Le Choix de Pauline

Henriette Bernier · Chapitre 23 sur 27

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Le Choix de Pauline

Chapitre 23

23

 

Une qui n’allait pas très bien non plus, c’était Raymonde. Elle aussi prenait le chemin de la « gare » quand elle avait besoin de s’épancher. Son désir affiché de tranquillité, de stabilité ? C’était de la frime ! Elle ne supportait plus la solitude. Elle ne la comprenait pas. Elle en voyait d’autres qui réussissaient à y échapper, qui se trouvaient un homme.

« Tu sais que je ne parle pas pour toi, disait-elle à Pauline, tu es encore bien belle et tu mérites largement ton bonheur. »

Mais elle en connaissait, des veuves ou des « vieilles filles », moins bien qu’elle, voire carrément moches, qui un beau jour s’affichaient avec un compagnon, se mettaient en ménage, passaient devant le maire et le curé, allaient jusqu’à faire ou refaire des enfants !

« Elles font comment ? J’ai cherché, quand je sortais dans les bars de Verdun. Le jour où je t’y ai emmenée, quand tu as dansé avec le Noir, on était cinq filles à notre table, eh bien c’est moi qui ai le moins dansé ! Pauline, tu es mon amie, parle-moi franchement, qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? Qu’est-ce que j’ai de moins que les autres ? »

Comme au début de leur amitié elle se campait devant la glace, s’examinait.

« Je ne suis tout de même que dans la quarantaine ! D’accord, je commence à avoir des rides, j’ai le nez un peu trop long, le menton pointu, mais mes cheveux sont bien, et j’ai toujours la taille fine, pas comme certaines. »

Pauline souriait et la rassurait.

« Un homme, ça ne se cherche pas, ça se rencontre par hasard. Fais confiance au hasard, il peut te sourire comme à moi. »

Mais Raymonde semblait ne plus y croire. Pauline constatait avec peine que, dans les gestes de son amie, dans certaines envolées d’un rire qui sonnait faux, dans ses cheveux décolorés en blond platine, dans quelques audaces vestimentaires qui ne la servaient guère, il y avait déjà plus que l’expression du doute, l’ombre du désespoir.

Un autre sujet de préoccupation vint bientôt ajouter à l’angoisse de Raymonde. On savait que les Américains ne resteraient pas indéfiniment à Verdun, mais il apparaissait désormais que leur départ ne tarderait plus. Depuis 1958 déjà, date du retour au pouvoir de De Gaulle et de l’avènement de la Ve République, la dégradation des relations franco-américaines laissait supposer que la France se retirerait de l’OTAN à plus ou moins longue échéance. A partir de là se dessinèrent les premiers signes de menace de fermeture de la base de Verdun. Si la formule « US GO HOME » fut tracée, à la craie ou à la peinture, sur quelques murs verdunois, ce n’était sûrement pas par ceux à qui les Ricains fournissaient du travail. Car quel serait leur sort dans une région à l’économie incertaine ?

Leur inquiétude rejoignait celle d’autres secteurs, au point qu’en 1965 eurent lieu, dans la Meuse comme dans d’autres régions pareillement concernées, des manifestations contre le démembrement en secteur rural. Des écoles de village fermaient, le « grand ménage » se poursuivait sur les lignes de chemin de fer trop peu rentables, des menaces planaient sur l’emploi. L’avenir apparaissait sombre.

Mes enfants, au moins, seront épargnés, se disait Pauline. La solidarité, la compréhension pour ceux qui sont menacés n’empêchent jamais cette forme d’égoïsme, si naturel qu’il en est excusable.

Benoît venait d’épouser Christine, une charmante secrétaire, et de s’installer définitivement à proximité de Paris. Partagé entre son propre foyer et deux familles, il se ferait désormais plus rare à Fauville, rejoignant en cela Juliette, titularisée à Bar-le-Duc.

 

Une fin d’après-midi d’avril 1966, Raymonde arriva en courant à la gare, échevelée, apparemment sous le coup d’une forte émotion.

— Ça y est, dit-elle, ils licencient !

D’une voix brisée par les larmes, elle expliqua que près de six cents personnes étaient concernées. Elle n’en faisait pas partie : elle avait adhéré à Force ouvrière, le seul syndicat admis par les Américains – pourtant des syndiqués avaient tout de même été virés. C’était plutôt une question de service.

— On ne perd rien pour attendre, la prochaine fois on y passera tous.

La création d’un comité de défense du personnel n’empêcha pas que cette prochaine fois eut lieu, onze mois plus tard, laissant sur le carreau près de mille personnes, dont Raymonde.

— Déjà seule, et maintenant sans emploi, gémit-elle. Qu’est-ce que je vais devenir, Pauline ?

Il y avait pourtant plus malheureux qu’elle : ceux qui avaient une famille à charge, ceux qui ne possédaient aucune qualification.

Elle vint un soir, apparemment ragaillardie, annoncer à Pauline qu’elle se rendait le lendemain à Paris. Le comité, qui n’avait pas pu défendre, pouvait au moins protester, attirer l’attention sur le sort d’une ville qui venait de passer d’une situation enviable, celle du plein emploi, à une situation angoissante, celle du chômage massif. Attirer l’attention des élus locaux, maire, député, sénateur, par des manifestations à Verdun. Attirer l’attention du gouvernement de la France, d’où venait la politique qui avait engendré la situation.

— On y va par bus entiers, et il en viendra aussi de Châteauroux, de Chambley, d’Evreux, d’Orléans, de je ne sais où encore !

Elle était tout excitée, la Raymonde, moins à l’idée de crier sa colère et son désarroi aux responsables politiques de la capitale qu’à celle de se mêler à une foule d’inconnus, et de sentir, peut-être, un bras prendre le sien, une main se refermer sur la sienne. C’était arrivé à Pauline, pourquoi pas à elle ? Ils étaient combien, les cheminots, à la manifestation de Verdun ? Trois cents, cinq cents ? Ils seraient combien, les lâchés par les Ricains, à Paris ? Trois mille ? Cinq mille ? Si les nombres avaient un sens, elle avait dix fois plus de chances que son amie de faire une rencontre !

Elle revint de Paris complètement désabusée. Aucun bras ne s’était glissé sous le sien, le miracle n’avait pas eu lieu. Les différents groupes de manifestants ne s’étaient pas mêlés. Les Verdunois avaient défilé derrière leurs propres banderoles, qui rappelaient le passé glorieux de leur ville : « Verdun, ville du souvenir, privée d’avenir ! » Chassés provisoirement des enseignes par l’arrivée des Américains, les symboles sacrés avaient retrouvé leur force.

Les laissés-pour-compte connurent des fortunes diverses. Pour ceux qui en avaient l’âge, ce fut la retraite. Beaucoup quittèrent Verdun. Grâce à des qualifications intéressantes ou à une bonne maîtrise de l’anglais, des chanceux trouvèrent un emploi dans une autre ville, ou en Allemagne, dans une autre base de l’OTAN, ou encore dans une « boîte » américaine implantée en France. Ceux qui restèrent sur place durent faire preuve de patience, s’accommoder de ce qui leur était proposé, ou se résigner au chômage. Plus de femmes que d’hommes se retrouvèrent sur le carreau, selon l’expression de Raymonde. Son simple diplôme de secrétaire, qui avait fait en son temps sa fierté, ne suffisait plus à lui ouvrir des portes.

Il n’y avait pas que les gens. Il y avait aussi tous les bâtiments, les terrains, les espaces laissés vides, à reconvertir. Il faudrait du temps, et des initiatives diverses pour tout remodeler et réemployer. En casernes de l’armée française. En hôpital psychiatrique. En zones industrielles, une fabrique de chaussures orthopédiques donnant le signal de la reconversion de « Chicago », un élevage et abattoir de dindons s’implantant sur une partie de l’aérodrome.

 

Raymonde finit par se trouver un homme. Ou plutôt ce fut un homme qui la trouva à sa convenance et profita de son désarroi. Il s’appelait Jean Dominat, et la connaissait un peu pour avoir travaillé lui aussi dans l’un des services de « Chicago ». Il faisait partie des « recasés », à l’abattoir de dindons. A trente-cinq ans, toujours célibataire, il vivait encore chez ses parents, qui attendaient impatiemment de le voir prendre le large. S’estimant trop âgé, et plus encore se sachant trop rétrograde dans le domaine des idées pour tenter de séduire une jeunette, il s’intéressa à Raymonde, qui avait en plus de son désir d’homme l’avantage de posséder une maison et une voiture, une Dauphine, qui avait remplacé la 4 CV. Raymonde ne l’appréciait que modérément, mais elle fut sensible, comme il le prévoyait, à la différence d’âge, qui lui parut flatteuse. Pensant que le jeu en valait la chandelle, elle accepta la proposition de Jean Dominat, qui vint s’installer chez elle. Désormais, chaque soir, un homme revenait vers elle, partageait sa table et son lit.

— Es-tu heureuse ? lui demanda son amie Pauline au bout de quelques semaines.

— Au moins je ne suis plus seule. Mais quand je pense qu’il passe ses journées à tuer des dindons…

La réponse laissait présager la suite. Quand l’amour n’est pas la raison d’une rencontre, il en devient parfois le fruit. Ce ne fut pas le cas pour Raymonde.

Elle ne vint bientôt plus chez Pauline que pour se plaindre de Jean. Si Aubin était là, discret, il trouvait un prétexte pour laisser les deux femmes en tête-à-tête.

— Il porte bien son nom, tu sais. Dominat… « Qu’est-ce que t’as fait à manger ? Passe-moi ci ! Donne-moi ça ! C’est trop chaud, c’est pas assez salé ! Ma mère repassait mes chemises mieux que toi ! »

— Et… au lit ?

— Pfff ! C’est vite fait bien fait, et encore, après ça la ronflette ! Il voulait peut-être une femme, mais surtout une bonniche, sa mère en avait assez de le servir. Il est mal tombé, et moi encore pire.

Un peu plus tard, elle annonça :

— Voilà maintenant qu’il veut qu’on se marie ! Si j’accepte, je dis adieu à ma liberté. Si je refuse, il en cherchera une autre, et ma liberté ce sera quoi ? A nouveau la solitude, ou la déception. Je suis coincée, Pauline. Je n’attends plus rien, je n’espère plus rien.

Pauline remarqua ce soir-là les cernes sous les yeux de Raymonde, les racines de ses cheveux, qu’elle avait oublié de décolorer, la façon de se tenir assise, le corps penché en avant, les mains ballantes entre les genoux écartés.

— Reprends-toi, lui dit-elle. Tu n’es pas seule, l’amitié ça existe, je suis là.

— Je sais, Pauline, je sais.

 

Il pleuvait, cet après-midi de janvier 1968, quand quelqu’un frappa à la porte. Aubin regardait la télévision et Pauline écrivait à Justine. C’est elle qui se leva pour aller ouvrir.

Deux gendarmes se présentèrent, l’air grave.

— Madame Pauline Piquebœuf ?

— Oui, c’est moi.

Les deux hommes paraissaient hésiter, à celui qui parlerait. Tout de suite Aubin avait rejoint Pauline, inquiète. Une mauvaise nouvelle ? Qui ?

— Raymonde Fayet était bien votre amie ?

Le gendarme avait dit « était ». Pauline blêmit.

— Oui, pourquoi ?

— Elle a été victime d’un accident, cet après-midi, dans la descente sur Verdun. Sa voiture s’est encastrée dans un arbre. Elle a été tuée sur le coup.

Pauline se tourna vers Aubin, qui l’enveloppa de ses bras. Elle ne pouvait pas pleurer, pas encore, elle devait d’abord surmonter le choc de la surprise, de l’incompréhension.

— La pluie, peut-être, continua le deuxième gendarme. Ou alors un excès de vitesse. On n’a pas relevé de traces de freinage. A moins que…

— Tenez, reprit le premier, on a trouvé ça dans la Dauphine, une enveloppe à votre nom.

Pauline la prit en tremblant, la serra contre son cœur.

— Si vous voulez bien l’ouvrir, madame, et prendre connaissance de son contenu… Il ne serait pas impossible que…

Pauline ouvrit l’enveloppe, déplia la feuille de papier, lut les quelques mots qui y étaient écrits, ferma un court instant les yeux. Elle sut se contenir.

— Rien à voir avec… l’accident, dit-elle. Un petit service que je lui avais demandé. Une commission à faire pour moi. Elle avait peur d’oublier, sans doute… alors elle a écrit mon nom sur l’enveloppe.

Les gendarmes ne demandèrent pas à vérifier.

— Elle est… où ? demanda Pauline.

— A la morgue de Verdun. Nous avons fait prévenir son compagnon.

 

La main de Raymonde n’avait pas tremblé, mais la nervosité de son crayon, qui avait accentué la forme de certaines lettres et presque percé le papier par endroits, laissait deviner sa détermination et sa hâte d’en finir.

 

Pauline, mon amie, pardonne-moi pour la peine que je vais te causer, mais je n’en peux plus de cette vie. Garde le secret. J’emporte le souvenir de notre amitié partagée. Sois heureuse et pense de temps en temps à moi. Raymonde.

 

A Jean Dominat, qui se chargea avec elle des tristes formalités et l’interrogea au sujet de cette lettre dont les gendarmes lui avaient révélé l’existence, elle répondit par le même pieux mensonge. Eut-il quelque doute ? Crut-il la réponse de Pauline ? Pour lui, comme pour tout le monde, la thèse de l’accident fut la seule, et beaucoup y allèrent de leur commentaire : la Dauphine n’était pas une voiture qui tenait la route… Le vent avait pu la déséquilibrer… la pluie gêner la visibilité… La Raymonde n’était pas une championne du volant…

De mauvaises langues allèrent jusqu’à insinuer qu’elle avait peut-être un peu trop bu, depuis quelque temps elle paraissait bizarre.

La mère de Raymonde fit revenir près d’elle le corps de sa fille. Jean Dominat réintégra le domicile de ses parents, dans l’attente d’une meilleure aventure. La petite maison de Jeanne Philbert fut et demeura fermée.

 

« Garde le secret », avait écrit Raymonde. Pauline ne la trahit pas en le partageant avec Aubin. Une fois passé les jours difficiles qui suivirent l’« accident », elle lui raconta comment son amie avait tenté de la persuader de recommencer à vivre, et ce qu’elle entendait par là, puis comment elle avait réussi à l’entraîner dans un bar fréquenté par les Américains. Il rit quand elle lui dit sa gêne devant le grand Noir penché vers elle, qui l’appelait « Pawlin », sa découverte du swing. Il sourit quand elle lui retraça la découverte de la boîte de Banania par Benoît, mais s’indigna de l’intention de la main qui l’avait déposée. Raymonde n’était pour rien dans ce qui s’était passé avec Paul Veber, mais Pauline enchaîna et le lui révéla avec une franchise qui le toucha.

— Et moi, dit-il, crois-tu donc que j’étais neuf ?

 

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