Le Choix de Pauline

Henriette Bernier · Chapitre 13 sur 27

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Le Choix de Pauline

Chapitre 13

13

 

 

Les pétards. Du fond de l’appentis, Pauline avait un jour extrait un de ces paquets qui y étaient en attente. Il portait en grosses lettres la mention DANGER, ainsi qu’une étiquette à peine lisible indiquant la façon de se servir de son contenu ainsi que les précautions à prendre. D’après les instructions qui concernaient sa fonction, elle savait dans quel cas elle serait susceptible d’avoir recours aux pétards : si la voie se trouvait encombrée, pour cause d’incident ou d’accident, alors qu’un train ou autre véhicule ferroviaire était attendu. Elle avait ouvert le paquet, qui contenait une notice plus claire complétée par des schémas. Elle avait étudié attentivement l’ensemble, puis remballé les fameux pétards, en espérant n’en avoir jamais besoin.

 

Février 1949. Les paysans, l’hiver, travaillaient souvent au bois. Dans les coupes allouées par la commune ils allaient bûcheronner à la hache, débiter les arbres à la scie. De rudes journées, parfois partagées par les femmes et par les gamins, auxquels les hommes confiaient les travaux les moins durs, empiler les « charbonnettes », lier les fagots. Il fallait ensuite rentrer le bois, dans des charrettes, et l’entasser dans les remises pour le faire sécher.

Il faisait presque noir ce soir-là quand Pauline et les enfants entendirent soudain un grand bruit, comme quelque chose qui se serait écroulé, suivi de cris et de hennissements.

— Je vais voir, dit Pauline, inquiète, c’est peut-être un accident. Ne bougez pas !

Elle sortit et vit qu’un accident, en effet, venait de se produire sur le passage à niveau. On l’appelait, une voix d’homme.

— Madame Ferraut ! Madame Ferraut !

Elle reconnut Auguste Niclot, l’un des quatre paysans de Fauville, qui levait les bras au ciel devant le spectacle de son attelage en bien mauvaise posture. Il était connu pour sa négligence, il n’entretenait guère ses bâtiments ni son matériel, c’était toujours du vieux, du rafistolé. En revanche il aimait et traitait bien ses bêtes.

Il revenait du bois avec un bon gros cheval et une charrette dont les grincements à l’aller auraient dû l’inciter à ne pas trop la charger de quartiers et de rondins. Quelques ornières au sortir du bois, quelques nids-de-poule sur le chemin avaient fini de la déglinguer. Si bien qu’en plein milieu du passage à niveau une roue avait cédé, déversant brutalement la cargaison d’un côté, provoquant la chute de la charrette et du cheval.

Auguste ne voyait que le pauvre animal, qui gesticulait entre les brancards brisés, mais ne savait comment s’y prendre pour le libérer. Les enfants n’avaient pas résisté à l’envie de savoir, ils arrivaient. Sur l’ordre de Pauline, ils coururent chez les Massart demander de l’aide. Le père arriva bientôt avec Josef, et derrière eux quelques voisins alertés par le bruit et les cris. Avec le couteau qui ne quittait jamais sa poche, Auguste trancha les harnais qui entravaient le cheval et les rênes qui le reliaient à la charrette broyée. Dans un effort désespéré la bête réussit à se lever, mais sur trois pattes seulement. La quatrième, de toute évidence, était cassée.

Les hommes s’attaquèrent au déblayage de la voie, gênés par l’obscurité qui progressait.

— Le train de marchandises, demanda le père Massart à Pauline, il redescend à quelle heure ?

Elle sursauta. Il restait un quart d’heure. Les mots officiels, les mots des instructions, lui revinrent à l’esprit : la voie encombrée… le passage d’un véhicule ferroviaire… elle n’était plus « susceptible » d’avoir recours aux pétards, elle devait agir au plus vite.

Elle courut vers la remise, se saisit du paquet qu’elle n’avait pas repoussé tout au fond. Elle se rappela soudain qu’elle devait également prévenir la gare de Verdun, pour que les gardes-barrières et les chefs de gare concernés soient à leur tour avertis de la perturbation sur la ligne.

— Voici des pétards, dit-elle en rejoignant les hommes, il faut les mettre sur la voie, à cent cinquante mètres, pour prévenir le chef de train qu’il doit stopper le convoi.

— Je viens avec vous, dit l’un des hommes.

Ils partirent en courant sur le bord de la voie, posèrent les pétards de façon à ce qu’ils explosent au passage du train.

C’était la première fois que Pauline se trouvait confrontée à un problème d’importance. Elle s’efforçait de garder son calme, mais ne pouvait lutter contre l’anxiété qui l’avait saisie. Les pétards étaient-ils correctement placés ? N’avaient-ils pas perdu leur efficacité ?

Un coup de sifflet retentit, indiquant que le train passait devant la barrière précédente. Les hommes occupés à rejeter le bois hors de la voie suspendirent leurs gestes ; tous, comme Pauline, qui tenait Juliette et Benoît serrés contre elle, attendirent l’explosion. Le train se rapprochait, le bruit s’amplifiait, soudain la déflagration surprit ceux qui pourtant l’attendaient. Elle fut suivie du long crissement des roues sur les rails, et enfin du bruit rassurant d’un échappement de vapeur ; la locomotive semblait lâcher un énorme soupir, comme si elle avait dû contenir toute sa force pour obéir à la pression des freins serrés à bloc et résister à la poussée des wagons derrière elle.

Le chauffeur et le mécanicien accoururent. Après s’être assurés que Pauline avait « prévenu Verdun », ils se joignirent aux hommes de Fauville pour achever de dégager la voie, à la lumière des lanternes, car la nuit était tombée.

Benoît n’avait plus d’yeux que pour eux, si différents des autres avec leur casquette à l’envers sur laquelle étaient fixées leurs lunettes, leur petit foulard noué autour du cou, leurs mains et leur « bleu » tachés de graisse et de charbon. Il mourait d’envie de s’éclipser en douce et de courir vers la locomotive qui attendait tout près en haletant, de grimper sur le marchepied, puis sur la plate-forme, comme il l’avait fait au dépôt, avec le père Jean, mais tout seul, pour regarder, sentir, toucher même, et se croire un instant le maître à bord de la machine.

Quand la voie fut libre, le chauffeur et le mécanicien retournèrent vers le train, qui passa bientôt au ralenti sur le passage à niveau. Par un coup de sifflet prolongé, ils saluèrent ceux avec qui ils venaient de partager un moment de solidarité. Pauline téléphona à nouveau à la gare de Verdun pour faire savoir que le trafic avait repris.

Le cheval, encouragé par la voix et les caresses de son maître, clopina tant bien que mal jusqu’à son écurie où il se laissa tomber sur sa litière pour ne plus se relever. Auguste Niclot ne cherchait même pas à cacher ses larmes. Il se fichait pas mal de sa charrette broyée, il ne pensait qu’à une chose, la fin tragique et indigne qu’il allait devoir imposer à son meilleur compagnon de travail : l’abattoir.

Le lendemain matin, juste après le passage de la micheline, Pauline reçut la visite du chef de district. Il la félicita pour le sang-froid dont elle avait su faire preuve afin de mettre en application les consignes d’usage. Puis il se rendit avec elle sur les lieux de l’accident pour s’en faire expliquer les circonstances précises. Les rails n’avaient pas souffert des chocs, pas plus que les barrières, puisqu’elles étaient alors ouvertes. On aurait pu croire qu’il ne s’était rien passé s’il n’y avait eu, tout près du passage à niveau, un tas de rondins et de quartiers de bois en vrac, sur lequel avaient été jetés les débris de la charrette, des montants, des planches, des morceaux de roues et de cerclages de fer. Auguste Niclot arrivait justement, tenant à la bride un cheval attelé à un tombereau.

— Je viens pour débarrasser, dit-il.

Quand le chef de district lui demanda ce qu’il advenait de son autre cheval, celui qui avait été blessé, sans répondre il haussa les épaules et se détourna, de peur de ne pouvoir retenir ses larmes. Puis il se mit à la tâche.

 

Albert, la veille, avait entendu Fernande parler au téléphone.

« C’est quoi ? avait-il demandé.

— C’est Verdun qui me fait savoir que le “marchandises” sera en retard, y a un accident sur la voie. »

Un peu après, ils avaient entendu l’explosion. Albert avait sursauté.

« Les pétards !… c’est pas loin, c’est à la halte de Fauville !

— Tu vois bien que la rouquine n’a plus besoin de toi, les pétards, elle a su s’en servir toute seule ! » avait raillé Fernande.

Il avait cependant enfourché son vieux vélo, pédalé sur l’étroit sentier le long des rails, là où il est interdit de circuler, jusqu’à apercevoir des lanternes et des gens qui gesticulaient sur la voie, jusqu’à entendre des cris et des hennissements.

La curiosité l’aurait poussé à s’approcher, mais le dépit l’avait retenu.

Elle n’a plus besoin de moi ? alors qu’elle se débrouille !

Il avait rebroussé chemin, décidé cependant à revenir le lendemain pour savoir ce qui s’était passé.

Il arrivait à proximité de la halte, après s’être renseigné auprès de la première personne de Fauville qu’il avait rencontrée sur son passage, la mère Niclot, justement. Près du passage à niveau il vit Auguste occupé à récupérer son bois et les débris de sa charrette. Il jeta un coup d’œil vers la maison de Pauline, dans l’espoir de l’apercevoir. Il la vit. Elle s’apprêtait à rentrer chez elle en compagnie d’un homme qu’il n’eut aucune peine à identifier. C’était le chef de district. Il ne s’étonna pas de sa présence, au lendemain d’un accident sur la voie. Il mit cependant pied à terre pour les observer davantage.

Pauline ouvrit la porte, se tourna vers l’homme pour l’inviter à entrer. Albert remarqua qu’elle souriait. Le chef de district eut alors un geste de simple politesse, une légère inclination, une main tendue, pour lui signifier de le précéder. De l’endroit où il se trouvait, Albert eut l’impression que la main du chef de district frôlait la hanche de Pauline.

— Après vous, madame, ricana-t-il, des amabilités, des ronds de jambe maintenant, et après ? Ça tombe bien, à cette heure-ci les gosses sont à l’école. Sainte-nitouche, va !

Il rejoignit Auguste, qui interrompit son travail pour lui raconter à son tour l’accident, et l’aida à hisser dans le tombereau les débris de la charrette.

— Ce qui me peine le plus dans cette affaire-là, dit le paysan, c’est la perte de mon bon cheval, en premier, et après c’est d’avoir causé du tracas à madame Ferraut. Pauvre petite femme, seule avec deux enfants. Tu sais, Albert, elle a été à la hauteur, elle n’a pas perdu le nord. Manipuler des pétards, pour une femme, c’est pas rien.

Albert n’ajouta pas un mot. L’éloge de Pauline n’avait plus rien pour lui plaire.

 

Pauline avait bien souri à Martial Lelorrain, mais la main de celui-ci n’avait pas effleuré sa hanche.

Leurs rapports avaient évolué depuis le jour de son installation à Fauville, mais sans atteindre la moindre familiarité, surtout pas celle qu’Albert avait soupçonnée.

Martial était le chef de district, de plus il avait femme et enfants, il ne pouvait donc avoir affaire à Pauline que pour des raisons professionnelles. Mais comment ne pas remarquer, en plus de sa compétence vite acquise et de son sérieux, ses qualités particulières ? Comment ne pas en être touché ? Jusqu’à chercher, sans sortir de sa fonction, à lui être agréable ? Il n’y avait rien de mal à cela.

 

Depuis son installation à Fauville, Pauline avait su faire des abords de la halte une mosaïque fleurie en perpétuel changement selon les saisons. Justine y était pour beaucoup, par ses conseils et les trésors que contenaient ses cabas et ses cageots à chaque visite : graines, bulbes, boutures.

Du village on lui en apportait aussi. Les femmes, surtout les paysannes, par une sorte de tradition, ne cultivaient des fleurs que dans leur potager, à côté des légumes, et quand elles en cueillaient c’était pour embellir l’église, à l’occasion des fêtes. Cependant, le fleurissement de la halte, qui faisait honneur à leur village, les flattait et elles se plaisaient à y apporter leur contribution en offrant à leur chef de gare en jupons quelques œillets à repiquer, un pied de campanule, une bouture de lilas… La micheline ne s’arrêtait pas à Fauville, mais elle ralentissait au passage, et souvent des voyageurs, par les vitres baissées, complimentaient Pauline par des gestes, les doigts pointés vers ses parterres et ses fenêtres, ou bien le pouce levé, comme le faisaient les hommes des trains de marchandises.

Les floraisons de géraniums aux fenêtres ne suffisant cependant pas à cacher la décrépitude partielle des murs, Martial Lelorrain avait pris l’initiative, dans le cadre de ses responsabilités, d’envoyer une petite équipe pour les remettre en état, et offrir aux portillons de bois qui donnaient accès au quai une couche de peinture fraîche. Dans toutes les gares dignes de ce nom, il y avait en effet des ouvriers qualifiés en menuiserie, en peinture, chargés de l’entretien des bâtiments de l’Administration.

Cependant, deux ou trois fois déjà, le chef avait rendu visite à Pauline sans raison véritable. Il passait à proximité, disait-il, venait la saluer, s’assurer que tout allait bien.

Il éprouvait une grande sympathie pour elle, prenait plaisir à la faire parler de ses enfants, de ses fleurs, de sa mère. Il appréciait aussi le charme de son sourire, remarquait ses efforts sans cesse renouvelés pour repousser les boucles qui envahissaient son front, trouvait quelque chose d’enfantin et de touchant à son geste.

De son côté, Pauline, qui l’avait jugé un peu hautain au début, le découvrait plus simple, plus humain. Il n’employait plus aucune des formules administratives par lesquelles il avait d’abord défini les attributions de chacun. Un jour où il s’était présenté à la halte alors qu’elle tournait la manivelle du puits, il s’était empressé de descendre de sa voiture pour saisir à sa place le seau plein d’eau, et ils s’étaient ainsi retrouvés côte à côte, à se frôler.

C’est elle qui avait été troublée.

Elle s’était sentie rougir, en même temps qu’une mollesse s’emparait de ses jambes, qu’une moiteur humectait le creux de ses mains. Du seau trop plein giclaient des perles d’eau glacée et elle s’était éloignée avec un petit rire forcé, gênée, quelque peu honteuse de reconnaître les prémices du désir, comme parfois le soir, avant de s’endormir, lorsqu’elle pensait à Robert, ou quand elle s’éveillait après avoir rêvé de lui.

Martial ne s’était aperçu de rien, et, puisqu’il était question d’eau, il avait enchaîné sur l’archaïsme de ces puits qui constituaient une difficulté réelle pour les gardes-barrières. Un programme était à l’étude, expliqua-t-il, pour les équiper de moteurs qui du fond feraient monter l’eau et rendraient inutiles les fameuses manivelles. Il l’avait quittée sur la promesse de faire inscrire Fauville en tête de liste quand ce programme deviendrait une réalité dans son secteur.

 

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