Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Laurent Gounelle · Chapitre 27 sur 43

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Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Chapitre 26

26

 

— Monsieur Jonathan Cole !

— Bonjour monsieur Chatterjee. Comment allez-vous ?

— Pas mal, pas mal. Ça faisait longtemps que je vous avais pas vu, dites donc.

M. Chatterjee tenait un commerce de quincaillerie de centre-ville. Une belle surface dans un espace biscornu, au rez-de-chaussée d’un vieil immeuble à moitié insalubre. Des articles de toutes sortes et de toutes les couleurs stockés en pagaille sans logique apparente. On en trouvait dans tous les recoins, suspendus en hauteur, sur les murs, ou posés dans des racks surchargés montant jusqu’au plafond et formant des allées étroites dans lesquelles il fallait presque se faufiler pour passer. Une vague odeur d’encens flottait dans l’air, seul signe des origines pakistanaises du propriétaire.

— J’ai repris tous vos contrats et j’ai fait le point.

— Laissez-moi deviner : vous en avez un de plus à me vendre.

Jonathan se mit à rire.

— C’est presque le contraire. Je me suis rendu compte que certains de vos contrats recouvraient plusieurs fois le même risque. Bref, vous payez plusieurs fois pour la même protection. Alors j’ai tout remis au carré et vous allez économiser quatre-vingt-neuf dollars par mois.

— Bonne nouvelle !

— Oui, je me suis dit aussi que ça vous ferait plaisir.

— Et… il y a autre chose ?

— Comment ça ?

— Vous avez quelque chose d’autre à me vendre ?

— Non.

— Vous n’êtes pas venu seulement… pour me dire ça, j’imagine.

— Euh… eh bien, si. J’ai vérifié, je vous dis : maintenant, tout me semble carré.

M. Chatterjee le regarda, interloqué.

— Bon… Je vous offre une tasse de masala chaï ?

Le reste de la semaine se passa à merveille. Jonathan avait retrouvé le plaisir de travailler qu’il avait au début de sa carrière. Il visitait ses clients, réajustait leurs contrats en fonction de leurs vrais besoins, et leur conseillait de nouvelles protections quand c’était utile. Il se sentait porté par un élan nouveau, une énergie retrouvée. Son travail avait de nouveau un sens pour lui. Sa mission, son rôle l’épanouissaient.

Quand arriva le vendredi, il se retrouva seul à la terrasse du café avec Angela. Un peu plus loin sur le même trottoir, un vieux saxophoniste égrenait des standards de jazz avec un manque de conviction désarmant, une casquette retournée devant lui sur le sol.

— Michael n’a pas pu venir, dit-elle. Une urgence en clientèle, il vient de m’envoyer un texto.

Ils commandèrent leur café. Jonathan se sentait presque timide de se retrouver seul avec elle. Il n’en avait plus l’habitude et ressentait un mélange d’émotions contradictoires allant de la gêne à une sorte de joie confuse. Elle avait l’air moins troublée que lui. À moins qu’elle ne cachât habilement son désarroi.

La voix de Margie ne le quittait pas, l’exhortant à parler à Angela, à lui dire ce qu’il avait sur le cœur. Confie-lui tes sentiments. Mais plus il entendait ses conseils, plus il se figeait dans une retenue protectrice.

Le saxophoniste émit un couac suraigu et continua sans s’interrompre.

Angela meublait la conversation, mais Jonathan avait l’impression qu’elle évitait son regard. Elle relata les nouvelles du cabinet et ce qui était arrivé pendant son absence, puis, quand le sujet fut épuisé, elle commenta l’actualité sous le prisme de son regard biaisé d’un humour corrosif, cet humour qu’il affectionnait tant. Par moments, il l’écoutait sans vraiment se concentrer sur ses propos, appréciant juste la conversation en tant que telle, se complaisant dans un semblant de relation retrouvée, s’abandonnant à une illusion volontaire.

Et puis à un moment, quelque chose lui parut basculer : il lui sembla percevoir un plaisir similaire chez Angela, il lui sembla qu’elle aussi appréciait de partager ce moment, seule avec lui. C’était à peine perceptible, à peine une légère lumière dans le regard, une esquisse de sourire sur les lèvres. Alors la voix de Margie devint plus pressante, insistante, jusqu’à devenir irrésistible. C’était le moment ou jamais.

Il ne la quittait pas des yeux, sentant monter en lui une confiance nouvelle, le courage qui lui manquait jusque-là. Angela continuait de parler, avec maintenant un vrai sourire sur les lèvres. Il ne rêvait pas : elle souriait, vraiment, et de plus en plus souvent ses yeux se posaient sur lui.

— Angela…

Elle ne l’entendit pas. Elle continuait de parler avec ce sourire délicieux qu’il adorait. Vibrant au son mélodieux de Charlie Parker, le saxophone paraissait avoir trouvé l’harmonie qui lui convenait.

— Angela…

Elle leva les yeux sur lui, se tut et le regarda. Un regard doux qui semblait attendre quelque chose. Un regard qui l’encourageait à parler. Il aurait aimé faire durer cet instant, préserver son intensité, conserver à jamais le regard d’Angela dans ses yeux à lui.

— Angela… Je voulais te dire… C’est toi qui avais raison… autrefois… quand tu me reprochais de trop peu m’investir dans la famille… l’éducation de Chloé… tout ça… Je l’ai compris récemment… et… je voulais te le dire…

Elle ne répondit pas, continuant de le fixer en silence. Il reprit :

— J’ai réalisé aussi qu’à l’époque je ne savais peut-être pas te montrer, ou… te dire… que je t’aimais. C’est bête mais je pensais que tu le savais, que t’avais pas besoin de l’entendre.

Elle ne réagit pas, mais l’écouta sans rien dire.

— Je voudrais aussi que… tu saches, dit-il, que mes sentiments pour toi sont… intacts. Et… je me dis qu’on ne peut pas laisser un malentendu détruire une relation… une relation qui a toujours beaucoup de valeur à mes yeux…

Il se tut. Angela ne le quittait pas des yeux, mais son sourire s’était retiré, son regard était devenu plus neutre, plus froid, et son visage, plus fermé. Elle le fixa ainsi en silence pendant un long moment, sans rien dire, sans réagir. Puis elle toussota pour éclaircir sa voix.

— Il faut que j’y aille.

Elle se leva, rangea son téléphone portable dans son sac à main qu’elle mit sur l’épaule, puis disparut dans le petit flot de piétons en route vers le travail.

Jonathan, désemparé, laissa son regard se perdre sur la foule de ces passants anonymes qui avançaient d’un pas soutenu vers leurs tâches quotidiennes.

Il se sentait tout d’un coup vide, vide d’énergie, vide de pensées. Vide d’espoir. Le son sans âme du saxophone résonnait dans sa tête. Le flot continu de passants effleurait ses yeux sans pour autant capter leur attention, comme de l’eau qui coule sur des feuilles sans parvenir à les mouiller.

Un long moment s’écoula ainsi, et Jonathan ne sortit de sa torpeur que lorsque la serveuse posa la note sur la table.

Il sortit machinalement son portefeuille et régla l’addition.

Puis il finit par prendre son téléphone, appela et attendit, les sonneries se superposant aux notes du saxophone.

— Michael, c’est moi, Jonathan.

Il prit son inspiration avant de poursuivre.

— J’ai bien réfléchi. Finalement, j’accepte ton offre. Préviens l’avocat, qu’il fasse les papiers. Le plus tôt sera le mieux.

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