Le Choix de Pauline

Henriette Bernier · Chapitre 16 sur 27

Pages du PDF

Le Choix de Pauline

Chapitre 16

16

 

Ce soir-là, c’était un vendredi, Claudette fêtait son trentième anniversaire au Holly Bar et elle avait fait savoir à Pauline qu’elle l’invitait.

— Le Holly Bar, tu connais ? demanda-t-elle à Raymonde.

— Oui, un peu, c’est sympa. Fréquenté à la fois par des Français et des Ricains. Il y a une petite piste de danse. En plus, pour te rassurer, ça ne ferme pas tard le vendredi : onze heures du soir.

Quand elle vint chercher Pauline, elle la trouva assise dans sa cuisine, un peu songeuse, et la devina hésitante.

— Je te rappelle que tu as promis, dit-elle sur un ton qui n’admettait pas de réplique. Ne change pas d’avis, tu ferais de la peine à Claudette. Et puis qu’est-ce que c’est que cette tenue, et cette coiffure ? Tu aurais voulu te déguiser en vieille fille de bonne famille que tu ne t’y serais pas prise autrement !

Pauline, après bien des hésitations, avait choisi de porter une jupe bleu marine et un chemisier blanc, très classique, et elle avait tenté de discipliner ses cheveux avec ses habituels peignes. D’autorité Raymonde l’entraîna dans sa chambre, ouvrit son armoire, passa en revue les robes suspendues, en sortit une en tissu à fleurs souple et soyeux, joliment décolletée en rond. Elle datait du temps où Pauline était encore jeune fille.

— Celle-ci ? Mais elle ne m’ira plus ! protesta Pauline. De plus, elle est trop courte, elle ne cache pas mes genoux.

— Passe-la, on verra bien, répliqua Raymonde.

Pauline se laissa tenter. Elle ôta la tenue de vieille fille, caressa le tissu de la robe, l’enfila. Elle lui allait encore très bien.

— Tu n’as plus vingt ans, dit Raymonde, mais tu es encore drôlement bien fichue, veinarde. La taille, la poitrine, même les genoux ! Regarde-moi, je suis loin d’être aussi bien que toi, mais ça ne m’empêche pas de m’habiller comme une femme qui va danser ! Allez, les cheveux maintenant !

D’un geste vif, elle arracha les peignes, qui allèrent rejoindre la jupe bleu marine et le chemisier sur le lit, puis elle ébouriffa les boucles rousses de son amie.

 

Quelques voitures stationnaient dans les parages du Holly Bar. Raymonde et Pauline rirent quand la petite 4 CV se gara entre deux longues limousines aux pare-chocs chromés. Elles entrèrent, rejoignirent Claudette attablée avec deux autres jeunes femmes, auxquelles elle présenta Pauline. Un garçon apporta une bouteille de mousseux, elles trinquèrent à la santé de la nouvelle trentenaire.

Pauline ne se sentait pas très à l’aise. Furtivement, pour ne pas attirer l’attention, elle regardait les hommes, les Ricains surtout, en uniforme, et les filles, dont beaucoup, trouvait-elle, avaient mauvais genre. Certaines avaient largement dépassé la trentaine. Comme elle-même. Que venaient-elles chercher ici, sinon l’aventure ?

Dans un coin, un pick-up distillait de la musique, et à chaque nouveau morceau Pauline voyait les filles guetter l’invitation à danser. Claudette et ses amies avaient déjà été sollicitées. Parce qu’elles étaient plus jeunes ? Et si un homme, si un Ricain l’invitait, elle ?

Il en vint un. Un grand. Un Noir. Avec un immense sourire aux dents éclatantes et, au bout de ses bras tendus vers elle, de larges mains aux paumes claires.

— You dance with me ?

Elle le regardait, un peu ahurie, indécise.

— Moi, Jimmy. And you ? Et… vous ?

Ce fut Raymonde qui répondit.

— Elle, Pauline.

— Oh, Pauline (il prononçait Pawlin), joli ! Vous… dance with me ? Avec… moi ?

Elle se tourna vers Raymonde, qui l’encouragea d’un sourire.

Elle se leva, il passa un bras autour de sa taille, lui saisit la main. C’était un air rapide, très rythmé, un swing. Il devina qu’elle ne savait pas très bien le danser. Pour la rassurer, il commença par quelques déhanchements, d’un côté, de l’autre, et quand il comprit qu’elle avait saisi le rythme il l’entraîna dans la danse. Tantôt écartée de lui, tantôt rapprochée, elle se laissait guider par cette grande main, par ce bras ferme, et quand elle levait les yeux elle le voyait rire. Il risqua des figures, des roulés-déroulés. La robe de Pauline découvrait ses genoux, virevoltait autour d’elle. Quand elle ratait un pas, en riant plus fort l’homme la prenait dans ses bras et la serrait contre lui. A la fin de la danse, elle ne savait plus à quel endroit de la piste elle se trouvait, ni où était la table de Claudette, mais elle se sentait bien, elle riait. Il la raccompagna, ne lui lâcha la main que quand elle fut assise.

— Thank you, Pawlin ! Merci ! Bravo ! Les cheveux… tout… très… beautiful !

Les cheveux ? Ils avaient dansé eux aussi, et Pauline ne pensait pas à repousser ses boucles folles.

Le grand Noir revint pour une danse moins mouvementée, une rumba, puis un slow. Des couples autour d’eux profitaient du rythme lent pour des enlacements osés, des caresses, des baisers. Le grand Noir la tenait serrée et la berçait au rythme de la musique. Attendait-il un signe d’elle, un abandon ? Il ne vint pas.

 

Plus tard, seule pour la première fois dans sa maison, allongée sur son lit sans trouver le sommeil, elle réfléchit à ce qu’elle venait de vivre. Elle avait dansé, elle avait swingué, elle avait ri, et tout cela dans les bras d’un homme ! Elle s’étonnait d’avoir su rester sage, de ne pas avoir fondu entre ces bras qui la serraient. Etait-ce du fait qu’elle avait déjà son plein d’émotions, rien qu’avec la danse ? Ou qu’il était noir, ce qui avait ajouté à sa surprise quand il s’était avancé pour l’inviter ? Que serait-il arrivé si la soirée s’était prolongée ? Si le danseur s’était senti autorisé à tenter sa chance ? Mais rien de tout cela ne s’était produit, pour la tranquillité de son esprit. Pour quelques regrets aussi.

 

Le lendemain matin, Benoît revint ravi de sa nuit chez les Massart, après une soirée passée à jouer aux cartes avec le père et les deux géants. Pauline, qui avait tardé à s’endormir, n’avait pas entendu le réveil, et pour la première fois les barrières n’avaient pas été fermées pour le passage du « marchandises » du matin.

— Alors c’était bien, maman, le ciné ?

Pour toute réponse elle sourit au gamin, qui l’embrassa, empoigna son cartable et fila vers l’école.

Juliette arriva en fin d’après-midi.

— J’ai couché chez les Massart, et même déjeuné avec eux, lui claironna fièrement Benoît, maman était de sortie !

Pauline se sentit rougir, elle se détourna légèrement.

— Raymonde m’a emmenée avec elle au cinéma.

— Voir quel film ? demanda Juliette.

— Euh… Les Branquignols. C’était un peu bête.

Elle ferma une seconde les yeux, le temps de remercier Paul de lui avoir parlé de ce film à sa dernière visite.

Il n’en fut plus question de toute la journée, mais Pauline trouva Juliette un peu distante.

 

Les trains de marchandises ne circulaient pas le dimanche, la micheline non plus. Pauline n’avait donc pas encore quitté la maison quand Benoît sortit le premier, laissant derrière lui la porte ouverte. Il rentra presque aussitôt.

— Maman ! Juliette ! Regardez ce que j’ai trouvé sur le rebord du puits !

Il brandissait en riant une boîte de métal d’un modèle que tout le monde connaissait, une célèbre boîte jaune sur laquelle un tirailleur sénégalais, avec sa chéchia rouge au pompon bleu, son gros nez épaté, ses lèvres épaisses, étalait son large sourire, au-dessus du slogan qui vantait le contenu « Y a bon Banania ».

— Une boîte d’un kilo ! râlait Benoît, si seulement elle était pleine !

Pauline avait pâli, et senti sur elle le regard interrogateur de Juliette.

— Jette ça, Benoît, jette ça tout de suite, dit-elle d’un ton bizarre.

— N’aie pas peur, maman, reprit le gamin, c’est pas un piège, y a rien dedans.

Il retourna la boîte, dont le couvercle manquait.

— Je sais qui l’a mise là, c’est un de chez les Massart : ils en boivent, du Banania, et quand j’ai déjeuné avec eux je me suis moqué en disant que c’était pour les gosses ! C’est pour ça !

Il alla jeter la boîte aux ordures après l’avoir écrasée d’un coup de talon, en riant.

Une boîte de Banania… un homme de couleur, pour ne pas dire un nègre. Pour Pauline, ça ne faisait aucun doute, il s’agissait d’une allusion à sa soirée au Holly Bar. Quelqu’un l’avait vue danser avec le grand Noir et le lui faisait ainsi savoir. Qui ? Dans quel but ? Sinon l’humilier, l’insulter ?

L’explication de Benoît, bien que plausible, n’avait pas non plus convaincu Juliette.

Les Américains, il en était quelquefois question dans les conversations entre les élèves du collège. Au cours des promenades, elles voyaient dans les rues de Verdun des Jeep de la Military Police, toujours avec deux hommes à bord, un Blanc et un homme de couleur. Le père ou la mère de l’une travaillait pour eux. La grande sœur d’une autre fréquentait un Ricain, l’épouserait peut-être ! Les camarades de classe de Juliette, comme elle, n’étaient plus des petites filles. Certaines avaient déjà en tête, à l’instar de leurs aînées, le rêve américain, parlaient de jazz, de swing, de bars, de grandes voitures, de vie facile… Juliette s’était donc fait des Américains, et des Françaises qu’ils faisaient rêver, une certaine idée de légèreté et de facilité à laquelle la boîte de Banania, elle en aurait mis sa main à couper, n’était pas étrangère.

Elle attendit d’être seule avec Pauline.

— Maman, tu étais où, vendredi soir ?

Au mensonge réitéré, Pauline préféra la vérité.

— Une amie de Raymonde fêtait son anniversaire dans un bar de Verdun. Le Holly Bar. Il y avait de la musique de danse. Nous avons dansé. J’ai dansé. Avec un Américain. Un Noir.

Le Holly Bar, danser, un Américain, un Noir…

Les mots paraissaient incongrus à Juliette dans la bouche de sa mère, si éloignée de tout cela ! Pourtant…

Elles demeurèrent un moment face à face, les yeux dans les yeux. Des larmes mouillèrent ceux de Juliette et descendirent le long de ses joues. Pauline tendit la main vers elle.

— Ma petite fille, je n’ai rien fait de mal. Je te le jure.

Juliette se leva brusquement, se précipita dans l’escalier, s’enferma dans sa chambre et pleura longuement sur son lit.

 

C’était un neveu d’Albert et de Fernande qui avait vendu la mèche. Un gars qu’elle n’aurait pas pu reconnaître au Holly Bar, où il était resté collé au comptoir depuis son arrivée jusqu’à la fermeture, à vingt-trois heures : elle ne l’avait jamais vu. Lui non plus ne l’avait jamais vue. Seulement aperçue, une fois, en passant avec son oncle à proximité de la « gare » de Fauville.

« Tiens, avait dit Albert, c’est elle, la garde-barrière, la rouquine dont je t’ai parlé. Celle que j’ai tellement aidée et qui m’a remercié par des menteries. Une sainte-nitouche. Je l’ai vue rentrer chez elle, une fois, avec le chef de district qui lui caressait les hanches. »

Vendredi le neveu était au Holly Bar, et samedi en visite chez son oncle.

« La rouquine, la garde-barrière, elle était dans un bar à Ricains, hier soir.

— T’es sûr ?

— A peu près, des cheveux comme les siens, ça se remarque. Elle était avec celle qui a repris une maison ici, celle qui travaille à “Chicago”.

— La Raymonde Fayet ? Alors c’est sûr que c’est elle, paraît qu’elles sont devenues inséparables.

— Elle danse bien, dis donc, la rouquine, le swing et tout ! On ne dirait pas une mère de famille, avec sa robe qui ne cache pas grand-chose. »

Fernande, qui avait écouté jusque-là sans rien dire, s’étonna.

« Elle dansait ?

— Oui, avec un grand Noir !

— Avec un Noir ? Ben ça alors ! »

Albert riait, se frottait les mains. Il était de ceux qui ont la rancune tenace, pour qui le temps transforme les doutes en certitudes, et qui savent attendre longtemps le moment de se venger quand ils s’estiment blessés à tort. Sa vengeance, Albert la tenait !

Un Noir ! Quand il allait à Verdun avec sa mobylette et qu’il voyait ces grands gaillards de couleur, il réprimait son envie de leur crier : « Y a bon Banania ! » Fernande collectionnait les boîtes en fer pour y mettre du sucre, des pâtes, de la farine, des gâteaux secs, elle en avait une réserve dans son arrière-cuisine. Rien de plus facile pour lui que d’en subtiliser une puis, d’un coup de vélo le long de la voie, d’aller sans bruit la poser bien en évidence sur le rebord du puits, avant le lever du jour. Ni vu ni connu ! La mère saisirait tout de suite le message. Et puisque la fille n’était pas bête, vu qu’elle faisait des études, elle comprendrait aussi. D’une pierre deux coups !

Quand, le dimanche en fin d’après-midi, au coup de klaxon de monsieur Voisin, Juliette descendit de sa chambre avec son sac de linge propre dans une main et son cartable dans l’autre, Pauline se plaça devant elle au pied de l’escalier.

— Juliette, ma chérie, je n’ai rien fait de mal, je te le répète. Tu es grande maintenant, tu peux comprendre que je suis une femme, que je suis encore jeune. Ne t’en va pas comme ça, ma fille, ne t’en va pas fâchée contre moi.

— Je ne suis pas fâchée, maman, j’ai de la peine, c’est tout. Laisse-moi passer, s’il te plaît, il ne faut pas faire attendre monsieur Voisin et Michèle.

Elle tendit froidement ses joues à Pauline qui l’embrassa et qui, pour la première fois, manqua à son devoir de politesse en n’allant pas saluer l’instituteur.

 

Juliette était en troisième. Toujours aussi bonne élève, avec le projet de préparer l’année suivante le concours d’entrée à l’Ecole normale pour devenir institutrice. Raymonde avait raison, elle n’était plus une enfant, elle avait appris, par des lectures, par des conversations chuchotées dans les dortoirs, par des professeurs à l’esprit ouvert, par des exemples autour d’elle, ce que pouvait être la vie, celle des femmes en particulier. Mais il est bien connu que pour un enfant, un adolescent, à plus forte raison particulièrement sensible, ses parents ne sont pas des hommes et des femmes comme les autres, ce sont ses parents. Juliette avait pourtant parmi ses camarades de classe une fille de divorcés, la fille d’une veuve remariée, qui semblaient s’accommoder de leur situation. Mais ce qu’elle comprenait, ce qu’elle admettait pour les autres, elle ne pouvait pas l’envisager pour sa mère.

Racine était au programme de troisième ; elle étudia Andromaque, conçut pour l’héroïne la même admiration que pour Pénélope quelques années plus tôt. Andromaque, prisonnière de Pyrrhus, un « prétendant » lui aussi, refusait son amour, acceptait cependant de l’épouser pour sauver son fils, mais décidait de se donner la mort, sitôt le mariage conclu, pour rester fidèle à Hector. Ni le contexte historique de l’argument, ni la construction dramatique de la pièce, ni le vocabulaire grandiloquent et suranné, tout cela souligné par le professeur, ne pouvaient l’empêcher, comme quand elle avait onze ans, de rapprocher Andromaque de sa mère.

Aux lectures imposées par le programme, les troisième ajoutaient des romans, parfois lus en douce, qui leur en apprenaient plus long sur les rapports entre les hommes et les femmes, sur l’amour sous toutes ses formes, y compris celles que la morale réprouvait. Autant en emporte le vent, Le Blé en herbe, La Vagabonde, Une vie, Le Diable au corps… Sous le manteau, ou plus exactement sous les draps, lu à la lueur d’une lampe de poche par les plus audacieuses, dont Juliette ne faisait pas partie, circulait même un livre à la réputation sulfureuse, introduit en douce à l’internat : L’Amant de Lady Chatterley. Gare à celles qui se seraient fait prendre à cette lecture !

 

Pauline ne se creusa pas la tête pour tenter de savoir de qui venait l’insulte. L’essentiel était ailleurs. Dans le comportement de Juliette, elle vit plus de chagrin que de révolte. La nécessité de reconquérir sa confiance pour pouvoir nouer avec elle, plus tard, un véritable dialogue lui importait plus que la méchanceté et la bêtise de celui ou celle qui avait voulu la salir. A quoi bon chercher ?

Mise au courant de la découverte de Benoît, Raymonde s’en amusa d’abord, à cause du « Y a bon Banania ».

— C’est vrai qu’il lui ressemblait un peu, ton danseur, au bonhomme de la boîte, dit-elle. Ils se ressemblent tous, ces Noirs, ce qui ne les empêche pas d’être des hommes comme les autres, et même d’avoir du charme. J’ai l’impression que si tu avais voulu…

Mais, quand Pauline lui décrivit la réaction de Juliette, elle comprit l’ampleur de ce qui ne pouvait pas passer pour une plaisanterie, et admit la décision de son amie de ne plus la suivre dans ses sorties, même les moins compromettantes.

— Pour un moment en tout cas, dit-elle.

La mère Massart, à qui Pauline se confia aussi, après quelques considérations bien senties sur les rigueurs de la morale et l’hypocrisie des donneurs de leçons, conclut à sa façon, pleine de sagesse et de bonhomie :

— Sortirez avec nous, risquerez pas d’exciter les malintentionnés, comme ça !

Les fils avaient fini leur service militaire et repris leur place à la ferme, autrement efficaces que le pauvre Josef, parti se louer ailleurs. Le père et la mère Massart pouvaient ainsi se permettre, certains dimanches, de prendre un peu de bon temps. Ils allaient voir des lieux, ils disaient des « coins », qu’ils ne connaissaient pas, même s’ils étaient proches. Les étangs du Longeau, la citadelle de Montmédy, les mines de Bouligny… Ils allaient au cinéma.

Juliette, bien que toujours un peu distante, semblait revenue à de meilleurs sentiments à l’égard de Pauline. C’est ensemble qu’elles répondirent à quelques invitations à profiter de la Traction, tassées à l’arrière avec Bernadette, quand celle-ci ne préférait pas aller danser, non pas dans les bars de Verdun, mais dans les petits bals de campagne, à vélo, avec des copines de son âge.

Le cinéma avec les Massart, c’était toute une expédition. Quand Pauline et Juliette arrivaient pour se joindre à eux, elles trouvaient immanquablement la mère en train de convaincre le père de mettre une casquette propre, des chaussures convenables. Elle-même enfilait une gabardine et passait à son bras un sac à main. Dans la voiture elle lui donnait des conseils : « Attention à droite, va pas si vite, tourne ici. » Elle se retournait vers les passagères.

« Voit plus guère clair, mon homme ! »

Pendant le film, le père Massart s’endormait souvent, mais la mère, jamais. Comme une enfant studieuse à l’école, elle suivait bien ! A l’entracte elle donnait des sous à Juliette pour acheter ce qu’elle voulait, des bonbons ou un Miko. Au retour elle commentait le film, le jeu des acteurs, leur physique. Ce qu’elle aimait surtout, c’était les « beaux drames ».

« Façon de parler, reconnaissait-elle, sont jamais beaux, les drames. »

Pauline l’écoutait, souriait. Elle aimait bien les Massart, les respectait, leur savait gré de leur gentillesse et de leur générosité. Mais elle ne pouvait s’empêcher de penser que ces sorties avec eux ne faisaient que l’enfermer davantage.

Quant à Benoît, c’est par les colosses qu’il aimait surtout être convié, quand c’était à eux de sortir, se relayant au volant de la Traction. Ils l’emmenaient dans les fêtes de village, lui payaient des tours d’autos tamponneuses, l’initiaient au tir à la carabine, et, quand eux-mêmes y gagnaient des nougats ou des fleurs en papier, ils les lui donnaient pour Pauline.

C’étaient aussi des admirateurs des Ricains, avec leurs grosses bagnoles, leurs Jeep, leur prestige dans le domaine sportif. Ils assistaient aux rencontres que les Américains organisaient entre eux ou avec des Français, soit au Parc de Londres, le stade de Verdun, soit dans leurs propres installations. Benoît vit avec eux des matchs de basket où de grands Noirs marquaient quantité de paniers avec une incroyable facilité. Il vit aussi des matchs de boxe, que les frères Massart préféraient ; leur morphologie leur permettait de s’identifier aux lutteurs.

Benoît n’aimait pas beaucoup la boxe : c’était violent. Parfois les hommes se blessaient, leur visage était tuméfié, couvert de sang. Pourtant, saisi par l’enthousiasme et la manière énergique dont ils l’exprimaient, comme ses grands amis il applaudissait, en se forçant un peu, aux coups les plus spectaculaires, ceux qui envoyaient l’un des deux athlètes dans les cordes, ou pire, au tapis, parfois jusqu’au K.-O.

Au retour, dans la Traction, les frères Massart commentaient les combats. Benoît constatait qu’ils semblaient avoir une admiration particulière pour les hommes de couleur, même s’ils les nommaient parfois, en riant, les « bamboulas ».

« Ils sont plus forts que les Blancs, disaient-ils, et tu sais pourquoi, Benoît ? Ils ont été esclaves, alors ils se vengent ! »

L’esclavage, le travail dans les champs de coton, monsieur Voisin avait expliqué tout cela à ses élèves, illustrant ses leçons par quelques passages de La Case de l’oncle Tom.

Pour en savoir davantage, Benoît s’adressa à l’oncle Sylvain, celui qui savait tout. Il lui fit un cours aussi passionnant que savant sur la traite des Noirs, les révoltes, la guerre de Sécession, l’abolition de l’esclavage par Lincoln, mais aussi les séquelles racistes de cette douloureuse aventure humaine.

Tout cela ne détournait pas Benoît de sa passion essentielle : les trains. Puisque les Américains étaient devenus si puissants et précurseurs dans tous les domaines, ne l’étaient-ils pas aussi dans celui des chemins de fer ? Une question qu’il posa à Martial Lelorrain un soir où, au retour de l’école, il le trouva en compagnie de Pauline dans la cuisine, devant des croquis étalés sur la table.

— Oui, répondit Martial, avec la Big Boy Union Pacific, les Américains possèdent en effet la locomotive la plus lourde, la plus longue, la plus puissante du monde, huit mille chevaux, capable de tirer des trains de neuf mille tonnes dans les montagnes Rocheuses !

— Huit mille chevaux ! Neuf mille tonnes ! Tu entends ça, maman ?

Le chef de district, ce jour-là, était venu annoncer à Pauline la pose prochaine d’un moteur au fond du puits. Dans quelques jours, elle n’aurait plus à tourner la manivelle, il lui suffirait d’appuyer sur un bouton. L’eau monterait seule, une tuyauterie serait posée pour l’emmener jusqu’à l’évier ! Elle se contenta d’un petit sourire pour répondre à l’enthousiasme de Benoît ; la perspective de la prochaine installation l’intéressait bien davantage que la formidable locomotive américaine.

— Ça te fait rêver, petit, n’est-ce pas ? reprit Martial. Tu verras, dans quelques années, tu seras de ceux qui travailleront sur des machines modernes. Mais le progrès, dans les chemins de fer comme ailleurs, ne concernera pas tout le monde. Les petites gares, comme celle de Verdun, connaîtront de moins en moins de trafic, et les lignes de campagne, la 19 en tête, je le crains, seront condamnées à disparaître.

Un curieux sentiment s’empara de Benoît, qui eut soudain l’impression de se trouver à l’intersection de deux mondes. Celui d’hier, le monde de la vapeur, des omnibus, des draisines, des gardes-barrières et des puits, et celui de demain, le monde de la vitesse, avec des locomotives électriques de plus en plus puissantes et des gares gigantesques où viendraient se ranger les uns près des autres des trains immenses, conduits par des hommes habillés comme des employés de bureau.

Un mot l’avait choqué, « condamnées ».

Condamnées, la ligne 19, les locomotives à vapeur, les draisines, les barrières, les trompes d’éléphant des châteaux d’eau au bord des voies ? Condamnés, l’ami Paul, le père Jean, tous ses copains de la gare de Verdun, les mécaniciens et les chauffeurs au visage noirci de charbon, les gardes-barrières ? Condamné, le souvenir du grand-père Henri ? Condamnée, Pauline ? A quoi ? A l’oubli, qui est une forme de mort ?

Ce soir-là, quand il vit sa mère se diriger vers le puits avec les deux seaux qu’elle s’en allait remplir pour les besoins de la cuisine et de la toilette, il se précipita.

— Laisse, maman, je ne veux plus que tu tournes la manivelle. Jusqu’à l’installation du moteur, c’est moi qui veillerai à la provision d’eau !

Avant de monter se coucher, il s’approcha comme chaque soir de sa collection de locomotives, rangées sur l’étagère dans le cagibi-salon, et plaça bien en évidence la petite 130B, la locomotive de l’omnibus de la ligne 19.

 

OceanofPDF.com