Le Choix de Pauline
Chapitre 7
7
Louis se maria au milieu de l’été 1947.
Il avait tenu sa promesse, il était venu rendre visite à Pauline et aux enfants. A vélo une première fois, un jour l’aller, le lendemain le retour. Tonton Louis ! Benoît était fou de joie. Puis par le train, avec Justine, pour le premier Noël à Fauville.
Justine était revenue seule, annonçant que Louis « fréquentait ». Une prénommée Monique, une fille de paysan, qui avait fait des études jusqu’au brevet et travaillait à la poste de Commercy. Avec l’auto de son futur beau-père, il vint un dimanche la présenter à sa sœur. Simple et gentille, elle lui plut immédiatement, ainsi qu’aux enfants. Pauline promit de se rendre à leur mariage.
Elle s’adressa au chef de district pour obtenir une remplaçante, comme le stipulait désormais le règlement. Albert avait passé l’âge et il fallait donner du travail à des jeunes qui en avaient besoin. La jeune fille arriva avec son vélomoteur et son petit bagage le matin du départ de Pauline, qui lui donna les consignes concernant le travail puis lui confia sa maison pour quelques jours.
Prendre le train pour aller plus loin que Verdun, cette fois, quelle fête encore pour Benoît, qui ne tenait pas en place sur la banquette !
En revanche Pauline, au fur et à mesure que se déroulait le paysage tout le long de la vallée de la Meuse, se sentait envahie d’une sorte d’appréhension. Elle allait pour la première fois retrouver la maison de sa mère, avec tous les souvenirs qui y étaient liés, et assister au mariage de son frère, qui fatalement lui rappellerait le sien. Assise près d’elle, Juliette lui tenait la main.
A l’arrivée chez Justine il y eut bien sûr des larmes, de joie et d’émotion. Mais bientôt, aux attendrissements et aux exclamations sur les redécouvertes, le jardin, le chat, les chambres, se mêlèrent des allusions à Fauville. Les enfants, tout comme Pauline, en parlaient avec chaleur, et la plupart de leurs phrases commençaient par « chez nous ». Et, « chez eux », c’était là-bas, dans ce village minuscule du nord de la Meuse. Si Justine, qui avait tout fait pour qu’ils soient heureux chez elle, en conçut au fond d’elle-même un peu d’amertume, elle sut le cacher. C’était la preuve que sa fille avait eu raison, le mérite lui revenait de ce choix et de cette transplantation réussie.
Le soir, une fois les enfants couchés, la mère et la fille prolongèrent un peu la soirée dans la douceur du jardin. Elles parlèrent du lendemain. Ce serait un beau mariage, avec un cortège, un grand repas dans la grange de la ferme décorée de fleurs et de feuillages, un bal…
— Ton frère, dit Justine, aurait préféré une cérémonie intime, juste les proches, sans tralala.
Pauline devinait ses scrupules envers elle, sa crainte de la peiner en lui rappelant son bonheur perdu.
— Monique a droit à son beau mariage, maman. J’aurai bien sûr le cœur gros, mais je saurai faire bonne figure.
— Et ta toilette, enchaîna Justine, tu ne m’as pas dit encore, comment est-elle ?
— Comme il faut, maman, sois tranquille.
Une veuve, fût-elle jeune et jolie, comme c’était le cas de Pauline, qui avait juste trente ans, ne devait pas s’afficher avec des tenues trop voyantes, mais se limiter aux formes simples, aux couleurs discrètes… Le devoir, toujours.
Le lendemain, elle apparut dans une robe d’un beau gris perle, au décolleté sobre, coiffée d’un turban fait du même tissu dont dépassaient joliment quelques boucles rousses.
Si la joie des jeunes mariés et le plaisir de revoir quelques lointains parents rassemblés pour l’occasion l’aidèrent à faire bonne figure, elle connut une épreuve au moment de la formation du cortège.
Juste derrière la mariée au bras de son père venaient les enfants. Pauline vit ainsi Benoît et une nièce de Monique, aussi mignons et fiers l’un que l’autre, chargés de tenir le voile, alors que derrière eux Juliette se prêtait moins volontiers à la tradition, n’acceptant qu’à contrecœur de rejoindre son cavalier désigné, un gamin de douze ans qui avait passé l’âge de la spontanéité et semblait aussi embarrassé de son corps que de son costume neuf. Pauline la regarda prendre le bras du garçon en s’approchant le moins possible de lui, et devina les pensées qui se cachaient derrière son sourire forcé. Ensuite furent appelés et assortis les jeunes gens et les jeunes filles, puis les jeunes couples véritables.
Restaient quelques personnes moins jeunes, et même âgées, qui s’apprêtaient à déambuler sans ordre précis en fin de cortège, lequel serait fermé par le marié au bras de sa mère. Parmi celles-ci Justine avait discrètement chargé un frère d’Henri Blanpain, l’oncle Eugène, qui ne s’était jamais marié, d’accompagner Pauline.
— Tiens, ma fille, prends donc mon bras, lui dit-il comme si l’idée lui en venait à l’instant.
Elle s’exécuta. Le vieil homme posa et garda sa main libre sur celle de la jeune femme, qu’il sentit trembler. Tout en marchant, il se tournait vers elle et lui souriait chaque fois qu’il croisait son regard. Elle se retenait de pleurer, émue par la caresse de cette main, par la chaleur de ce sourire, qui cependant lui brisaient le cœur en lui révélant la cruauté de son statut de veuve un jour de mariage.
Puis il y eut le repas, le bal, où elle fut invitée à danser par tous les hommes. Quelques-uns parmi les plus jeunes, des invités du côté de Monique, préférèrent toutefois s’abstenir. De crainte d’être troublés par cette belle jeune femme à qui ils devaient le respect, ou de la troubler elle-même ? Elle remarqua et apprécia leur discrétion.
— Maman, murmura Juliette dans le train du retour vers Fauville, deux jours plus tard, je suis contente que ce soit fini.
OceanofPDF.com