Le Choix de Pauline
Chapitre 10
10
« Les pétards, avait dit Albert à Pauline, faudra que je vous montre… »
Il ne lui avait pas montré. Il ne venait plus « rôder », comme disait Juliette, autour de la gare, qui n’en était plus tout à fait une. Ses visites, motivées ou pas, avaient cessé net depuis la conversation entre Pauline et la « sorcière », suivie de près par l’affaire de la bonbonne cassée.
Pauline avait vu juste en souriant de la jalousie de Fernande. Celle-ci avait souffert des incartades de son homme, que le temps avait transformées en simples « coups de chaud » qui ne portaient plus guère à conséquence. Mais le danger subsistait, car, s’il avait déplu à Fernande d’être trompée, il lui déplaisait tout autant, sinon plus, de penser que son mari pourrait être ridiculisé et humilié par des rebuffades.
Cela avait été le cas avec Simone, la fille qui avait précédé Pauline en tant que chef de halte. La voyant sans grâce, la croyant un peu gourde, fort des services qu’il lui rendait il s’était permis quelques audaces, en paroles d’abord, puis il avait risqué des gestes osés. La jeune fille avait préféré quitter son poste, au prétexte qu’elle ne se plaisait pas à Fauville.
« S’en aller comme ça, si vite, avait marmonné Fernande, c’est bizarre, t’y serais pas des fois pour quelque chose ? »
En ce qui concernait Pauline, en revanche, jamais Albert n’aurait eu un mot déplacé, ni même ambigu, et jamais il ne serait allé jusqu’à lui manquer de respect, d’aucune manière. D’abord parce qu’elle était belle. Trop belle pour lui, il était lucide quant à son âge et à son aspect, sa courte taille, sa bedaine, la négligence de sa mise peut-être sciemment entretenue par sa femme. Contre lui, même si elle ne le savait pas, la beauté de Pauline était une arme. Il l’avait aidée et conseillée pour le seul plaisir de la voir. Un peu aussi parce qu’il aimait bien le petit Benoît, qui accourait vers lui, au contraire de cette pimbêche de Juliette, dans le regard de laquelle il sentait une méfiance qui l’irritait.
Albert avait beaucoup parlé de Pauline à Fernande, qui haussait les épaules et maugréait dans son dos : « La rouquine par-ci, la rouquine par-là, et faut que je lui montre ceci, et faut que lui explique cela… »
Le soir de la visite de Pauline aux Forgettes, Fernande avait menti à Albert, pour le mettre en garde contre une tentation de trop : « La rouquine, elle est venue me voir, tantôt… pour me dire que tu lui tournais autour, que tu lui faisais comprendre que… tu vois ce que je veux dire. Alors n’y mets plus les pieds, Albert, sinon ça fera du vilain. C’est pas une gourde comme celle d’avant, elle en parlera au chef de district, qu’elle m’a dit, si tu continues à l’embêter. »
Il avait eu beau protester, jurer ses grands dieux qu’il avait toujours été correct, que s’en prendre à une veuve, avec des enfants en plus, il n’en était pas capable, il n’avait obtenu de Fernande que ces mots : « Taratata, y a pas de fumée sans feu ! »
Albert avait été ulcéré de cette accusation. Pour une fois qu’il était blanc comme neige !
Bien sûr, il avait douté des affirmations de Fernande. Mais, faute de savoir ce qui s’était réellement dit entre les deux femmes, il en avait conçu aussi une sourde colère contre Pauline. Qu’est-ce qui avait bien pu lui donner l’idée de se présenter aux Forgettes ?
Et si c’était vrai ? Si elle avait inventé ces prétendues avances ? Si c’était elle qui avait des idées mal tournées ? Une jeune femme, sans homme, après tout… Le chef de district, il n’était pas mal, lui. Raconter des bobards au chef pour attirer son attention, d’une chose en venir à une autre, pourquoi pas ? Sait-on jamais de quoi les femmes sont capables, même sous des airs honnêtes ! Les saintes-nitouches, ça existe.
D’abord décidé à aller s’expliquer avec Pauline, Alfred n’avait cependant jamais eu le courage de le faire.
Le temps avait passé, la micheline avait remplacé le train. Albert avait fait l’acquisition d’un vélomoteur, d’une nouvelle remorque à roues garnies de pneus, d’une superbe dame-jeanne gainée d’osier tressé. C’est ainsi qu’il se rendait désormais à Verdun, par la route, pour s’approvisionner aux Economats.
Il en revenait, un jeudi, et venait de franchir la passerelle de bois, quand il vit deux jeunes filles qui se promenaient sur la route. Pas tout à fait des jeunes filles, puisqu’il reconnut Juliette Ferraut et la petite Voisin.
Elles s’arrêtèrent sur le bord de la route et le regardèrent s’approcher, à petite vitesse. La route, mal entretenue, comportait quelques inégalités qui en dépit des roues caoutchoutées auraient pu occasionner des soubresauts à la remorque. Juliette avait une telle confiance en son amie qu’elle lui avait raconté le tour joué à Albert. C’est pourquoi les filles ne purent se retenir de pouffer en le voyant si soucieux de son équipage. Il les vit rire, ce qui ranima sa colère jamais digérée. En passant devant elles, il lança à Juliette, en même temps qu’un regard furibond :
— Petite rouquine ! Petite mal élevée ! Fille de menteuse !
Pour constater l’effet de ses paroles, il prit le risque de se retourner. C’est alors que Juliette, saisie d’une audace soudaine, lui tira la langue.
Il faillit perdre le contrôle de sa mobylette, ce qui augmenta encore sa colère.
— La petite sainte-nitouche, grogna-t-il, elle se fout de moi, elle me nargue. Elle sait ce que sa mère a dit à la Fernande. Fille de menteuse ! Menteuse !
Jusqu’aux Forgettes il répéta entre ses dents :
— Menteuse… menteuse…
Un jour ou l’autre, se dit-il, je trouverai bien le moyen de me venger. De la fille, de la mère, ou des deux.
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