Le Jour Où J'ai Appris À Vivre
Chapitre 33
33
Après avoir dragué en vain les moches, il se rabat sur des cibles à sa portée
Sous ce titre anodin, le blog diffusait une série de vidéos, toutes plus poilantes les unes que les autres, où l’on voyait notamment Jonathan alpaguer dans la rue une vieille d’au moins quatre-vingts ans et lui tenir des propos flatteurs.
Cours de séduction, démonstration no 9
Là, on voyait Jonathan attendre sur le trottoir que les passagers descendant d’un tram se dirigent vers lui. On apercevait dans ses yeux ce qui pouvait ressembler à une lueur d’espoir. Puis on le voyait se diriger vers un gros baraqué avec une tête de killer, plus viril tu meurs, et là, chose à peine croyable, le Jonathan qui l’accoste et essaye de le séduire en bredouillant lamentablement, avant de se faire jeter.
Sur le blog, les internautes se déchaînaient, de plus en plus nombreux, se vautrant dans la moquerie et la raillerie, traînant Jonathan dans la boue. Les insultes fusaient, les commentaires assassins pleuvaient, et Ryan jubilait.
Après avoir longtemps cherché par tous les moyens à faire connaître ses cons, Ryan s’attelait maintenant à une tout autre tâche : gérer le succès. Le flot de visiteurs du site grossissait de jour en jour, et il fallait alimenter le système. Heureusement, son con vedette était productif : on ne l’arrêtait plus.
*
* *
Jonathan se rasait, un œil sur le jardin de Gary. Le bougre hurlait sur ses pauvres gamins qui n’avaient pas l’air d’avoir fait grand-chose de mal.
En cherchant le chargeur de son rasoir, Jonathan tomba sur la lotion qu’il utilisait auparavant pour teindre ses premiers cheveux blancs. Il sourit et la lança dans la petite poubelle de la salle de bains. Au moment où il mit la main sur le chargeur, on sonna vigoureusement à la porte.
Il dévala l’étroit escalier de bois peint en blanc et ouvrit.
Un homme en costume-cravate lui mit sous les yeux un badge métallique sur lequel figurait sa photo.
— James Gordon, huissier de justice.
Il lui tendit un pli.
— Ceci est une mise en demeure de la Bank of California. Comme vous allez le lire, vous disposez de quinze jours pour rembourser votre découvert, faute de quoi je reviendrai faire un inventaire du mobilier.
Jonathan resta sans voix.
— Veuillez signer ici, dit l’huissier en lui tendant un récépissé et un stylo.
*
* *
Gary réprima un frisson quand il vit la petite enveloppe beige dans sa boîte aux lettres. C’était son seul courrier, ce matin-là. Il jeta un œil attentif à travers la vitre sur l’avenue, puis soupira. En traversant le magasin, il lança à ses gamins attablés devant leur petit déjeuner :
— Grouillez-vous de finir, on va bientôt ouvrir !
Il sortit dans la cour et referma soigneusement la porte derrière lui. Puis il déchira l’enveloppe et sortit le feuillet. Le même papier beige au toucher doux que la dernière fois.
Tes grands-parents aimaient tes parents mais ne savaient pas le leur
dire
Gary fixa longuement le texte, qu’il relut machinalement plusieurs fois. Nom de Dieu, qu’est-ce qu’on lui voulait ? Qui diable pouvait lui balancer des trucs comme ça ? Qu’est-ce qui se passait dans sa vie, en ce moment ?
*
* *
Raymond en avait gros sur la patate. Pas une place pour lui au Stella’s. Complet. On osait lui dire ça à lui, lui qui faisait partie des meubles depuis près de quarante ans. C’est la première fois qu’on lui faisait cet affront, et l’humiliation lui cuisait le visage, il en suait de rage. Il en aurait pleuré.
Profondément vexé, il se traîna jusqu’au bar situé plus loin, là-bas, à la lisière du site. Un bar où les beautiful people ne mettaient pas les pieds. Il se sentait plombé comme si dans son sac on avait remplacé sa caméra par un rocher de deux tonnes.
Il poussa la porte, entra et s’installa au bar sans retirer ses lunettes de soleil.
— Une Bud.
Il but jusqu’à ce que l’alcool commence à dissoudre sa honte.
Alors il soupira profondément et se détendit un peu. Pas bon pour la tension, un coup pareil.
Il finit par se retourner et jeta un coup d’œil vers la salle.
Ce qu’il vit le cloua sur place.
Warren, le coach d’Austin, était en train de déjeuner avec le sponsor de son principal adversaire, Jack Volsh, le seul qui soit en mesure de lui rafler le titre. Son ennemi juré.
Raymond n’en revenait pas.
Ça me regarde pas, mais, là, y a quelque chose qui va pas.
C’était sans doute pas un hasard s’ils étaient venus se planquer dans un bar où ils étaient sûrs de ne rencontrer personne.
Ben tiens…
Tout s’expliquait, maintenant, tout devenait clair.
Warren était vendu.
OceanofPDF.com