Le Jour Où J'ai Appris À Vivre
Chapitre 9
9
— Et si tu marchais ?
La suggestion de Margie prit Jonathan au dépourvu.
— Marcher ?
— Oui, il y a des sentiers partout ici. On n’y voit plus personne, et pourtant c’est très beau, tu sais.
C’était très beau, en effet, et il fut surpris de redécouvrir avec un regard neuf les lieux qu’il traversait depuis huit jours à bord de la Triumph. Avec la vitesse, on perd en émotion ce que l’on gagne en sensation.
La nature était somptueuse, riche et odorante. Certains versants étaient couverts de buissons d’un vert intense, d’arbustes et de broussailles laissant parfois apparaître des orchidées sauvages. D’autres étaient peuplés de conifères à l’ombre réconfortante. En se rapprochant de l’océan, on voyait des séquoias aux troncs rouges sculptés par les ans.
Ses marches étaient ponctuées des piaillements de toutes sortes d’oiseaux, et un après-midi il vit même un condor planer majestueusement dans le ciel.
Les monts se succédaient, les descentes faciles débouchant sur des montées ardues et essoufflantes, dans un perpétuel recommencement. Mais sitôt une colline gravie, on jouissait d’une vue différente, et parfois la mer apparaissait dans l’ouverture d’un col. Le paysage se renouvelait et, à chaque instant, l’émerveillement de Jonathan était intact. Le même panorama était bien plus grandiose après le coûteux effort d’une ascension que lors d’une simple halte en voiture. Était-ce la fierté de l’exploit accompli ? Ou la nature réservait-elle sa beauté à ceux qui en avaient payé le prix ?
Au-delà de cette plénitude, Jonathan vécut un petit choc : le jour où il découvrit pendant ses longues marches que son portable… ne captait plus ! Au début, ce léger sentiment d’un lien qui se brise, d’une liaison interrompue le contrariait et même le préoccupait, si bien qu’à chaque sommet gravi, il sortait son portable et le tendait désespérément vers les cieux, comme pour recevoir les messages de l’univers. Moïse levant son bâton. En vain.
Au début, il en ressentit l’impression d’être isolé, coupé du monde, jusqu’à ce qu’il réalise qu’il n’avait jamais été autant connecté. Non plus aux médias qui sélectionnaient pour lui les mauvaises nouvelles à la surface du globe, non plus aux e-mails ou messages de connaissances qui se rappelaient à lui à toute heure du jour et de la nuit, chacun se prouvant qu’il existait toujours aux yeux de l’autre. Non, ce qu’il ressentait était d’un tout autre ordre, et c’était pour lui totalement nouveau : il se sentait connecté à lui-même, à son corps, à ses sentiments, à son intériorité, mais aussi, étonnamment, connecté à la Terre, à la vie animale et végétale.
Chaque heure de marche avivait en lui cette flamme, cette richesse méconnue ou endormie depuis si longtemps qu’il en avait oublié l’existence.
De jour en jour, son euphorie allait croissant. La rancœur et la déprime qui l’avaient un temps habité disparaissaient totalement. Progressivement, la marche l’emplissait d’un sentiment de gratitude tout à fait nouveau pour lui. Gratitude envers la beauté du monde, envers la vie qui lui offrait enfin une joie et une quiétude jusque-là insoupçonnées. Lui qui avait l’habitude de râler contre tous les problèmes de son existence avait maintenant envie de dire merci, sans savoir à qui destiner ses remerciements. Un merci envoyé dans l’univers comme certains lancent des bouteilles à la mer. Merci d’être vivant, merci de respirer, merci de voir, de sentir, d’entendre. Les prédictions de mort des bohémiennes ne comptaient plus. Il était en vie, à cet instant, et cela seul comptait.
Tatie Margie avait son idée sur la question, qu’elle partagea un soir dans son jardin. Ils étaient installés dans de jolis fauteuils en rotin avec des coussins moelleux. Elle avait comme souvent préparé une théière fumante dans laquelle elle avait versé une cuillerée de miel et… une larme de vodka.
— La nature nous rend ce que la société nous a confisqué.
— Quoi ?
— Notre complétude.
— Euh… tu peux préciser, s’il te plaît ?
— Nous sommes des êtres complets et la nature nous amène à le ressentir profondément, alors que la société crée en nous le manque. Elle sait nous faire croire et nous faire ressentir qu’il nous manque quelque chose pour être heureux. Elle nous interdit d’être satisfaits de ce que nous avons, de ce que nous sommes. Elle ne cesse de nous faire croire que nous sommes incomplets.
Ces propos avaient un écho particulier en lui. Cet état de complétude qu’elle évoquait correspondait bien à ce qu’il avait ressenti dans la nature, en effet. Un état si loin de ce goût finalement insipide et décevant que lui avait laissé sa première semaine consumée en plaisirs de toutes sortes, comme il l’expliqua à Margie.
— Ça, c’est encore autre chose ! s’exclama-t-elle, un sourire narquois aux lèvres. Tu t’es abandonné au péché, cette semaine-là !
— T’es un peu gonflée de me reprocher ça, une bouteille de vodka sur la table. Toi qui as eu trois maris…
Elle éclata de rire.
— Mon cher neveu, je n’ai jamais dit que pécher était mal !
— Je ne te suis plus, alors…
— Si tu connaissais l’araméen, tu comprendrais…
— Trop bête : au lycée, j’ai pris français et espagnol.
Elle sourit et leur resservit une tasse de thé.
— Nos ecclésiastiques ont longtemps cherché à nous culpabiliser, en effet, comme si pécher était toujours commettre une terrible faute morale… Tout ça à cause d’une simple erreur de traduction…
— Une erreur de traduction ?
— Oui, le mot d’origine, utilisé par Jésus, que l’on a traduit par « péché » était khtahayn. Il signifie plutôt « erreur », dans le sens où ce que l’on fait ne correspond pas à l’objectif. De même, quand Jésus parlait de ce qui est mal, il utilisait le mot bisha, qui veut plutôt dire « inadéquat ». Bref, commettre des péchés n’est pas vraiment faire le mal, mais plutôt se tromper et s’éloigner de l’objectif.
— L’objectif ? Mais… quel objectif ?
— Ah… toute la question est là…, dit-elle en versant du thé dans leurs tasses. Les chrétiens, juifs et musulmans te répondront sans doute « Trouver Dieu », les bouddhistes « Trouver l’éveil », les hindouistes « Atteindre la délivrance », et d’autres te diront « Trouver le bonheur »… Mais dans le fond, c’est sans doute un peu la même chose. Comme il est écrit dans les Veda en Inde : « La vérité est une ; nombreux sont les noms que lui donnent les sages. »
— Trouver le bonheur, répéta pensivement Jonathan.
Il prit une gorgée de thé. Sa chaleur était suave et parfumée. La lumière déclinait lentement autour d’eux. Au loin, la surface de l’océan reflétait les dernières lueurs du jour qui se peignaient sur le ciel dans des tons roses et orangés. Le jardin, baigné dans un calme remarquable, respirait la sérénité. Même les oiseaux semblaient savourer en silence la beauté du moment.
— Donc, ce que tu dis, c’est que ma semaine de farniente ne m’emmenait pas dans la bonne direction pour y parvenir, c’est ça ?
— Oui. Tu l’as senti toi-même. Tout le monde peut le sentir, d’ailleurs : on est attirés par des plaisirs facilement accessibles et, sitôt consommés, que ce soient des plaisirs gustatifs, charnels, ou même tout simplement une soirée à zapper d’une chaîne à l’autre à la télé, on est après coup un peu déçus, n’est-ce pas ? On se sent même bizarrement frustrés que ce plaisir ne nous ait pas vraiment nourris. Tout le monde a déjà ressenti ça. Spinoza le décrivait très bien au XVIIe siècle.
— Si Spinoza le décrivait…
— Et une fois de plus il n’y a aucun mal à ça, c’est juste que ça ne t’apportera pas ce que tu cherches, et que l’on cherche tous plus ou moins consciemment.
Jonathan demeura pensif quelques instants.
— Et… comment t’expliques ça ? finit-il par lâcher.
Margie prit son inspiration.
— Lors de ta semaine de plaisirs, tu cherchais à l’extérieur de toi ce qui pouvait, en quelque sorte, t’apporter du bonheur, n’est-ce pas ? Dans les restaurants, les boîtes de nuit, les magasins ou je ne sais où.
— Oui.
— Eh bien, tu ne trouveras jamais le bonheur à l’extérieur, vois-tu. Tu peux passer ta vie entière à courir après des tas de choses : si tu cherches au mauvais endroit, tu ne trouveras rien. C’est comme chercher la tombe de Nefertiti en Amérique.
— Hum…
— Et plus tu vas obtenir de plaisirs en provenance de l’extérieur, plus tu vas conditionner ton cerveau à se tourner vers l’extérieur pour y chercher des sources de satisfaction. En toutes circonstances, notre cerveau nous amène en effet à faire ce qu’il croit être le mieux pour nous. Le problème, c’est qu’il prend ses décisions en fonction de notre vécu. Si tu offres à ton cerveau des sources de contentement surtout externes, il te poussera de plus en plus à l’extérieur de toi-même.
Jonathan acquiesça.
— C’est sans doute pour ça que les religions ont longtemps incité leurs adeptes à s’éloigner de la recherche de plaisirs.
— Oui, même si cela a parfois eu comme résultat de nous culpabiliser. Ça ne mène pas non plus au bonheur… Autant savourer les plaisirs qu’on s’octroie ! Si l’on cède à la tentation, mieux vaut s’en délecter !
Jonathan sourit, pensivement.
— Le problème, c’est que ces plaisirs en question m’attirent, vois-tu. Si je veux être vraiment honnête avec moi-même, je dirais que c’est aussi pour ça que je bosse. Pour me payer ce qui me tente. Assouvir une partie de mes désirs.
— Oui, je me doute bien. Comme la plupart d’entre nous. Et comme cela ne nous satisfait pas complètement, sitôt un désir assouvi, on va même se mettre à désirer quelque chose de nouveau, qu’on n’avait pas en tête auparavant. Et au final, c’est un peu une course sans fin après l’assouvissement de désirs qui se succèdent.
— Peut-être.
Margie but un peu de thé.
— Les bouddhistes ont très bien compris ce phénomène. Ils considèrent que nos désirs sont l’une des causes de nos souffrances. C’est pour ça qu’ils invitent à se libérer de ses désirs.
— Se libérer de ses désirs…
— Tout à fait.
— Mouais. Je comprends la théorie, mais, en pratique, je ne suis pas sûr d’adhérer à cette idée.
— Pourquoi ?
— J’ai un peu l’impression que ce sont mes désirs qui me font vivre.
— Qui te font vivre ?
— Bien sûr. Si je n’ai plus de désirs, je ne sais pas ce qui va me faire avancer dans la vie. C’est plutôt un moteur, non ? C’est bien parce que je désire des choses que ça me donne de l’énergie pour me battre. Si je parvenais à me libérer de mes désirs, comme tu dis, eh bien, il y aurait… comme un grand vide. Tu vois, je m’imagine comme ça, zen, sans rien faire parce que je n’ai plus envie de rien, et je trouve ça… un peu tristounet, non ? Un peu déprimant.
Margie sourit.
— Ah, mon chéri, tu dis ça parce que notre société ne t’a amené à ressentir que les plaisirs fugaces issus de la satisfaction de tes désirs ; elle ne t’a pas donné l’opportunité de ressentir la vraie joie, celle qui vient de l’intérieur.
— Peut-être…
— Quand tes parents voulaient te faire plaisir, qu’est-ce qu’ils faisaient pour toi ?
— Ben… je sais pas, ils m’offraient un cadeau…
— Quel cadeau ?
— Comment ça ?
— Comment ils choisissaient ce cadeau ?
— Je sais pas… je présume qu’ils essayaient de savoir de quel jouet j’avais envie.
Margie hocha la tête d’un air entendu.
— Oui. Quel jouet tu désirais… Et pour ton anniversaire, qu’est-ce qu’ils faisaient pour toi ?
— Un cadeau, bien sûr.
— Pour Noël ?
— Oui, des cadeaux.
Margie se pencha en avant et resservit du thé.
— Le problème, vois-tu, c’est que tes parents voulaient sincèrement te faire plaisir, et tu devais le ressentir, je présume. Ils voulaient sans doute ton bonheur.
— Bien sûr.
— Ils ne réalisaient pas qu’en fait, ils étaient en train de t’enseigner qu’on devient heureux en recevant quelque chose de l’extérieur pour satisfaire ses désirs.
— Je vois…
— Sauf que c’est complètement faux. Plus tu te tourneras vers l’extérieur pour chercher des satisfactions, plus tu ressentiras le manque. Plus tu courras après tes désirs, moins tu seras satisfait.
Jonathan acquiesça lentement.
— C’est devenu culturel, tu vois, reprit Margie. C’est en nous, maintenant. On nous a conditionnés à ça. Et après, on en arrive à ce que tu décrivais il y a deux minutes : la satisfaction de tes désirs est ce qui te fait avancer dans la vie, disais-tu. Tu réalises ? Tu vois à quel point on est conditionnés ? Et après on se tue au travail pour ça, sans réaliser qu’on n’a pas besoin de tout ce après quoi on court…
Jonathan regarda pensivement au loin. Un voilier glissait lentement sur la surface de l’océan.
— Bon, c’est très bien tout ça, mais comment je fais pour lutter contre mes désirs, moi ? Parce que je n’y peux rien s’ils sont là…
— Il ne faut surtout pas lutter contre ses désirs !
— Je ne te suis plus du tout, là.
— Si tu luttes contre tes désirs, ça signifie qu’une partie de toi a envie de quelque chose, et une autre partie de toi lutte contre cette envie.
— Exactement.
— C’est une sorte de guerre intérieure entre toi et… toi.
— Tu peux dire ça comme ça.
— Eh bien, ça ne risque pas de marcher ! C’est d’ailleurs pour ça que la plupart du temps, quand on fait un régime, on échoue. Tu comprends, quand on fait la guerre contre soi-même, une chose est sûre : l’un de nous va perdre !
Jonathan la regarda, interloqué.
— Alors quelle est la solution ?
Margie secoua la tête.
— En fait, je ne crois pas que l’on puisse retirer des choses en nous, que ce soient des désirs ou quoi que ce soit d’autre. Si t’as régulièrement de violentes envies de gâteaux ou de chips, accroche-toi pour retirer ça. Bon courage.
— Je ne te le fais pas dire.
— On ne peut rien retirer en nous. On ne peut qu’ajouter.
— Ajouter ?
— Oui, ajouter en nous des choses qui sont plus fortes que nos désirs, des choses qui vont transcender nos désirs et nous nourrir, nous illuminer au point de nous les faire oublier. Juste oublier. Alors nos désirs s’évaporent d’eux-mêmes. Ils se dissolvent.
— Et… c’est quoi, ces choses ?
— Celles qui nous permettent d’exprimer qui on est véritablement, et ce pour quoi on est fait. Ces choses qui nous apportent un contentement, une joie qui vient du plus profond de nous-même.
Jonathan la regarda quelques instants sans rien dire.
— Et… comment je trouve ça, moi ?
Margie se pencha vers lui et lui souffla, sur le ton de la confidence :
— Cherche à l’intérieur.
Jonathan ne la quitta pas des yeux, tandis que les mots chuchotés résonnaient au plus profond de lui-même.
Il inspira profondément. Le temps semblait suspendu et, dans le jardin silencieux, les plantes retenaient leur souffle.
— Et pour ça, dit-elle, il faut s’accorder de l’espace et du temps rien que pour soi. Laisser émerger des choses… Apprendre à décoder les messages de ton cœur, de ton corps…
Les paroles de Margie semblèrent flotter dans les airs, dans la douceur du soir, sous les étoiles scintillantes. Elle souriait, son beau regard lumineux semblant émerger de toutes les belles rides d’un visage sculpté par les années d’une vie riche et foisonnante d’expériences.
— Je ne suis pas sûr de recevoir de tels messages, comme tu dis, pourtant je n’ai pas non plus l’impression de les refouler…
— Sans s’en rendre compte, on le fait tous plus ou moins, à notre époque.
Jonathan n’était pas très convaincu.
— Ça t’arrive d’être fatigué ? demanda Margie.
— Comme tout le monde.
— Quand on est fatigué, c’est que notre corps nous réclame du repos, et notre cerveau, du sommeil. Et nous, qu’est-ce qu’on leur donne ? Un café !
Jonathan acquiesça lentement, en pensant à tout ce qu’il ingurgitait pour carburer au travail…
— Est-ce qu’il t’arrive d’avoir un coup de blues, de temps en temps ? demanda Margie.
Jonathan soupira.
— Eh bien, oui, ça m’arrive, bien sûr.
— Et que fais-tu dans ce cas-là ?
— Qu’est-ce que je fais ? Ben… je sais pas… Pourquoi ?
— Repense à la dernière fois que ça t’est arrivé.
— La dernière fois… OK, c’était…
— Ça ne me regarde pas. Dis-moi juste ce que t’as fait, quand t’as ressenti cette déprime ?
— Très simple : j’ai pris quatre carrés de chocolat ! Euh… non… huit.
— Et ça allait mieux, ensuite ?
— Pas vraiment, mais au moins ça m’a donné un peu de plaisir sur le moment. C’est déjà ça.
— Alors qu’est-ce que t’as fait, ensuite ?
— Je crois que j’ai allumé la télé.
— Tu vois : c’est encore le même schéma. On cherche à l’extérieur des solutions à nos problèmes intérieurs : le chocolat, un plaisir qui vient de l’extérieur de toi, et la télé, un flot d’informations et d’émotions qui lui aussi vient du dehors.
— Et c’est grave, docteur ?
Margie gloussa.
— Comme disait Paul Watzlawick, qui vivait pas loin d’ici : c’est désespéré, mais c’est pas grave !
— Tu me rassures, là…
— Bon, ça vaut sans doute mieux que de prendre des cachets, même si c’est encore le même schéma ! D’ailleurs, quand t’es malade, je suis sûre que ton premier réflexe, c’est…
Jonathan répondit sur un ton faussement abattu :
— Prendre un médicament.
Margie rit et resservit du thé.
— Crois-moi : c’est à l’intérieur que se trouve la solution à la plupart de nos problèmes.
— Je vois.
— C’est l’une des grandes illusions de notre époque. On écoute de moins en moins notre for intérieur. D’ailleurs, on en arrive même parfois à ne plus vraiment savoir ce que l’on veut faire de notre vie. Et en plus, au quotidien, on a tendance à se perdre en voulant correspondre à des normes qui ne sont pas les nôtres, des normes imposées par la société.
— Des normes ?
— Oui, des normes ou des codes, appelle ça comme tu veux. Des codes de comportement, d’opinion, et surtout de goût. J’ai parfois l’impression qu’on aime, non pas ce que nous susurre notre cœur, mais ce que l’on nous pousse à aimer. Est-ce vraiment nous qui choisissons nos vêtements, nos téléphones, nos boissons, ou les films qu’on regarde ?
— Oui, mais tu sais, c’est un peu inévitable, de nos jours. On est interconnectés, alors on s’influence tous les uns les autres. Il n’y a pas de mal à ça.
— Non, bien sûr, il n’y a pas de mal. Mais dans ce contexte d’interconnexion, il faut quand même rester suffisamment connecté à soi-même pour bien vivre sa vie, pas celle des autres.
Jonathan repensa à ses longues marches, seul dans la nature de Big Sur, et à ce sentiment très fort, jamais ressenti jusque-là, d’être vraiment lui-même.
— Pour bien vivre sa vie, reprit Margie, il est nécessaire d’être à l’écoute de ce qui vient du plus profond de nous-même. Entendre les messages chuchotés par notre âme. Mais notre âme est comme un ange qui murmure d’une voix si douce, si faible, qu’il faut tendre l’oreille. Comment veux-tu la percevoir dans le brouhaha incessant ? Comment veux-tu y prêter attention quand ton esprit est en permanence accaparé par des milliers de choses en dehors de toi-même ?
— Peut-être pas des milliers…
— Pense à toutes ces informations auxquelles on est soumis en permanence, tous ces stimuli.
— Laisse-moi deviner : tu vas dénoncer la télé, l’Internet, les réseaux sociaux, les jeux vidéo, les flots d’e-mails sur le portable, les SMS…
— Je ne dénonce rien, tout ça est très utile, si on est assez vigilant pour ne pas se laisser prendre au piège. Car sais-tu pourquoi on en devient dépendant ?
— Non.
— Parce qu’ils induisent en nous des émotions. Et vois-tu, lorsqu’on ressent des émotions, on se sent vivre. Alors on en veut, encore et encore. C’est pour ça qu’on reste connectés à tous ces réseaux sociaux. Dès qu’un message nous concerne, on ressent une émotion. Une information nous alerte ? Une émotion. Quelqu’un pense à moi ? Une émotion. Une tempête a frappé dans un pays ? Une émotion. Une fois de plus, il n’y a aucun mal à ça, mais à force d’être absorbé par ce qui vient de l’extérieur, on perd le contact avec nous-même. Plus nos émotions sont induites par l’extérieur, moins on sait les faire émerger de l’intérieur par nos propres pensées, nos actions, nos ressentis. C’est un peu comme si on vivait dans un wagonnet de montagnes russes, ballottés à longueur de journée dans un train dont on ne connaît pas le conducteur et dont on ignore où il nous emmène.
Jonathan acquiesça lentement, pensif.
— Tu sais, reprit Margie, une graine a du mal à germer dans une terre étouffée par une végétation envahissante. Il faut un peu d’espace pour que la lumière vienne à nous.
Jonathan laissa son regard voguer autour de lui. La lune s’élevait au-dessus de l’océan, plongeant le jardin dans un clair-obscur saisissant. Une carte postale en noir et blanc.
Margie reprit :
— Si on ne prend pas le temps d’écouter notre âme, de recueillir ce qui vient du plus profond de nous-même, alors on risque de ne pas vraiment se connaître. Et quand on ne se connaît pas…
Elle s’interrompit pour croquer tranquillement dans un biscuit au gingembre.
— Quoi ?
— Quand on ne se connaît pas, on laisse nos illusions diriger notre vie.
Jonathan leva les yeux vers elle.
— Nos illusions ?
— Oui, on a tous des illusions sur la vie, qui nous poussent dans telle ou telle direction. Au fond de nous, notre conscience sait qu’il ne s’agit pas de la réalité et qu’on fait fausse route. Mais si on n’écoute pas notre cœur, on laisse ces illusions nous mener en bateau et nous priver d’une vraie liberté. On peut devenir esclave de nos illusions…
— C’est pas très clair pour moi.
Margie but quelques gorgées de thé.
— Il faudrait que j’illustre mes propos… Tiens, prenons mes maris, par exemple.
— C’est vrai que t’en as eu quelques-uns…
— Quand on aime, on ne compte pas ! Mon premier mari était un homme charismatique qui aimait le pouvoir. Son illusion était de croire que les gens n’étaient pas dignes de confiance et qu’il lui était nécessaire de tout diriger et tout vérifier. En toutes circonstances, son obsession était de contrôler la situation et surtout… les gens autour de lui ! Mais la vie se charge de transformer nos angoisses fantasmatiques en réalité. Les peureux se font tourmenter, les gens qui craignent de ne pas être à la hauteur échouent, ceux qui ont peur d’être rejetés finissent par l’être. Et quand, par manque de confiance, on veut tout contrôler, eh bien, on ne contrôle rien : contrôle ta femme, elle te trompera. Contrôle tes enfants, ils se rebelleront. Contrôle ton peuple, il fera la révolution.
— C’est pour ça que tu l’as quitté ?
— Il voulait me faire renoncer aux missions d’exploration en Égypte. Comme si j’allais tomber amoureuse d’une momie…
Elle trempa un biscuit dans son thé et le savoura.
— Et ton deuxième mari ?
— Lui, c’était très différent. Son illusion était de se croire plus intelligent que tout le monde. Ça lui donnait une attitude un peu condescendante à l’égard des autres. Il les écoutait en se tenant un peu en retrait, comme s’il jugeait en permanence les âneries qu’ils racontaient. Je ne parle même pas de son mépris pour les réactions émotionnelles… Il lui arrivait de glisser froidement quelques mots destinés à montrer à son interlocuteur le manque de rationalité de ses propos. Inutile de dire que nous avons perdu beaucoup de nos amis…
— Mais pourquoi dis-tu que son intelligence était une illusion ?
— C’est la croyance en la supériorité de son intelligence qui en était une. Ce n’est pas parce qu’on est scotché dans le mental qu’on est plus intelligent.
— Scotché dans le mental ?
— Oui, je ne vais pas te faire un cours de biologie, mais pour faire simple, on a trois cerveaux…
— Angela doutait que j’en aie un ; finalement, j’apprends que j’en ai trois.
— En fait, plus précisément, notre cerveau comporte trois couches, et chacune est plus ou moins développée selon chacun d’entre nous : on a un cerveau archaïque hérité de nos ancêtres reptiliens, il y a quatre cents millions d’années, donc bien avant l’homme préhistorique. C’est cette couche du cerveau qui nous donne des réflexes primitifs de lutte pour la survie, de territorialité, d’agressivité. Il y a des gens qui ont le cerveau archaïque plus développé que d’autres, et ceux-là sont doués pour agir et réagir. Ils ont en général le goût du pouvoir, de l’argent, du sexe…
— Nos hommes politiques !
Margie éclata de rire.
— Et les autres couches ? demanda Jonathan.
— Le cerveau limbique, grâce auquel on ressent nos émotions et celles des autres, et qui nous permet de développer notamment nos qualités relationnelles. Il est apparu avec l’arrivée des premiers mammifères qui devaient prendre soin de leurs petits, incapables de survivre sans le dévouement des adultes. Et enfin le néocortex, siège de ce qu’on pourrait appeler le mental : la pensée logique, la capacité de conceptualisation, etc.
— Je vois…
— L’idéal, dans la vie, est de trouver un équilibre entre ces trois cerveaux pour être en fin de compte aussi à l’aise dans l’action, l’émotion que dans la pensée abstraite.
— Donc ton deuxième mari avait le néocortex bien développé…
— On peut le dire. Mais l’intelligence ne se résume donc pas au mental. Elle repose sur un usage équilibré des trois couches de notre cerveau. Et lui avait des difficultés sur le plan émotionnel, en l’occurrence. Il se connaissait peu et comprenait mal les autres. C’était quelqu’un qui n’écoutait jamais son cœur, ses envies, ne comprenait pas ses propres émotions. Les miennes, j’en parle même pas…
— Vous êtes restés en contact après votre divorce ?
— J’ai appris qu’il avait fini avec un Alzheimer. Un comble, pour lui qui se voyait avec la tête bien remplie…
— Le pauvre.
— Il a très vite oublié qu’il en était atteint…
Margie but une gorgée de thé.
— Mon troisième mari était encore très différent. Lui cherchait le bonheur dans son statut. La plus grande des illusions, sans doute… Au début, j’étais admirative du personnage, qui en imposait. Et puis un jour, j’ai réalisé qu’il courait après tout ce qui pouvait dorer son blason et lui donner de l’importance. Depuis les titres jusqu’aux tenues élégantes en passant par la marque de sa voiture, l’allure de notre maison, ou les bons mots qu’il plaçait dans ses conversations. Même ses relations étaient soigneusement choisies pour le valoriser. Rien ne venait de son cœur, tout était dicté par son besoin de reconnaissance. Je crois qu’il finissait par s’impressionner lui-même, sans être heureux pour autant : il en fallait toujours plus, comme s’il n’était jamais à la hauteur de l’image qu’il convoitait. Sans doute avait-il besoin de se rassurer, de compenser un manque d’estime de soi savamment caché… Quand j’ai voulu changer de métier pour devenir biologiste, il a tout fait pour m’en empêcher : être marié à une archéologue, c’était classe. Biologiste, c’était plus commun.
Jonathan ne put s’empêcher de rire.
— Il est mort écrasé par une voiture, dit Margie d’un ton très détaché.
— Quelle horreur !
— Mais non ! Au contraire !
— Comment peux-tu dire une chose pareille ?
— C’était une Rolls-Royce, au sortir d’une soirée arrosée dans un château. Une mort rêvée, pour lui ! Imagine, s’il avait été renversé par une mobylette en banlieue…
— Margie…
— On a suivi son testament à la lettre : des funérailles grandioses, avec tout le gratin local, un orchestre et des chœurs pour le Requiem de Mozart, et une tombe plus monumentale que celle de Ronald Reagan. Ça a impressionné tout le monde. Moi, pas trop. À côté de Toutankhamon, c’était quand même petit joueur, tu comprends…
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