Le Choix de Pauline

Henriette Bernier · Chapitre 19 sur 27

Pages du PDF

Le Choix de Pauline

Troisième Partie

 

OceanofPDF.com

19

 

Martial Lelorrain avait convaincu Pauline de se rendre à Verdun, ce jour de novembre 1958.

« Il faut que nous soyons nombreux, avait-il insisté, c’est une question de solidarité entre nous. »

« Nous », c’étaient les gens du chemin de fer, alarmés par des rumeurs insistantes de fermetures, de suppressions, qui auraient pu se résumer dans une seule expression : menaces sur la vapeur.

L’affaire n’était pas nouvelle, la micheline à la place de l’omnibus sur la ligne 19, dès 1948, en était la preuve, mais le déclin de la vapeur allait en s’accentuant, et à l’approche des années soixante il était clair qu’elle courait à sa fin.

Pour ceux qui s’en inquiétaient, il ne s’agissait pas d’entamer une lutte aveugle du pot de terre contre le pot de fer, de prétendre résister au progrès pour maintenir des techniques dépassées. Les arguments en faveur des nouvelles énergies de traction étaient irréfutables, et les réalisations dites modernes, dignes d’admiration. En matière de performances, d’autonomie, de coût, les locomotives Diesel et électriques surpassaient allègrement leurs ancêtres à vapeur ; de plus, elles se montraient moins exigeantes envers le personnel chargé de leur entretien et de leur conduite. Les usagers, enfin, y trouvaient leur compte en matière de confort et de temps.

Le problème n’était pas là. Il était dans le fait que cette modernisation, qui supposait des infrastructures coûteuses, ne pouvait concerner que les lignes au trafic important, qu’elle contribuerait aussitôt à augmenter encore. Ce n’était pas un hasard si les premières locomotives Diesel, dès la fin des années trente, avaient été affectées au PLM, ni si la première ligne à traction électrique intégrale, en 1952, avait relié Paris à Lyon avant d’être prolongée jusqu’à Marseille. La vapeur allait vivre ses dernières années sur les petites lignes régionales, et en particulier rurales, avant de disparaître complètement.

Une autre mutation renforçait encore la menace contre le « chemin de fer de papa », c’était la concurrence acharnée que se livraient le rail et la route. L’industrie automobile était en plein essor et, si le transport ferroviaire, des voyageurs comme des marchandises, pouvait encore affirmer sa suprématie sur le transport routier sur les grands axes et dans les zones de forte activité, il n’en allait pas de même dans les campagnes. Le train ne pouvait pas mener partout ; la voiture, le car, le camion, si. Jusque dans les endroits les plus reculés. Qui aurait encore accepté, reconnaissait Pauline, de venir prendre livraison à la gare d’un buffet de cuisine ou d’une machine à coudre et de les transporter avec la brouette de service, comme elle l’avait vu faire, alors que les commerçants en tout genre s’étaient mis à la livraison à domicile ? Qui aurait encore parcouru plusieurs kilomètres à pied pour atteindre une gare et prendre un autorail alors que des autocars desservaient les moindres localités ? La route désenclavait les villages ; elle serait, disait-on, un facteur du ralentissement de l’exode rural en permettant de se rendre facilement dans les villes tout en conservant les avantages de la vie à la campagne.

 

« Vous viendrez, n’est-ce pas, Pauline ? » avait répété Martial.

Leurs relations n’étaient pas devenues plus intimes, il avait seulement franchi le pas de l’appeler par son prénom, par sympathie, ce qu’elle avait accepté. De son côté elle disait « monsieur Martial », Martial pour l’amitié, monsieur pour le respect dû au supérieur.

Il l’avait convaincue par les arguments qu’il avait déployés, cependant elle hésitait encore. Un rassemblement, des revendications, tout cela l’effrayait un peu. Elle avait tenté une dernière reculade.

« Ça risque de durer longtemps, je ne serai peut-être pas rentrée pour le “marchandises” de six heures…

— Vous demanderez à “votre” Bernadette. »

Ils avaient souri tous les deux, car le « votre » évoquait une connivence.

Deux fois déjà, elle le lui avait dit, Pauline avait chargé Bernadette Massart de venir fermer et rouvrir les barrières. Deux fois seulement. Et uniquement pour le train de marchandises ; pour la micheline, elle n’avait jamais failli à son obligation de présence. Le chef de district avait fermé les yeux sur ces entorses bénignes au règlement. Il pouvait avoir confiance : Bernadette aimait beaucoup Pauline ; flattée de lui rendre ce service, elle ne risquait pas de rater l’heure.

« Je viendrai, monsieur Martial, je prendrai le car de treize heures. »

Signe de leur bonne volonté envers les villageois qui ne voulaient rester qu’une demi-journée à Verdun, les « Rapides de la Meuse » étaient passés à deux allers-retours quotidiens.

« Prendre le car pour aller manifester en faveur du chemin de fer, avait-elle ajouté, avouez, monsieur Martial, que c’est un peu contradictoire ! »

 

Quand Pauline arriva devant la gare de Verdun, où le rassemblement était prévu à quatorze heures, les manifestants étaient déjà nombreux. Beaucoup d’hommes, quelques femmes, épouses de cheminots, gardes-barrières.

Des orateurs prirent la parole, un exercice qui ne leur était pas familier, mais auquel ils avaient accepté de se soumettre au nom de tous. Le premier exposa la situation avec des faits, des chiffres.

— Ici, employés à la gare de Verdun, lança-t-il, nous étions mille il y a à peine plus de dix ans ! Nous ne sommes plus que le quart ! Dans cinq ans, dans dix ans, dans vingt ans, combien serons-nous ?

Il rappela la fermeture de la « Bobotte », où il avait fait son apprentissage, la suppression de l’atelier d’entretien, annonça celle, imminente, de l’atelier de levage. Verdun dépendrait de Thionville pour la révision des machines. Il évoqua la menace qui planait sur la micheline, qui selon lui n’en avait plus pour longtemps à assurer son service sur la ligne 19.

Un autre exprima les angoisses diverses des cheminots, la perte de l’emploi, le recasement difficile, la mise à la retraite, l’accès plus sélectif aux métiers du rail.

Le dernier interpella les autorités locales en demandant des interventions en haut lieu pour se pencher sur le sort des régions rurales oubliées dans les grands projets nationaux.

Entre les phrases, ils marquaient des arrêts pour reprendre leur souffle, pour assurer d’un raclement de gorge leur voix cassée par la colère mêlée à l’émotion. Dans leurs paroles, il y avait du sentiment, comme dans les yeux de ceux qui les écoutaient et qui se mirent à discuter entre eux une fois les interventions terminées. Car, ce travail qu’ils représentaient, ils l’aimaient tous, même s’il était dur, et plus sûrement encore parce qu’il était dur.

On disait à juste titre les locomotives modernes moins exigeantes envers leurs serviteurs, plus rapides et d’un entretien plus facile que leurs ancêtres à vapeur. Oui mais justement : le charbon, l’huile, la graisse, qui faisaient les mains noires, ils aimaient ça, eux, le contact, l’odeur, tout. Les soins quotidiens qu’exigeaient leurs machines étaient comparables à ceux que les paysans prodiguaient à leurs animaux, en particulier à leurs chevaux. Elles avaient quelque chose d’animal, ces locomotives qu’il fallait nourrir, abreuver, soigner quotidiennement, qui sifflaient, qui crachaient et, en fin de parcours, haletaient comme des bêtes fatiguées.

Un défilé était prévu dans les rues principales de la ville pour sensibiliser la population. Quand il se mit en route, deux cheminots se placèrent en tête et hissèrent une large banderole dont les mots, tracés à la peinture rouge, traduisaient bien l’amertume ambiante : « OÙ PASSE LE RAIL LA VIE REPREND, POUR NOUS ICI ELLE S’ARRÊTERA. »

« Où passe le rail la vie reprend » était un slogan en vogue au temps de la vapeur-reine.

La grisaille de novembre ajoutait encore à la tristesse des visages. Il ne pleuvait pas, mais un vent menaçant charriait de gros nuages gris et contrariait les porteurs de la banderole. Pauline hésitait à se joindre au cortège, se demandant si elle n’allait pas plutôt profiter du mouvement pour s’éclipser. Des hommes, des femmes s’unissaient pour former des rangs solidaires. Elle se haussa sur la pointe des pieds en espérant apercevoir Martial. Elle le vit, en effet, et comme elle regardait autour d’elle pour chercher une issue afin de le rejoindre, l’air sans doute un peu apeuré, un bras vigoureux crocheta le sien, une main ferme emprisonna la sienne. Egalement happée de l’autre côté, elle se trouva ainsi entraînée pour le défilé.

Elle regarda d’abord la main qui communiquait sa chaleur à la sienne. Une main large, noueuse, aux ongles carrés, à la peau comme tannée, marquée de multiples traces noires incrustées. Son regard monta peu à peu. L’homme portait une veste de moleskine noire sur une chemise à carreaux, un petit foulard rouge autour du cou. Il la regardait lui aussi quand elle découvrit son visage buriné, sa chevelure blanche en partie couverte par une casquette noire, ses yeux bleus qui lui souriaient.

— Ne craignez rien, petite madame, dit-il en se penchant vers elle, je vous tiens bien !

Le cortège des gens du rail parcourut les rues principales de la ville, en répétant à intervalles réguliers le slogan de la bannière. Pauline ne mêlait pas sa voix à celles des autres, elle avait comme oublié la raison du défilé, elle savourait la chaleur de sa main serrée dans celle de l’homme, et, chaque fois qu’elle rencontrait son regard, il souriait.

Quand les manifestants commencèrent à se disperser, il la garda un peu à son bras avant de lui proposer de prendre un verre dans un café. Elle accepta. Assis face à face, en attendant les consommations, café pour elle, bière pour lui, ils s’observèrent un peu. Il la trouvait émouvante, elle le jugeait rassurant.

— Il faudrait tout de même faire connaissance, commença-t-il. Alors, petite madame, à qui ai-je l’honneur ?

— Je suis la garde-barrière de Fauville, je m’appelle Pauline Ferraut.

Tout de suite elle ajouta, pour que ce soit dit :

— Je suis veuve.

Il ne fut pas étonné. Il l’avait sentie blessée par la vie.

— A mon tour, dit-il. J’étais mécanicien roulant, je suis retraité depuis deux ans, j’en ai donc cinquante-deux. Seul aussi, je ne me suis jamais marié. Et j’ai un drôle de nom, je m’appelle Piquebœuf, Aubin Piquebœuf.

— Moi je ne suis pas seule, précisa Pauline, j’ai deux grands enfants.

— C’est bien !

Ils parlèrent peu après cela. Il dit seulement qu’il était venu à la manifestation par solidarité avec les camarades plus jeunes que lui, elle sous la pression amicale du chef de district. Elle regardait sa montre.

— Vous êtes pressée ?

— Oui, je dois reprendre le car de six heures et demie.

Il l’accompagna jusqu’à la gare routière.

— Madame Ferraut, Pauline si vous permettez, dit Aubin quand le chauffeur ouvrit la porte du car pour commencer à délivrer les billets, qu’est-ce que vous diriez si un de ces jours je venais voir si elle est aussi jolie qu’on le dit, la barrière de Fauville ?

Elle fut tout étonnée. Elle n’eut pas le temps de lui demander des explications. Juste celui de lui répondre :

— Je dirais merci !

 

Dès le lendemain elle commença à l’attendre, sûre qu’il n’avait pas lancé sa proposition à la légère. Comment viendrait-il ? Par le car ? Avait-il une voiture ? Une moto ? A cause de ce qui s’était passé avec Paul, elle chassait l’idée de la moto.

Elle n’avait pas revu Paul. La draisine passait encore de temps en temps, s’arrêtait même parfois, mais ce n’était plus lui qui la conduisait. A sa demande, il avait été muté au dépôt et ne quittait plus la gare de Verdun. Elle l’avait appris par la lettre qu’il lui avait adressée quelques mois après leur coup de folie. Il lui disait aussi ses regrets, sa honte de ce qui s’était passé. « Vous étiez seule depuis si longtemps, Pauline, votre désir était compréhensible. C’était à moi de résister. » Il lui apprenait le retour de sa femme. « Je ne crois guère à ses excuses, mais je l’aime, et puis j’ai à nouveau mes enfants. » Pour finir, il lui souhaitait de retrouver le bonheur avec un homme qui soit digne d’elle.

Pauline, qui brûlait d’envie de parler, déjà, d’Aubin, se rendit chez Raymonde sitôt passé le « marchandises » de dix-huit heures.

Son amie travaillait toujours à « Chicago », mais, proche de la quarantaine que Pauline venait juste de dépasser, elle était depuis longtemps revenue du rêve américain qu’elle avait comme tant d’autres caressé.

Un rêve qui pourtant devenait réalité pour bon nombre de Verdunoises, souvent d’origine modeste, qui réussissaient à épouser des Américains rencontrés sur leur lieu de travail ou dans les établissements qui favorisaient le contact, comme par exemple le Holly Bar, que Raymonde ne fréquentait plus. Il ne leur suffisait pas, à ces candidates chanceuses, de séduire un boy, il leur fallait aussi s’armer de patience, car les autorités américaines imposaient des délais importants pour les autorisations, si longs que parfois les idylles n’y résistaient pas. C’était sage dans le fond. Plus tard, beaucoup de ces jeunes femmes parties pour l’Amérique dans l’euphorie en reviendraient déçues et avoueraient leur incapacité à s’intégrer dans une société si différente.

Raymonde avait compris que l’Amérique, ce n’était pas pour elle. Question d’âge. Pour une aventure d’un soir, nouée dans la pénombre d’un bar enfumé, elle avait encore pu faire illusion. Mais celles qui parvenaient à accrocher durablement un Ricain étaient plus jeunes, plus fraîches, plus jolies qu’elle. Ce constat, elle l’avait fait sans amertume, prétendait-elle, avouant un besoin de stabilité et de tranquillité qui ne lui ressemblait guère, et qui sans doute voulait masquer l’inverse.

Elle écouta Pauline, la regarda parler, les yeux brillants et les joues légèrement empourprées, de cet homme, cet Aubin avec qui elle n’avait encore échangé que quelques phrases, mais que visiblement elle aimait déjà.

— Le bonheur te va bien, lui dit-elle, on dirait que tu as rajeuni, même si tu n’en avais pas besoin.

— Ne te moque pas de moi, Raymonde.

— Je ne me moque pas. Je t’envie, Pauline, mais ne crois pas que je sois jalouse de toi. Ça, jamais !

 

OceanofPDF.com