Le Choix de Pauline
Chapitre 9
9
Le 1er octobre 1948, deux années seulement après sa nomination à Fauville, Pauline changea de statut par la force des choses. De chef de halte, une responsabilité qui lui avait été confiée alors que l’Administration la savait provisoire, elle rétrograda au rang de simple garde-barrière. L’omnibus de la ligne 19 déjà surnommée, comme d’autres en milieu rural, la « ligne des pêcheurs » avait vécu.
La ligne des pêcheurs… Aux petites haltes de villages descendaient parfois, en effet, quelques retraités équipés de gaules et d’épuisettes, à la recherche de coins paisibles. Voir en eux les seuls utilisateurs de l’omnibus était bien sûr très exagéré. Cet hommage ironique à l’aspect paisible et bucolique de la vallée de la Meuse poissonneuse n’était en fait qu’une anticipation. Le déclin du chemin de fer en milieu rural s’amorçait bel et bien, alors qu’inversement s’annonçait la modernisation des lignes importantes.
C’était dans l’air du temps. Après les traumatismes divers de l’immédiat après-guerre se dessinait la reprise de l’activité. Sans connaître encore la formule, on s’engageait résolument dans la voie des Trente Glorieuses.
Plus d’omnibus. L’annonce de sa suppression, à Fauville comme ailleurs, provoqua la stupéfaction, et l’impression un peu triste qu’une page se tournait. Pourtant, ceux qui s’inquiétaient, ou même s’indignaient, n’en étaient-ils pas responsables, puisqu’ils l’empruntaient moins, cet omnibus qu’on leur supprimait ?
— Faut que je vous dise, avait confié un soir la mère Massart à Pauline après lui avoir servi son lait, me verrez plus guère à la gare, le père a acheté une auto !
La Traction d’occasion du père Massart, la deuxième voiture au village après celle de l’instituteur, préfigurait tout à fait l’importance qu’allaient prendre la « bagnole », comme disaient ses fils, et le trafic routier en général.
Ceux qui avaient à se rendre chaque jour à la ville étaient de plus en plus nombreux. Employés dans les commerces, les bureaux et les entreprises, qui mettaient les bouchées doubles pour retrouver, puis dépasser, leur activité d’avant-guerre. Ecoliers des campagnes que les instituteurs, conscients que l’âge d’or du certificat d’études était révolu, poussaient plus volontiers vers le collège, et qui devinrent eux aussi des clients fidèles du car. Quotidiens, hebdomadaires ou mensuels, selon qu’ils habitaient des villages proches de Verdun ou plus lointains, selon le règlement des établissements qui accueillaient des internes. La journée des ouvriers, des employés divers et des collégiens et lycéens était déjà bien entamée quand le train de voyageurs arrivait en gare de Verdun, quelques minutes avant dix heures, ce qui soulignait cruellement son inutilité devenue presque totale.
Le dernier passage de l’omnibus sur la ligne 19 fut marqué par quelques gestes chargés d’émotion. A l’avant de la locomotive était accroché un énorme bouquet de fleurs, que chaque chef de gare ou de halte, chaque garde-barrière considéra comme une marque d’amitié à son adresse. Entre les « roulants » et le personnel des quais, les salutations furent chaleureuses. Le mécanicien et le chauffeur, de la plate-forme de leur machine, tendaient leurs mains noircies pour serrer celles de ces hommes et de ces quelques femmes dont ils devinaient la tristesse. Le chef de train et le serre-frein distribuaient des bourrades amicales, des accolades, demandaient aux femmes l’autorisation de leur « faire la bise ». Quand le train redémarrait, le coup de sifflet prolongé de la locomotive résonnait comme un remerciement et un adieu. Aux passages à niveau, où le train ralentissait sans s’arrêter, c’étaient de grands signes de la main vers les gardes-barrières. Quelques-unes lançaient vers les hommes du train des fleurs qui n’atteignaient pas toujours leur but, mais, par les vitres baissées des wagons, atterrissaient parfois sur les genoux des derniers voyageurs à emprunter le vieil omnibus voué à la retraite. Retraite aussi pour les plus âgés de ses serviteurs ; les autres termineraient leur carrière de cheminot dans d’autres lieux ou d’autres fonctions.
A Fauville, les deux derniers billets que Pauline eut à délivrer et à poinçonner furent pour le couple Larriot. Une coïncidence qui ajouta à l’émotion du moment.
— Alors aujourd’hui c’est le dernier train, dit la vieille dame. Nos enfants seront obligés de nous raccompagner cette fois. Et après… après, nous ne bougerons plus de chez nous. Tout passe, madame Ferraut, nous sommes devenus comme l’omnibus, dépassés par la vitesse du temps, démodés et inutiles.
Il ne pouvait cependant pas être question, si tôt, si brutalement, de la suppression totale du trafic de voyageurs sur la ligne 19, ne serait-ce qu’en raison des correspondances qui s’effectuaient de Sedan, de Verdun et de Lérouville vers des destinations plus lointaines, Reims, Paris, Metz, Nancy…
Ailleurs déjà, pour assurer des liaisons, circulaient des autorails, encore appelés « michelines » en souvenir du premier modèle, conçu dès le début des années trente et doté de pneus Michelin. On pouvait dire qu’ils tenaient à la fois du train, ils empruntaient le réseau ferré, et de l’autocar, par leur forme et la disposition des places qu’ils offraient, ainsi que par le fait qu’ils fonctionnaient avec un moteur. A la ligne 19 fut donc affectée une micheline, fringante dans sa carrosserie peinte en rouge et beige. Plus discrète que le train, avec son moteur Diesel et son klaxon, elle se montrait aussi plus sélective et plus rapide, puisqu’elle dédaignait les simples haltes pour ne desservir que les gares des chefs-lieux de canton jalonnant la ligne.
Dans les campagnes, l’omnibus, même pour ceux qui ne l’empruntaient pas, représentait un élément de la vie rurale dont la disparition allait révéler l’importance. Comme les cloches des églises, comme les rires et les cris des enfants dans les cours de récréation, il contribuait à rythmer le temps. Les hommes de la terre occupés, selon les saisons, à labourer, à semer, à faire les foins ou à moissonner se plaisaient à regarder passer le train. Si leurs champs se trouvaient à proximité de la voie, ils échangeaient des saluts avec les cheminots dont beaucoup étaient issus de leur monde. Le panache de fumée de la locomotive leur donnait aussi parfois des indications sur l’évolution probable du temps, selon qu’il s’élevait un peu dans le ciel ou se rabattait sur la machine, selon la direction que lui imposait le vent. Comme eux, qui travaillaient encore à la manière de leurs parents, l’omnibus avait conservé une sorte de vétusté et de tranquillité un peu nostalgiques, mais au fond rassurantes. Sa fin préfigurait sinon la leur, du moins celle de leur mode de vie. Le père Massart, tout rustaud qu’il était, ne s’y était pas trompé en achetant son auto.
Pauline regretta l’omnibus. Non pas du fait que sa suppression lui enlevait son titre de chef de halte, la hiérarchie lui importait peu, mais elle y perdait ce qu’elle appréciait le plus dans son travail, à savoir son côté humain, le contact avec les usagers. Sa tâche allait désormais se limiter à fermer et rouvrir les barrières pour le passage de la micheline et des trains de marchandises, et à regarder ceux-ci défiler du quai où sa présence restait obligatoire. Plus de billets à délivrer, de colis à peser, de bavardages à écouter ou à partager, de salutations ni de mots échangés avec le chef de train et le serre-frein.
Elle avait derrière elle deux années finalement vite passées car riches de découvertes, d’un travail, d’un village, d’une population, de son autonomie aussi, ce qu’elle avait voulu.
Comment pourrait-elle qualifier, plus tard, quand elle les aurait vécues, celles qui s’ouvraient devant elle ? Années en demi-teinte, plutôt tranquilles, années sans histoire, c’est-à-dire sans bouleversements importants. Des satisfactions, des bonheurs même, quelques difficultés, quelques incidents. Des tentations. Des peines. La vie, quoi. La vie d’une jeune veuve et mère de son temps, à la campagne…
A la rentrée de 1948, Juliette entamait sa dernière année à la petite école de Fauville, sous le regard bienveillant de monsieur Voisin, dont elle était la meilleure élève, attentive, intéressée par tout ce qui composait l’enseignement du maître, soigneuse dans l’exécution de ses travaux. Il regrettait cependant de la voir rarement sourire, et jamais rire comme le font les enfants, pour trois fois rien, à grands éclats, ou alors sous cape, pour échapper à l’œil du maître, comme si c’était possible dans une classe d’une douzaine d’élèves. Aux jeux bruyants des récréations, elle préférait les apartés avec les autres filles. Elle était particulièrement liée avec Michèle, la fille de l’instituteur, et c’est ainsi que celui-ci apprit qu’elle conservait en permanence dans son cartable une petite photo de son père, dont elle prétendait se souvenir.
Benoît était bien différent de sa sœur. Moins doué pour l’étude peut-être, mais surtout moins attentif. Un bon petit bonhomme cependant, avec la confiance au fond des yeux et l’envie de tout connaître, même si elle ne durait pas.
On lui devait le jeu du train. Les gamins, qui figuraient la loco, le tender et les wagons, se mettaient en file, chacun s’accrochant au précédent en saisissant à pleines mains les pans de son tablier ou de sa blouse. Quand la loco imposait au convoi des changements brusques de direction, il y avait parfois des incidents, des boutons arrachés, des accrocs, et même des accidents, des chutes collectives, qualifiées de déraillements. Les rôles changeaient alors, les plus forts incarnaient des brancardiers qui transportaient les victimes sous le préau rebaptisé hôpital, où les filles devenaient infirmières.
La micheline ayant des horaires différents de l’omnibus, plus tôt le matin, plus tard le soir, Pauline était toujours disponible pour accueillir les enfants à la sortie de l’école. Juliette rentrait directement, aussi nette que le matin, alors que Benoît faisait souvent une halte chez les Massart et arrivait les mains sales, le tablier fripé et parfois les genoux couronnés.
C’était un bonheur pour sa mère de voir Juliette se mettre à ses devoirs, avec ses cahiers et ses livres impeccables, organisée, efficace, silencieuse. Pendant qu’elle écrivait, Pauline, parfois, se postait derrière elle. Doucement, sans la déranger, elle dénouait les rubans qui retenaient ses tresses, libérait ses cheveux, aussi roux, aussi frisés que les siens, y plongeait les mains, les respirait, les embrassait. Sans cesser de lire ou d’écrire, la fillette souriait sous la caresse, en appréciait la tendresse, y sentait le lien particulier qui l’unissait à sa mère, à travers leurs chevelures semblables. Pour Pauline il y avait quelque chose de plus, le souvenir des mains de Robert qui aimaient aussi se perdre dans ses cheveux, de son visage qui aimait s’y enfouir.
Ma fille, pensait-elle, ma petite fille… Un homme, un jour, tombera amoureux d’elle et sans doute aussi aura les mêmes gestes. Pourvu qu’elle le garde, cet homme, pourvu que jamais il ne lui soit enlevé !
C’était un bonheur aussi d’écouter Benoît raconter ses aventures du jour, ou ses déboires, des billes perdues, une poche arrachée ; de vérifier l’état de son cartable et de son contenu. Elle devait souvent l’aider à faire ses devoirs, quelques opérations, quelques lignes d’écriture, à reprendre la page de lecture du jour, à apprendre par cœur quelques vers d’une poésie dont le sens des mots lui échappait souvent. « Dame belette, au corps long et flouet… »
« Pourquoi dame ? Une belette, c’est une bête ! C’est quoi, “flouet” ? »
L’amour de Juliette pour Pauline était dans sa constance à être le plus souvent possible à ses côtés, dans son sérieux, dans ses silences, le tout comme un rempart protecteur qu’elle dressait autour d’elle. L’amour de Benoît était dans ses élans, mais aussi dans ses efforts pour la satisfaire, dans ses yeux qui pétillaient quand il réussissait quelque chose de nature à lui plaire.
« Tu as vu, maman, comme j’ai bien fait la majuscule de ton nom ! »
A Fauville, les mamans n’accompagnaient pas leurs enfants à l’école, sauf le jour de leur toute première rentrée, et n’allaient pas non plus les attendre à la sortie. Elles avaient leurs occupations, en particulier les paysannes, et les grands se savaient chargés de veiller sur les plus petits. Cette forme de responsabilité, comme la pratique précoce de l’autonomie, faisait partie de leur apprentissage de la vie. Quand monsieur Voisin voulait s’entretenir avec les parents de ses élèves, il se dérangeait lui-même. Les conversations étaient en effet plus aisées dans l’environnement habituel de la famille, les gens se livraient plus facilement autour de la table, voire dans l’étable où le maître les rejoignait, que dans le décor plus solennel, malgré sa simplicité, de la salle de classe. Ce n’était pas pour se plaindre des enfants que le maître désirait rencontrer les parents. Il réglait lui-même les cas, d’ailleurs rares, d’indiscipline. Il venait plutôt parler d’avenir, attirer l’attention de la famille sur le goût d’un fils, ou d’une fille, pour l’étude, sur ses aptitudes. Ou rappeler à certains, sans les brusquer ni les menacer, l’obligation scolaire. Car pendant les périodes de travaux agricoles intenses – récolte des pommes de terre, arrachage des betteraves, fenaison – les bras de ses plus grands élèves étaient régulièrement réquisitionnés.
Monsieur Voisin et sa femme se promenaient souvent, le soir, et, quand ils passaient à proximité de ce qu’on continuait d’appeler la gare, c’était l’occasion de parler des enfants. Ainsi Pauline savait-elle déjà que Juliette serait présentée, et de toute évidence reçue, à l’examen d’entrée en sixième.
Elle fut donc un peu surprise, une fin d’après-midi où les enfants étaient allés rendre visite à un noyer sur le chemin qui longeait la voie, de voir venir monsieur Voisin, qui curieusement tenait à la main un cabas sans doute emprunté à sa femme. Il souriait, riait presque, en lui tendant la main.
— Madame Ferraut, dit-il, je vous rapporte quelque chose.
Il sortit du cabas… la vieille casquette de chef de gare, un peu aplatie, et, enroulé autour de sa hampe, le drapeau rouge condamné lui aussi à l’abandon depuis que plus aucun train ne s’arrêtait à Fauville.
Pauline comprit tout de suite. Benoît les avait subtilisés et emportés à l’école pour le fameux jeu du train qu’il lui avait expliqué. Au fond d’elle-même un peu amusée, un peu émue aussi par cette passion de l’enfant qui le rattachait à son grand-père et à son tonton Louis, par son imagination et sa gaîté qui lui rappelaient Robert, elle se dit qu’elle devait au moins simuler l’indignation.
Mais monsieur Voisin se mit à rire franchement en lui racontant comment, surveillant son petit monde par la fenêtre de sa classe tout en traçant une carte au tableau, il avait entendu des cris d’enthousiasme. Il avait alors découvert un train lancé à grande vitesse, et un vrai chef de gare avec les attributs de sa fonction ! Il décrivait le gamin courant de gare en gare, c’est-à-dire du tilleul au portail, puis au platane, puis à la « cabane » – les cabinets –, pour arrêter le convoi, casquette en tête, drapeau au vent, pendant qu’entre les stations des filles jouaient les gardes-barrières.
— Ils étaient tous tellement joyeux, madame Ferraut, je ne me suis pas montré. Quand je suis sorti pour la fin de la récréation, puis quand Benoît est passé devant moi, bien sagement dans le rang, j’ai fait semblant de ne pas voir qu’il cachait quelque chose sous son tablier. Je savais où trouver ensuite les objets du délit, si j’ose dire ainsi. Dans son pupitre. Les voici. Madame Ferraut, ne lui dites rien ce soir. Demain matin, je commencerai ma classe là-dessus. Ce sera l’occasion de leur parler des insignes de certaines professions, de leur valeur, de l’obligation de les respecter.
Pauline ne savait comment réagir. Elle prit la casquette, le drapeau enroulé.
— Madame Ferraut, dit l’instituteur en guise de salutation, ne soyez pas inquiète, vous avez de bons enfants.
Le soir, pendant que Pauline préparait le souper, alors que Juliette lisait en haut, elle remarqua que Benoît, au lieu de jouer ou de décortiquer les noix, tournait autour d’elle, dansait d’un pied sur l’autre, la frôlait… Elle fit mine de ne rien voir, lui sourit chaque fois qu’elle croisa son regard.
Soudain il attrapa son tablier, s’y accrocha, comme pour se donner du courage, et se lança.
— Maman, j’ai fait une bêtise. J’ai pris… j’ai pris… la casquette… le drapeau… pour jouer à l’école. Je les ai cachés dans mon pupitre. Le maître, il regarde dans les pupitres le soir pour voir si c’est bien rangé. Il va les trouver. Il sait qu’on n’a pas le droit de s’en servir si on n’est pas chef de gare. Demain il va me gronder, me punir…
Il fondit en larmes. Pauline le prit contre elle, le gronda tendrement, le rassura. Tout comme Juliette, qui n’avait pas pu garder pour elle le coup de la bonbonne d’Albert, Benoît, son petit dur, confessait sa faute si minime qu’elle lui était déjà pardonnée. Oui, se disait-elle en caressant la tête du gamin enfouie dans son tablier, j’ai de bons enfants. Nous avons de bons enfants, Robert, si tu les voyais !
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