Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Laurent Gounelle · Chapitre 32 sur 43

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Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Chapitre 31

31

 

 

Jonathan regarda son associé. Depuis quelque temps, Michael était différent, un peu moins jovial à son égard, même si, par ailleurs, il n’avait pas perdu son sens de l’humour. Sans doute ne lui pardonnait-il pas sa nouvelle façon de travailler moins productive. Pourtant, cela n’impactait pas son salaire à lui, chacun étant commissionné sur ses propres résultats.

Mais en un sens, Jonathan le comprenait. Entre associés, c’est comme dans un couple : si l’un vient à évoluer différemment de l’autre, la cohabitation peut vite devenir difficile.

Inévitablement, l’image d’Angela passa devant ses yeux. Depuis l’humiliation qu’il avait ressentie après s’être confié à elle, ils s’évitaient soigneusement. Jonathan partageait le café matinal avec Michael, un jour sur deux. Une sorte d’accord tacite, jamais formulé.

Ce matin-là, la terrasse était bondée.

— L’homme avec un polo beige assis en face de la fille en rouge, c’est un client, dit Jonathan en baissant la voix.

Michael le regarda quelques instants.

— J’espère que tu lui as mis le paquet en assurance incendie.

— Pourquoi ?

— Je connais sa nana.

— Et alors ?

— Elle a le feu au cul.

Jonathan sourit.

— Non, en fait, c’est pas la peine, ajouta Michael. Partout où elle passe, t’es sûr d’avoir l’arrêté de catastrophe naturelle.

— Tais-toi, Michael, protesta Jonathan en riant malgré lui.

— Tiens, à propos de catastrophe, t’as vu comment il est fringué, le mec à droite, au bout ?

Jonathan regarda dans la direction.

— C’est… différent, c’est original…

— Ça, pour être différent, c’est différent, dit-il, hilare.

La serveuse s’approcha d’eux.

— Bonjour, qu’est-ce que je vous sers aujourd’hui ? dit-elle avec un léger zozotement.

— Deux cafés, dit Jonathan.

Michael la regarda s’éloigner.

— Ze vous apporte za tout de zuite, dit-il.

— Tais-toi…

Jonathan l’avait déjà remarqué dans le passé : quand Michael allait mal, son humour devenait moqueur.

— Tu vas prendre un peu de vacances, cette année ? demanda Jonathan.

Michael secoua la tête.

— Il faut bien qu’il y en ait qui bossent.

Jonathan ne releva pas.

Devant eux, une voiture entreprenait de faire un créneau.

— Ouh là… c’est pas gagné, dit Michael. Tiens, fais comme moi : on la regarde tous les deux en riant, et je te parie qu’elle y arrive pas, qu’elle finira par renoncer.

— Michael…

— Mais si, vas-y, je l’ai déjà fait quinze fois, c’est à mourir de rire. Elle a un peu de mal, tu la fixes, et après, elle n’y arrive plus du tout !

— Je n’ai pas envie de faire ça.

— On peut bien rigoler un peu. Ça me rappelle un autre truc. Mais faut être une tablée de trois ou quatre en terrasse pour que ça marche : tu repères une femme qui s’approche en talons, et tout le monde fixe ses pieds, les sourcils froncés, comme si elle avait un problème. Et tu sais quoi ?

— Non.

— Neuf fois sur dix, ça la fait trébucher !

Et il partit dans un fou rire.

— Je te jure, c’est trop drôle !

Jonathan sourit.

— Eh oui… quand on veut voir des problèmes, on crée des problèmes.

Michael n’entendit pas.

— Les pires, au volant, c’est quand même les vieux. Comme ils ont la nuque raide, ils ne se retournent pas pour reculer, ils ne regardent même pas de côté avant de tourner. On se demande pourquoi ils restent pas en maison de retraite.

La serveuse déposa les cafés.

Jonathan regarda Michael quelques instants, puis se pencha vers lui et baissa la voix.

— Quand j’ai un torticolis, moi aussi, j’ai la nuque raide.

— Pas de chance.

Jonathan continua à voix basse, sur le ton de la confidence :

— Parfois, quand je me gare, je m’y prends comme un pied et je loupe le créneau. Parfois aussi, il paraît que j’avale les mots quand je parle et on comprend rien à ce que je dis. En fait… j’ai plein de défauts : j’ai souvent peur, j’suis pas très courageux. Je doute parfois de moi, aussi, et puis je manque un peu d’énergie. Je…

— Pourquoi tu me dis ça ? interrompit Michael, visiblement embarrassé par ces aveux.

— Et je vais te faire une confidence : je ne suis pas perfectionniste. Je déteste fignoler quelque chose dans les détails, et d’ailleurs quand j’aime pas faire un truc, je le remets à plus tard, de jour en jour, jusqu’à ce que ça devienne un problème. Et alors, ça me prend trois fois plus de temps que si je l’avais fait tout de suite. Mais je ne peux pas m’en empêcher. C’est con, hein ? Et puis, je ne suis pas très patient, je m’énerve facilement. Par exemple, quand Chloé fait des bêtises, je vais crier et après, je m’en veux. Et puis aussi j’ai…

— Mais… pourquoi tu me dis tout ça ?

— J’ai aussi du mal à…

— T’as aussi des qualités…

Jonathan s’arrêta net, et se redressa tranquillement.

— Oui, dit-il avec un grand sourire. J’ai aussi des qualités.

*

* *

Ryan ouvrit un œil et regarda le réveil.

Merde.

Neuf heures. Pourquoi ne s’était-il pas réveillé plus tôt ? Il se leva d’un bond, courut à la fenêtre du salon et entrouvrit les voilages noirs. À tous les coups, il avait loupé le passage de Jonathan sur la terrasse. Déjà qu’on ne l’avait pas vu la veille…

Il scruta les tables occupées. Soudain, il l’aperçut debout derrière une table, visiblement sur le point de partir, seul face à la serveuse. Fuck !

Il se précipita sur son matériel, mit tout en marche en un clin d’œil et enfila le casque sur ses oreilles.

— Et je voulais aussi vous dire une chose, dit Jonathan à la serveuse.

Ryan resserra le plan sur leurs visages.

— Vous avez un joli sourire et c’est très agréable. Ça me met de bonne humeur dès le matin.

La serveuse sourit de plus belle, et se mit à rougir un peu.

Jonathan quitta la terrasse.

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