une antenne très haut perchée au sommet du toit. Il trônait dans le petit salon qui n’avait plus rien d’un cagibi, retapissé de neuf, mais dont les locomotives de Benoît n’avaient pas été chassées pour autant.

Une cuisinière à gaz ! L’autre, la mangeuse de charbon, la pourvoyeuse d’eau chaude, ne fut cependant pas mise à la retraite, mais s’habitua, au contraire des marmottes, à s’endormir l’été pour se réveiller aux premiers froids.

 

Tant que monsieur Voisin avait enseigné à Fauville, Benoît lui avait régulièrement rendu visite. Le maître lui disait son inquiétude de voir son effectif se réduire régulièrement, et s’approcher le temps où il devrait se résigner à postuler pour Verdun pour les dernières années de sa carrière. Il avait toujours enseigné à la campagne et appréciait de vivre comme les gens dont il éduquait les enfants, cultivant son jardin, entretenant un petit élevage, remisant chaque année sa provision de bois pour l’hiver, avec une charrette et un cheval empruntés un jeudi à un paysan.

Depuis la rentrée de 1962, la petite école demeurait close, comme les volets de l’appartement situé à l’étage. Les quelques enfants scolarisés de Fauville devaient se rendre à Valmontier, apportant à cette petite commune un renfort qui lui permettrait de conserver son école quelques années de plus.

« Quand il y avait l’omnibus, leur avait rappelé l’instituteur en les accueillant le premier jour, c’était aux gens d’ici de traverser la Meuse pour aller chez vous, à Fauville : vous aviez la gare. »

L’omnibus ? Le mot avait amusé les enfants. Aucun d’eux ne l’avait emprunté, ni même vu, puisqu’ils n’étaient pas nés quand il avait été supprimé. Leurs parents avaient eu si largement le temps de s’adapter aux autres modes de transport qu’ils l’avaient eux aussi presque oublié.

 

A la ferme Massart également, la vie, sans que cette fois le progrès si souvent invoqué en fût responsable, avait changé, et si Benoît s’y rendait toujours, par fidélité, il en revenait chaque fois chagriné.

Les deux colosses qui avaient contribué à enchanter son enfance étaient devenus des hommes. Ils travaillaient toujours ensemble, mais l’un s’était marié, l’autre pas. Le célibataire jalousait son frère, qui pourtant n’avait pas trouvé dans le mariage ce qu’il devait en attendre. Madame Massart la jeune, en plus d’un physique ingrat, n’avait pas le caractère facile. C’étaient des disputes, des reproches, voire des coups fourrés entre époux, entre frères, entre beau-frère et belle-sœur, entre fils et parents, entre bru et beaux-parents ! Bernadette n’avait pas résisté à cette ambiance désastreuse, elle s’était engagée comme bonne chez des commerçants de Verdun, où sa patronne s’efforçait de lui apprendre les « bonnes manières ». Il était loin, pensait Benoît avec tristesse, le temps des repas autour de la grande table, avec le lard et les légumes écrasés tous ensemble, avec des omelettes de vingt-quatre œufs que la mère Massart le chargeait de casser et de battre dans un grand saladier, des piles de crêpes tartinées à la confiture… le temps des parties de « misset », où le gagnant barbouillait la figure du perdant avec un bouchon noirci à la fumée… le temps des sorties en Traction pour aller voir les matchs de basket et de boxe chez les Ricains…

Le frère célibataire quitta à son tour la ferme pour aller travailler en usine, tenté par un salaire qui lui parut mirobolant. Lui aussi se maria, avec plus de bonheur que l’autre ; fier de sa réussite, il en conçut une sorte de mépris pour le milieu de son enfance.

— Alors, lança-t-il à Benoît, qui passait à la ferme alors qu’il s’y trouvait en visite, il paraît que tu as une bonne place du côté de Paris, et malgré ça tu reviens quand même chez les bouseux !

Benoît eut un regard pour le père et la mère, assis silencieux à la table.

Ne plus avoir son mot à dire sur le choix des semences, la vente des bœufs engraissés et autres décisions, voilà ce qui manquait le plus au père Massart, alors que la mère enrageait de ne plus pouvoir recevoir à sa table, partager des choses simples, mais offertes de bon cœur.

— Etre regardé chez soi comme des chiens dans un jeu de quilles, trouvez ça normal, vous, madame Pauline ?

Les rôles s’étaient pour ainsi dire inversés. Pauline, qui avait trouvé tant de fois le réconfort auprès de la mère Massart, la voyait maintenant venir, de temps en temps, pas trop souvent pour ne pas gêner, vider son sac auprès d’elle. A cette brave paysanne, rude d’aspect et nullement soucieuse de sa mise, la bonté et la joie de vivre avaient tenu lieu de beauté. Sa joie s’était envolée, sa bonté était devenue vaine. Elle perdait ses rondeurs, son visage se creusait, s’affaissait, les rides y traçaient des sillons amers. Elle avait donné envie de sourire, elle donnait envie de pleurer.

— Savent bien nous trouver quand ils ont besoin de nous, allez. Et ma pauvre Bernadette, qui va déjà sur ses trente ans, c’est pas là où elle est qu’elle va se dénicher un mari !

Le père Massart n’avait plus droit à la voiture, qui n’était plus une Traction, mais une Aronde. Sa bru lui en avait interdit la conduite. Peut-être n’avait-elle pas eu tort, à condition d’avoir pensé seulement à la prudence. Aussi Pauline et Aubin proposaient-ils de temps en temps au vieux couple de les accompagner à Verdun, pour des « commissions » ou des séances de cinéma. Seule la mère acceptait parfois, le père se renfermait en lui-même et s’isolait dans les granges.

Un jour Benoît, passant devant l’une d’elles, dont la porte était ouverte, l’aperçut tout au fond, assis sur une botte de paille, comme prostré. Il le rejoignit et s’installa près de lui. Ne sachant comment lui exprimer sa tendresse, il posa l’une de ses mains sur les siennes.

— Tu es devenu grand, gamin, un homme, dit le vieux paysan, mais tu es toujours aussi gentil. C’est bien. Tu te rappelles comme ça rigolait chez nous, avec toi, et avec le Pierrot ? Reste toujours bien gentil comme ça, surtout avec ta mère, qui a eu du mérite à vous élever comme elle l’a fait. La mère Massart, continua-t-il, elle n’était pas veuve, mais elle a eu du mérite aussi, avec tout le travail de la maison et de la ferme, en plus des gosses.

Benoît comprit ce qu’il y avait d’estime et de tendresse dans ce simple hommage. Le vieil homme n’avait sans doute guère parlé d’amour à sa femme, peut-être même jamais, mais la peine de celle-ci lui importait davantage que la sienne.

 

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