Le Choix de Pauline

Henriette Bernier · Chapitre 3 sur 27

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Le Choix de Pauline

Chapitre 3

3

 

L’urgence des préparatifs mobilisa tout le temps et l’énergie des deux femmes. Ainsi le sens pratique de Justine l’emporta-t-il sur sa colère et sa peine ; dans son sillage, Pauline sut résister à des attendrissements, peut-être même à des regrets.

Louis apporta toute son aide. Il avait considérablement évolué, au point qu’il envisageait de reprendre un jour à son compte l’atelier de menuiserie, où il contribuait déjà à former à son tour des apprentis.

Il vint avec l’un d’eux pour charger dans un camion tout ce que Pauline devait emporter. Le plus gros d’abord, les meubles, la cuisinière, les ustensiles et la vaisselle, tout son « ménage » d’avec Robert, entreposé dans la remise et le grenier de sa mère. La literie, le linge, les vêtements. Le tout arrangé au mieux, pour éviter la casse, et arrimé par des cordes. Les jouets des enfants, les « affaires » d’école de Juliette. Des souvenirs.

Tout était prêt. Restait le plus difficile, les au revoir. Déjà assis derrière le volant de son camion, Louis signifiait ainsi qu’il convenait de ne pas s’attarder, au risque de compliquer les choses.

Justine tenait son mouchoir à la main, mais elle ne pleurait pas. Pas encore.

Juliette se serrait contre Pauline et se forçait à sourire.

Soudain Benoît, que le chargement du camion avait plongé dans une grande excitation, mais qui ressentait soudain une brutale envie de pleurer, poussa un cri :

— Ma trottinette ! On a oublié ma trottinette !

Il venait de se souvenir qu’il l’avait abandonnée la veille au pied d’une touffe de noisetiers, au fond du jardin. L’apprenti, qui avait déjà enfourché son vélo pour rejoindre Commercy, remit pied à terre et fixa tant bien que mal la fameuse trottinette à l’arrière du camion. L’incident avait fait diversion et permis d’écourter les embrassades, car le temps pressait.

La cabine du camion n’était pas spacieuse. Benoît se serra contre son tonton Louis pour suivre toutes les manœuvres et se donner ainsi un peu l’illusion d’y participer. Pauline et Juliette, elles aussi tassées l’une contre l’autre, avaient baissé la vitre et tendaient leurs mains vers Justine, qui ne pouvait plus retenir ses larmes. Soudain, d’un geste, elle stoppa le démarrage.

— Arrêtez ! dit-elle, vous oubliez encore quelque chose !

Elle courut et revint avec un panier dans lequel elle avait mis quelques provisions pour les premiers jours, des bocaux de conserve, des confitures, une miche de pain, des légumes et des fruits, des œufs, un lapin dépouillé roulé dans un torchon, un gâteau encore tiède… Un lourd chargement qu’elle hissa difficilement et qu’il fallut caser contre les jambes des passagères.

— J’irai vous voir ! lança-t-elle quand le camion s’ébranla pour de bon. D’ici c’est facile, y a même pas à changer à Verdun, et puis je ne paye pas le train !

Mais le bruit du moteur couvrit en partie sa voix.

Pauline eut un dernier regard pour sa mère, sa silhouette un peu tassée, son habituel tablier noué sur sa blouse de satinette noire, ses cheveux gris roulés en chignon sur la nuque, son mouchoir qu’elle avait sorti pour un dernier geste d’au revoir et qu’elle allait garder en main, longtemps, pour essuyer ses larmes.

 

Il y avait à peine une soixantaine de kilomètres à parcourir, mais il fallut presque deux heures pour atteindre le but. Le camion était lourdement chargé et la cargaison à la fois précieuse et hétéroclite obligeait à la plus grande prudence. Tantôt la route suivait le cours de la Meuse, tantôt elle escaladait des coteaux et le moteur s’essoufflait.

Ils traversèrent Saint-Mihiel, où vivaient toujours les beaux-parents de Pauline. Depuis son veuvage elle ne leur avait fait que de rares visites, à vélo. Des visites qu’ils ne rendaient guère, ne faisant une brève apparition au domicile de Justine qu’en début d’année, pour remettre des cadeaux aux petits. Des vêtements, des chaussures, des choses utiles, toujours, qui ressemblaient davantage aux bonnes œuvres des gens charitables qu’à des gâteries de grands-parents. Pauline leur avait fait part de sa démarche, puis de sa nomination à la halte de Fauville. Ils n’avaient rien dit, n’en avaient pas pensé moins.

« Si vous avez besoin… » avait seulement avancé madame Ferraut mère.

Benoît ne tarda pas à s’endormir, appuyé contre le bras de Louis, qui craignait à chaque virage de le réveiller. Juliette ne parlait pas, elle tenait entre les siennes la main de sa mère, qui laissait aller son regard sur la belle vallée, sur les prairies où paissaient des troupeaux, sur les champs mis à nu par la moisson. Ils passèrent à Verdun, que Pauline connaissait un peu. Elle s’y était rendue à plusieurs reprises avec ses parents pour des achats de vêtements de grandes occasions, manteaux, costumes, sa robe de communiante, puis de mariée. Une fois aussi, c’était en 1933, l’année d’avant l’accident, Henri Blanpain y avait emmené son fils et sa fille pour une leçon d’histoire exceptionnelle et poignante. Sitôt descendus de l’omnibus, ils avaient pris place avec d’autres voyageurs à bord du « tacot », encore appelé « le Meusien », un vieux train avec des wagons à plates-formes qu’une ligne spéciale emmenait vers l’ossuaire de Douaumont et les champs de bataille pour une visite guidée.

Après Verdun il ne restait qu’une dizaine de kilomètres. Benoît se réveilla, se détacha de Louis, et soudain inquiet se blottit contre Pauline.

— C’est comment, maman, là où on va ?

Ce fut Louis qui répondit.

— Tu vas le savoir bientôt, gamin, tiens, on tourne ici.

Ils quittèrent la route longeant la rive droite de la Meuse, traversèrent le fleuve sur un pont de bois qui frémit au passage du camion, et sur la rive gauche, où passait la ligne de chemin de fer, apparurent bientôt les quelques maisons qui formaient Fauville. Du bas du village, ils aperçurent, à l’extrémité de la rue principale, qui semblait être la seule et montait légèrement, ce qui ne pouvait être que la halte. En effet, toutes les maisonnettes de gardes-barrières et toutes les petites gares de campagne étaient bâties selon les mêmes plans.

C’était bien là, comme le confirmait la plaque émaillée bleue où apparaissait, en lettres blanches, le nom de Fauville.

Le camion s’arrêta. Louis en descendit le premier ; il vint ouvrir la portière de l’autre côté et prit dans ses bras Juliette d’abord, puis Benoît, pour les déposer au sol. Il saisit ensuite le panier de Justine, enfin tendit la main à Pauline pour l’aider à sauter du marchepied. Les deux enfants se serrèrent contre elle et tous demeurèrent un instant immobiles, regardant autour d’eux.

Les murs grisâtres au crépi un peu écaillé par endroits, les volets de bois fermés ne donnaient pas à la petite maison un air très accueillant, pas plus que la courette et le jardinet qui l’entouraient, apparemment livrés aux mauvaises herbes. De redoutables touffes d’orties semblaient interdire l’approche d’un puits dont une plaque de métal bouchait l’ouverture.

— Faisons d’abord le tour, dit Louis, après on verra pour entrer. Les clés doivent bien être quelque part.

Un portillon dans une barrière de bois permettait l’accès au quai, très étroit. La voie unique était tout près, un peu en contrebas. Un autre portillon leur permit de découvrir l’autre face de la maison, qui portait aussi une plaque émaillée au nom de Fauville. La courette de ce côté-là était en partie cimentée, formant une plate-forme d’où partait un petit chemin qui conduisait à la sortie. Le gravier portait des traces de pas, signe de l’activité, sans doute toute relative mais réelle, de la halte. A l’arrière de la maison était adossée une sorte de remise en planches, avec un toit de tôle. A proximité immédiate de l’ensemble, d’un côté comme de l’autre des voies, il y avait des buissons, des bouquets d’arbres, puis des champs et des pâturages qui composaient un environnement typiquement campagnard.

Comme ils revenaient à leur point de départ, Louis, Pauline et les enfants virent arriver un homme à vélo. Un vélo qui zigzaguait : l’homme avait lâché le guidon d’une main au bout de laquelle il agitait un objet ; en même temps qu’il pédalait, difficilement semblait-il, il lançait des exclamations.

Il lui fallut un moment avant de s’expliquer. Le temps de mettre pied à terre, d’appuyer sa monture contre le puits, de reprendre son souffle, de rajuster sa casquette, le tout en faisant tinter ce qui se révélait être un trousseau de clés.

— M’sieur-dame, et les p’tiots, bien le bonjour, dit-il enfin. Le chef de district m’avait prévenu de votre arrivée, sans préciser l’heure exacte, alors excusez… Il m’a dit que c’était une veuve avec deux enfants.

— Oui, dit Pauline, c’est moi, madame Ferraut. Mon frère m’a amenée jusqu’ici.

— Je vous apporte vos clés. Depuis que celle d’avant vous est partie – elle se plaisait pas – et en attendant qu’une autre soit nommée, je fais le remplaçant, mais je ne rentre pas dans la maison, bien sûr, seulement dans la pièce de service. Le chef viendra vous voir demain. Pour un jour ou deux je ferai encore le travail, et je vous le montrerai le temps qu’il faudra. Mais je ne me suis pas présenté : Albert Lefranc, retraité de la SNCF. Je travaillais sur la voie. Ma femme tient la barrière des Forgettes, à deux petits kilomètres d’ici, ce qui fait que je connais la manœuvre.

L’homme était petit, ventru, mal rasé, d’une propreté plus que douteuse. Un œil de verre lui donnait un regard un peu inquiétant. D’instinct il déplut à Pauline, qui s’en voulut de cette impression hâtive.

Elle prit les clés qu’il lui tendait et le remercia.

— C’est pas le tout, dit alors Louis, il est déjà cinq heures et il y a du boulot !

— Je vais vous aider pour décharger tout ça, proposa l’homme, mieux, je vais aller chercher du renfort !

Il reprit son vélo et descendit vers le village, d’où il revint presque aussitôt suivi de deux gaillards qui rappliquaient à grandes enjambées. Deux frères, à en juger par leur ressemblance. Jeunes, bâtis en athlètes, visage rougeaud, cheveux plantés bas et taillés en brosse, musculature saillante sous le maillot de corps délavé.

— On habite la ferme à côté, la famille Massart, dit l’un d’eux. On a un moment avant de s’occuper des bêtes, alors à vot’ service, m’sieur-dame !

 

Pauline avait ouvert la porte de la maison, puis les volets, et découvrait ce qui allait devenir son chez-elle. Un intérieur vide, ou presque. Qui sentait l’abandon, bien que l’occupante précédente l’ait quitté depuis peu. Dans sa hâte, elle y avait laissé un balai, quelques bouteilles et bocaux vides, des chiffons. Dans l’évier pourrissaient des pommes oubliées.

La pièce, au sol carrelé, était assez grande, avec une fenêtre donnant sur la voie. De l’autre côté, elle était prolongée par un réduit éclairé par une autre fenêtre plus petite. Une porte donnait accès à une pièce beaucoup plus vaste, dont elle comprit qu’il s’agissait du local de la halte, qu’elle découvrirait plus tard. Une autre porte dissimulait un escalier menant à l’étage, où deux petites chambres s’ouvraient sur un palier étroit. Juliette suivait sa mère dans cette visite des lieux, dont la nudité la faisait frissonner. Pauline la sentait désemparée, au bord des larmes.

— Allons voir où ils en sont en bas, dit-elle d’un ton qu’elle voulait joyeux.

En bas le camion était entièrement déchargé, meubles, caisses et ballots de toutes sortes s’éparpillaient autour. Les deux colosses avaient fait le plus gros du travail. Secoués de rires, ils s’octroyaient une petite pause en regardant Benoît qui avait récupéré sa trottinette et circulait en zigzaguant parmi le bric-à-brac.

Ils se coltinèrent encore la cuisinière de fonte et les meubles, avant de s’excuser de devoir rejoindre la ferme. Ils se récrièrent quand Pauline les remercia.

— La mère a dit, ajouta l’un d’eux, que, si vous avez besoin de quelque chose pour ce soir ou demain, il ne faut pas vous gêner. C’est là tout près, la première ferme.

Ils s’éloignèrent du même pas, suivis jusqu’à la limite de la cour par Benoît, que leur force avait impressionné.

Alors commença le rangement, la mise en place des objets essentiels. Louis et les enfants faisaient le va-et-vient, apparaissaient les bras chargés, demandaient où ils devaient déposer leur fardeau. Pauline était la grande organisatrice, comme le chef de gare de Lérouville qui aiguillait les trains dans toutes les directions. Ainsi prenait-elle possession de la maison au fur et à mesure de son installation. Il y eut des moments de rire dus à des maladresses, par exemple Benoît se prenant les pieds dans un édredon plus gros que lui qu’il portait à pleins bras. De tension aussi : les enfants, et même les hommes, ont rarement l’instinct grâce auquel les femmes pressentent la place des choses. Louis montait à l’étage des objets qui devaient rester en bas et vice versa.

De son côté Albert avait entrepris de dégager l’ouverture du puits, dont l’eau, affirmait-il, était d’une qualité et d’une fraîcheur remarquables. Il en remonta aussitôt un seau pour les premiers besoins. Puis, entourant sa main de sa casquette, qui semblait en avoir vu d’autres, il s’attaqua aux orties, les arrachant par poignées.

Son défrichage terminé, il sortit sa montre de sa poche et se dirigea vers les barrières, qu’il ferma. Puis il revint et appela Benoît.

— Eh, gamin, tu veux voir un train de près ? Viens avec moi.

Il le prit par la main, l’emmena sur le quai.

— Regarde de ce côté-là, tu vas le voir arriver, c’est l’heure.

Un train en effet arrivait, annoncé par un coup de sifflet et le crissement des roues sur les rails. Le convoi, composé de la locomotive, du tender et de quatre wagons de marchandises, ralentit mais ne s’arrêta pas. Benoît avait déjà vu des trains, parfois plus longs, mais jamais d’aussi près. Accroché à la main d’Albert, il n’en menait pas large, mais il écarquillait les yeux, fasciné. Dans la locomotive, qui soufflait et crachotait, il put entrevoir deux hommes. Ils lui adressèrent un petit salut, auquel il répondit timidement. Un cheminot debout dans le dernier wagon, dont la porte à glissière était ouverte, interpella Albert.

— Salut, Lefranc !

— Vois-tu, petiot, expliqua Albert, je connais encore bien du monde aux chemins de fer, même des roulants, pourtant je n’en étais pas.

Benoît ne l’écoutait pas. Il regardait s’éloigner le train, sous le coup d’une émotion qui allait être à l’origine d’une grande passion.

Quand l’indispensable fut en place dans la maison, la nuit était tombée. Pauline trouva dans le panier de Justine de quoi improviser le souper. Louis décida de rester jusqu’au lendemain, et se contenta de camper sommairement dans le réduit.

Le lendemain matin, il fallut réveiller Juliette et Benoît au moment de son départ. Les deux enfants, rompus par la fatigue, le dépaysement et les émotions, avaient dormi à poings fermés.

Albert était venu bien avant leur réveil pour assurer le passage des deux trains du matin, et Pauline, qui l’avait appelé pour lui offrir du café, avait ressenti à son contact le même malaise que la veille, malgré ses civilités.

 

La visite annoncée du chef de district eut lieu au début de l’après-midi. Dès qu’elle entendit la voiture, Pauline sortit pour l’accueillir. En uniforme de la SNCF, mais sans casquette, une sacoche à la main, la quarantaine, le cheveu gominé, une fine moustache, il avait belle allure. Il se présenta : Martial Lelorrain, la salua avec l’amabilité un peu condescendante du supérieur qu’il était. Elle eut un geste instinctif pour repousser les boucles qui descendaient sur son front.

— Madame Ferraut, dit-il, en tant que chef de district, il me revient de procéder à votre installation à la halte de Fauville. J’ai pour cela besoin de m’entretenir avec vous.

Ils entrèrent. L’homme parcourut la pièce du regard, sembla étonné de la voir déjà aménagée, simplement mais avec goût. Des rideaux, une nappe fleurie sur la table, des faïences sur les rayonnages du buffet. Il fit un rappel des démarches de Pauline et de leur aboutissement, ajouta quelques considérations sur sa situation familiale et son mérite, lui demanda si elle avait des doléances à formuler sur le plan matériel. Comme elle semblait hésiter, il évoqua lui-même le problème de l’eau, lui conseilla d’empêcher les enfants de s’approcher du puits. Celui du chauffage au charbon, certes fourni par l’Administration, mais un peu archaïque et contraignant. Celui de l’« édicule d’aisances » planté dans un coin du jardin. Il émit le vœu que les petites gares et barrières de campagne puissent bénéficier d’un meilleur confort, et regretta de ne pouvoir faire aucune prévision ni promesse. La halte de Fauville disposait de l’électricité, ce n’était déjà pas si mal, alors que la plupart des gardes-barrières s’éclairaient encore au pétrole.

Il fut ensuite question du travail que Pauline devrait accomplir, du nombre et de la nature des trains qui empruntaient la ligne 19, de Lérouville à Sedan, via Verdun, l’une des lignes les moins fréquentées de la région, sans doute appelée à disparaître dans un avenir plus ou moins lointain. Il définit précisément son statut, entre la garde-barrière uniquement chargée de surveiller un passage à niveau et le chef de gare responsable d’un certain trafic.

— Fauville n’est qu’une halte, dit-il, mais les gens d’ici, puisqu’un train de voyageurs la dessert, disent « la gare ». Vous serez donc, madame Ferraut, leur chef de gare, même si vous n’en porterez pas tous les insignes, ni n’en aurez le salaire, bien entendu.

Restait à inventorier le local de la halte, que Pauline n’avait fait qu’entrevoir. Ils s’y rendirent en passant par l’extérieur, et l’homme en profita pour rappeler les règles strictes de prudence à respecter, en particulier l’interdiction de laisser les enfants accéder au quai au moment du passage et de l’arrêt des trains.

— Mes respects, monsieur le chef de district, excusez, j’arrive à peine.

C’était Albert Lefranc. En réalité, il était dans les parages depuis l’arrivée du chef, qu’il avait guetté, mais il avait su attendre la fin de l’entretien privé, estimant à juste titre que cela ne le concernait pas.

Il fut remercié pour l’intérim qu’il avait assuré, pour les conseils et l’aide qu’il ne manquerait pas de fournir encore à madame Ferraut.

— Avec plaisir, monsieur le chef de district. Vous me connaissez, je ne demande pas mieux que de rendre service.

A ce moment arriva Juliette, avec à la main un bouquet de fleurs des champs qu’elle était allée cueillir pour sa mère. Quand elle vit l’homme en uniforme et Albert, elle se coula contre Pauline, pour ne pas la laisser seule avec eux.

 

La gare proprement dite consistait en une seule grande pièce, à la fois salle d’attente et bureau, avec une petite porte côté cour par où entraient les usagers du chemin de fer, et une porte-fenêtre par laquelle ils accédaient au quai. Pour tout meuble, il y avait une banquette de bois, très rustique, où trois personnes, quatre au plus, pouvaient prendre place. Dans un coin était scellée une bascule. Sur une brouette de grande taille, plateau, mancherons et roue, il y avait une pelle et un balai en paille de riz. Pourtant le plancher, disjoint par endroits, portait des traces de terre, de gravier, de poussière.

Une simple barricade de bois, munie d’un portillon battant, séparait le guichet du reste de la pièce. Le petit matériel se répartissait sur des étagères et dans des casiers : la réserve de billets, le poinçon, les registres, le drapeau rouge enroulé autour de sa hampe. Au mur était fixé un téléphone à manivelle. Au sol, une grosse lanterne. Accrochée à un clou, poussiéreuse, une casquette de chef de gare.

Le chef de district parlait tantôt à Pauline, pour lui fournir des explications, tantôt à Albert Lefranc, pour lui demander confirmation de ce qu’il avançait. La jeune femme écoutait attentivement et se bornait le plus souvent à acquiescer. Le retraité enchaînait les « Monsieur le chef de district », approuvait, accompagnait ses réponses de flexions du buste, presque de courbettes. Juliette avait pris la main de sa mère et se serrait contre elle. Elle n’écoutait pas ce que disaient les deux hommes. Elle les regardait intensément. Le chef, qui n’était ni repoussant ni effrayant, mais dont la tenue, le ton traduisaient l’autorité, le pouvoir. Et Albert, inférieur au chef, mais supérieur à Pauline : il en savait plus qu’elle. Ses yeux, ou plutôt son œil, puisque l’autre était fixe, changeait d’expression selon qu’il se portait sur l’un ou l’autre.

D’une main la fillette serrait très fort celle de sa mère, et de l’autre elle broyait les tiges des fleurs qu’elle sentait devenir toutes molles. Les fleurs, ce n’était rien, il en restait beaucoup sur les talus.

La visite s’achevait. Toujours zélé, Albert se saisit du balai et entreprit de nettoyer le plancher pendant que Pauline raccompagnait le chef de district jusqu’à sa voiture.

— N’hésitez pas à faire appel à moi si vous avez le moindre problème, dit-il.

Puis il la salua et, comme s’il découvrait seulement Juliette, il remarqua à haute voix sa ressemblance avec sa mère. La gamine détourna la tête.

Elles demeurèrent un peu sur le seuil de la maison, pensives, puis Pauline rentra pour continuer ses travaux et Juliette alla jeter ses fleurs fanées et en cueillir d’autres.

En chef qui ne devait rien laisser voir de ses pensées, Martial avait su cacher son étonnement devant sa nouvelle subordonnée. Mais, dans sa voiture, il laissait échapper de petits sifflements de surprise de l’avoir découverte rousse, ce qui n’était pas si fréquent, et jolie malgré cette chevelure peu commune. Bien jeune aussi pour être déjà veuve. Il se promit de lui accorder toute son attention.

Bientôt reparut Benoît. Au début de l’après-midi, l’un des deux jeunes colosses avait emprunté le passage à niveau avec une charrette à cheval, saluant Pauline qui se trouvait dans la courette. Benoît avait couru vers lui. Comprenant le désir du gamin, il avait proposé de l’emmener, assurant qu’il n’en serait pas gêné dans son travail et qu’il saurait avoir l’œil sur lui. Au retour, Benoît n’avait pas voulu descendre de la charrette. Il avait passé l’après-midi entier avec son nouvel ami.

Il revenait donc de la ferme toute proche, marchant à petits pas, tenant des deux mains quelque chose qui semblait fragile.

— Un œuf d’oie, maman, dit-il en le présentant à Pauline, regarde comme il est gros ! Elle l’a pondu dans le foin, l’oie, il est encore un petit peu chaud ! Elle me l’a donné, la grosse dame ! C’est pour nous ! J’ai caressé le cheval, aussi, et j’ai vu les cochons !

Pauline sourit et prit délicatement la merveille.

Albert en avait fini avec le balayage. En le voyant, Benoît se souvint de son émotion de la veille et se précipita vers lui.

— Le train, dit-il, il va passer encore aujourd’hui ?

— Oui, gamin, dans une dizaine de minutes. Je te le ferai voir comme hier. En attendant, si on continuait un peu à arracher les mauvaises herbes, tous les deux, c’est pas du travail de femme, hein ?

La ferme, le train… Benoît avait déjà trouvé deux centres d’intérêt, et s’était fait des amis. Lui au moins aurait vite fait de s’adapter. Mais Juliette ? Ses regards aux deux hommes et la pression de sa main n’avaient pas échappé à Pauline.

 

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