Le Choix de Pauline

Henriette Bernier · Chapitre 14 sur 27

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Le Choix de Pauline

Chapitre 14

14

 

Fière d’avoir réussi l’examen d’entrée en sixième, qui lui ouvrait la porte du collège de Verdun, heureuse de se lancer dans des études qui à coup sûr allaient lui plaire, Juliette avait cependant été contrariée de devenir pensionnaire.

Elle avait imaginé, et timidement proposé, de prendre chaque matin le car pour Verdun et d’en revenir le soir, comme les quelques personnes de Fauville et de Valmontier qui avaient leur travail en ville. Mais tous s’étaient ligués contre elle pour lui vanter les avantages de la pension. Pauline, monsieur Voisin avaient mis en avant la fatigue des trajets quotidiens. La redoutable directrice du collège, qui avait enregistré son inscription, avait tranché : le statut de demi-pensionnaire était réservé aux jeunes filles qui habitaient Verdun ou les environs très proches, alors que l’internat offrait aux autres le meilleur encadrement possible, à la fois pour leurs études et pour leur éducation.

Dans le bureau de cette femme impressionnante par sa haute taille et la sévérité de son regard, Juliette avait vu sa mère opiner avec respect, presque avec crainte. Elle serait donc interne, pourvue d’un numéro qu’il allait falloir coudre sur chaque pièce du trousseau dont la liste précise avait été remise à Pauline.

Son amie Michèle, heureusement, connaissait le même sort, et c’est ensemble qu’elles avaient franchi les étapes. Monsieur et madame Voisin avaient emmené les deux filles passer l’examen, puis prendre connaissance des résultats, et avaient offert à Pauline de profiter de leur voiture le jour de leur installation. Ensemble, les deux petites pensionnaires, impressionnées, avaient découvert le collège, avec sa cour entourée de hauts murs, sa galerie, ses longs couloirs, ses nombreuses salles de cours et d’études, les dortoirs, le réfectoire, l’infirmerie…

Juliette fut d’emblée séduite par l’enseignement au collège. Elle reporta sans difficulté la confiance qu’elle avait eue en monsieur Voisin, le maître unique, sur les professeurs, dont la spécialité garantissait la compétence. Tout comme la nomenclature nouvelle ne pouvait que recouvrir des enseignements de valeur. Les mathématiques à la place du calcul, le solfège en prélude à l’étude des chants, l’éducation physique autrement complète que les quelques évolutions dans la cour minuscule de l’école du village… Sans parler des langues, l’allemand, le latin. Un monde nouveau et passionnant s’ouvrait à elle.

Le programme d’histoire de sixième portait sur l’Antiquité, avec ses civilisations prestigieuses et son constant mélange de réalité et de légendes. Juliette découvrit avec passion la fidélité exemplaire de Pénélope, qui attendait Ulysse embarqué dans la guerre contre Troie, sa ruse pour échapper à la pression de ses prétendants. La gardienne du royaume d’Ithaque avait de quoi exciter leur convoitise. Mais son époux, après ses aventures incroyables, revenait au pays, réglait leur compte aux prétendants et retrouvait sa femme et son fils. Juliette, bouleversée par ce destin de femme à la fois magnifique et tragique, y vit une similitude avec celui de sa mère, même si celle-ci n’était qu’une humble garde-barrière, même si son mari ne reviendrait jamais. L’histoire de Pénélope lui ouvrait un peu plus les yeux sur les intentions des hommes qui s’intéressaient aux femmes veuves ou supposées l’être quand elles avaient des attraits, la richesse, ou à défaut la jeunesse et la beauté. Ils voulaient se les approprier, en devenir les maîtres.

C’était pour ça, justement, sans pouvoir l’avouer à personne, et surtout pas à Pauline, qu’elle avait souhaité échapper à l’internat. Pour empêcher que des « prétendants », même si alors elle ne connaissait pas encore le mot, ne viennent tenter leur chance auprès de sa mère. Elle ne doutait pas de sa fidélité. Elle ne voulait pas en douter. Mais elle avait compris, avec son intuition féminine aiguisée par sa sensibilité extrême, qu’elle se montrait moins timide, plus aimable, envers les quelques hommes qui lui rendaient parfois visite, et cela suffisait à la faire vivre dans l’inquiétude.

A chaque grande sortie, du samedi soir au dimanche soir, une semaine sur deux, et pour les vacances, monsieur Voisin, qui allait chercher Michèle en voiture, ramenait aussi Juliette jusqu’à la halte, où l’attendaient Benoît et Pauline, qui savait donner un air de fête à chacune de ces retrouvailles. Par un bouquet frais sur la table, par une bonne odeur chaude de pâtisserie, par un vêtement cousu ou tricoté de ses mains pour la petite pensionnaire.

« Raconte-nous vite tout ce que tu as fait pendant cette quinzaine, ma fille. »

Juliette passait tout en revue, les cours, les notes, les professeurs, les menus au réfectoire, les rigolades avec les copines à l’internat, la promenade du dimanche. Les pensionnaires qui le souhaitaient étaient conduites le matin à la messe à l’église la plus proche, et l’après-midi, en rangs par deux sur les trottoirs de Verdun, jusqu’à la campagne environnante où elles pouvaient se disperser un peu.

« Et toi, maman ? demandait-elle ensuite.

— Moi ? Comme d’habitude. Mercredi soir, madame Massart nous a invités à souper, elle avait fait des tartes aux pommes. Bernadette m’a demandé de lui coudre une jupe, j’ai pris ses mesures. Et puis, tiens, il y a une lettre de mémé Justine, tu écriras la réponse, elle sera contente. »

La suppression de l’omnibus, qui lui permettait de faire le voyage de Lérouville à Fauville sans avoir à descendre, avait contrarié Justine. Elle ne venait plus qu’avec Louis et sa femme, tassée à l’arrière de la voiture entre ses habituels sacs bondés de victuailles.

Juliette attendait toujours un peu avant de poser la question qui lui brûlait les lèvres.

« Tu as eu de la visite, maman ? »

Souvent, la réponse était non. Enfin si, le facteur, le « marchand », si on pouvait les considérer comme des visiteurs.

« Personne d’autre ? »

A Pauline qui faisait mine de chercher, Benoît rafraîchissait parfois la mémoire.

« Si ! Y a Paul qui est venu ! »

Paul, c’était Paul Veber, le maître à bord de la draisine depuis que le père Jean avait pris sa retraite. Quand il avait à faire sur la ligne 19, quelque part à proximité de Fauville, que c’était un jeudi, et qu’il était seul, il venait proposer à Benoît de l’emmener et, comble de gentillesse, lui faisait prendre les commandes de la draisine. C’était sans grand danger, puisque la voie était toute tracée et la vitesse très limitée. Au retour, il s’attardait à bavarder avec Pauline, qui pour le remercier lui offrait un verre.

« Faut que tu t’en ailles, devait lui rappeler Benoît, ça va bientôt être l’heure du “marchandises”. »

Mais Paul venait aussi de temps en temps avec sa moto, « en se baladant », disait-il, en dehors du travail, le dimanche, ou le soir, quand il faisait beau. Il avait confié à Pauline que, marié à une femme au caractère difficile, qui lui reprochait de n’être qu’un gagne-petit et l’humiliait devant leurs enfants, il n’était pas heureux.

« Il est venu comment, demandait Juliette, avec la draisine ou avec la moto ? »

La moto, ça la chiffonnait plus que la draisine, c’était personnel.

 

Pierrot, le petit Parigot, le copain de Benoît, avait quitté les Massart et Fauville. Un jour sa mère était venue avec un homme qu’elle avait présenté comme son futur mari, elle avait annoncé que sitôt mariés ils reprendraient l’enfant. L’homme paraissait sympathique, manifestait de l’intérêt pour Pierrot.

« Va “ravoir” un père, alors, le petit, avait dit la mère Massart, partagée entre sa peine de le voir partir – elle lui avait fait une large place dans son gros cœur de paysanne bourrue – et la petite inquiétude qui l’effleurait pourtant.

— Si je le prends, c’est comme sa mère, c’est pour l’aimer », avait répondu l’homme.

« Ravoir » un papa… Veinard de Pierrot ! Le jeu du « moi, mon papa » n’était donc pas si bête, on pouvait y gagner, et lui avait gagné le premier.

Maintenant qu’il était seul à le pratiquer, Benoît n’avait plus besoin de chercher la surenchère pour épater son copain. Il ne jouait plus. Mais que faisait-il d’autre, sans s’en rendre compte, que chercher un père dans les hommes qui lui étaient devenus familiers ?

D’autant que ceux-ci, sans exception, connaissaient sa passion pour les chemins de fer, et par leur intérêt participaient à la développer.

Tonton Louis y était le plus sensible de tous, pour l’avoir éprouvée lui aussi avant la blessure qui l’en avait éloigné. Avec son neveu, il redevenait enfant, lui transmettant les uns après les autres les éléments de la précieuse collection entamée quand il avait huit ans, puis abandonnée quelques années plus tard. Collection de locomotives, puisqu’il rêvait de devenir mécanicien, cadeaux de ses parents pour ses Noëls d’enfant, sous forme de miniatures pour les plus ordinaires, de photographies pour les plus prestigieuses, dont les reproductions étaient introuvables ou trop chères. A la petite 130B achetée par Pauline chez le marchand de jouets de Verdun s’étaient ainsi ajoutés les autres modèles de l’âge d’or de la vapeur, dont Benoît avait appris toutes les caractéristiques en matière de châssis, d’essieux moteurs et porteurs, de longueur, de poids, de contenance du tender en eau et en charbon. Bien alignées sur une étagère, elles avaient servi plus d’une fois à épater l’ami Pierrot, qui n’avait jamais réussi à faire la différence entre une 230B et une 140C !

Quant aux photographies, encadrées par tonton Louis et accrochées au-dessus de la même étagère, elles montraient des locomotives exceptionnelles, par l’époque de leur construction ou leurs performances, comme la Palonceau, construite en 1854, la Crampton, surnommée le « lévrier du rail », la Saint-Gothard, qui montait à l’assaut des montagnes, la Pacific PLM, la locomotive du train bleu qui transportait des milliardaires…

Martial Lelorrain et Paul Veber ne pouvaient qu’aimer l’univers du rail, puisqu’ils en étaient. L’admiration que Benoît éprouvait pour eux était de nature différente, mais, s’il avait dû se prononcer entre les deux, il aurait choisi Paul, avec son bleu de travail et sa casquette avachie, le simple ouvrier qui le traitait comme un petit homme et répondait à toutes ses questions. Toutefois il aimait bien le chef de district, qu’il étonnait par sa connaissance des locomotives et du vocabulaire propre aux cheminots, et qui lui prédisait un bel avenir dans le monde des chemins de fer. Comme « cadre », disait-il, ce qui voulait sûrement dire chef. Chef ou homme de voie ? Commander ou exécuter ? On verrait plus tard. Ce qui était sûr, c’est qu’il entrerait à la SNCF !

 

Jusqu’à l’oncle Sylvain qui s’intéressait aux trains !

Depuis sa toute première visite, dont il avait su faire oublier la désagréable impression, il avait beaucoup changé. L’intelligence qu’il avait d’abord mise au service de son ambition et de son orgueil lui avait ouvert les yeux sur d’autres valeurs, plus modestes mais plus humaines. Ce gamin si passionné de tout, et en particulier de chemin de fer, cette fillette si douée pour les études, cette femme à la fois si forte et si fragile, et par-dessus tout très digne, l’avaient infiniment touché, et il savait désormais exprimer son intérêt pour eux autrement qu’en termes de besoin. Etait-il encore secrètement amoureux de Pauline ? Si oui, il savait le cacher et donner à son sentiment l’apparence d’une amitié qu’elle estimait sincère et qu’elle acceptait.

Sylvain savait être passionnant, par ses connaissances et sa façon de les utiliser. Benoît en était le premier bénéficiaire, car, si Sylvain enseignait les lettres et le latin, il était également féru d’histoire et de géographie, ce qui était tout à fait compatible avec l’univers des trains. Devant sa collection, le gamin parlait technique et performances. De son côté, l’oncle l’emmenait dans le monde des trains prestigieux, d’où la poésie n’était pas absente, à commencer par leurs noms. L’Oiseau bleu, Paris-Bruxelles-Anvers. L’Etoile du Nord, Paris-Bruxelles-Amsterdam. La Flèche d’Or, Paris-Côte d’Azur-Nice. Ou encore l’Orient-Express, « le train des rois, le roi des trains », inauguré le 5 juin 1883. Avec cuisine, restaurant, vaisselle de luxe à bord…

Mais celui que Benoît préférait entre tous, à cause de son nom, c’était le Transsibérien, dont la construction avait commencé en 1891 : sept mille cinq cents kilomètres de l’Oural jusqu’à la mer du Japon. Un jour, Sylvain avait apporté un atlas pour suivre le tracé de la ligne en désignant les montagnes, les steppes, les forêts, les fleuves comme l’Ienisseï et l’Amour, les villes aux noms compliqués et difficiles à prononcer pour Benoît, qui aurait été incapable de les écrire : Novossibirsk, Irkoutsk, Vladivostok…

Le gamin écoutait, fasciné, comme si l’oncle Sylvain racontait des légendes. Occupée à coudre ou à toute autre tâche ménagère, Pauline tendait l’oreille, captivée, souriant au plaisir de son fils. Le jour de l’atlas Juliette était présente, elle s’était approchée de la table en retenant ses boucles, du même geste que sa mère, pour se pencher sur les cartes. Pourtant Sylvain, dont elle admirait le savoir et l’art de l’exprimer, ne lui plaisait guère plus que les autres, Paul avec sa bonhomie, le chef de district avec sa prestance. Bien qu’il ait été le frère de son père, elle ne pouvait s’empêcher de le mettre avec eux au nombre des dangereux « prétendants ».

 

Les visites de ces quelques hommes, Pauline désormais les attendait. Elle appréciait le temps passé en leur compagnie, mais n’était amoureuse d’aucun des trois. Comme Benoît cherchait son père en eux, elle aussi, à travers des gestes, des attitudes, des intonations, guettait les instants fugitifs où elle avait l’impression de revoir l’homme qu’elle continuait d’aimer.

C’était avec Sylvain que cela se produisait le plus fréquemment. Les deux frères ne se ressemblaient pas vraiment, l’aîné était un peu plus grand, plus brun. Mais il y avait quelque chose dans les traits du visage, l’implantation de la chevelure. Dans la voix aussi, avec des intonations un peu traînantes à la fin des phrases. Dans les mains surtout, que tous deux avaient longues et fines. « Tu as des mains d’artiste », disait-elle à Robert. Artiste en peinture, elle n’en doutait pas. Artiste en caresses, elle pouvait en témoigner.

Pauline redoutait ces brusques rougeurs, ces suées et ces envies soudaines de pleurer qui avaient pourtant quelque chose d’agréable : elles lui rappelaient qu’elle était une femme. Mais elle craignait chaque fois d’être découverte par l’homme qui les provoquait sans le savoir et pourrait y déceler une invite.

Sans jamais être seule, au sens strict du mot, elle souffrait de la solitude des femmes sans homme. Sans pouvoir ne serait-ce qu’en parler, pour y trouver un peu d’apaisement. Parler à qui ? A Justine, veuve elle aussi, mais d’une autre génération ? A Monique, sa belle-sœur, femme heureuse avec le meilleur des hommes ? A la mère Massart ? Une pudeur qu’elle jugeait excessive sans pouvoir la dominer, l’impossibilité de trouver le moment adéquat, quelque chose toujours l’avait retenue.

« La vie passe, ma jeunesse s’envole, murmurait-elle, j’aurai donc si peu connu l’amour ? »

 

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