Le Jour Où J'ai Appris À Vivre
Chapitre 28
28
Raymond posa sa caméra sur la chaise puis remua doucement, pour se détendre, l’épaule qui l’avait portée. Il venait de filmer l’arrivée au vestiaire d’Austin Fisher, juste avant le quart de finale. Un sacré type, ce Fisher. Même blessé, il continuait de gagner, alors que le bruit courait qu’il souffrait comme une bête. Par cette chaleur, en plus…
Les cameramen se bousculaient dans la salle sombre et mal ventilée, parcourue en tous sens par un enchevêtrement de câbles.
Raymond décapsula une bière, s’épongea le front d’un revers de manche et vida d’un trait la moitié de la canette.
Il aperçut Warren passer et détourna le regard. Pas envie de saluer un type aussi peu aimable. Et ingrat, en plus.
— Attendez une seconde !
Une jeune femme très souriante qu’il ne connaissait pas interpellait Warren alors qu’il s’apprêtait à passer la porte du vestiaire. Sans doute une nouvelle recrue.
Le coach se retourna.
— Clara Spencer de CNN, lui dit-elle d’un ton très enjoué. Je m’autoproclame présidente du fan-club d’Austin !
Warren la toisa froidement sans rien dire.
— Je veux absolument interviewer Austin une minute pour recueillir son état d’esprit avant le match. Juste une minute.
Warren lui adressa un regard glacial.
— C’est hors de question.
— Mais…
— Surtout pas avant le match, dit-il en s’en allant.
— OK, alors je vous retrouve juste après la rencontre et…
— On verra plus tard.
Et il disparut dans le vestiaire.
Raymond n’en revenait pas. Comment un coach pouvait-il traiter ainsi une journaliste, surtout une qui se disait fan de son joueur ? À peine croyable. Surtout que d’habitude, les journalistes n’étaient pas tendres avec Austin. Pour une fois qu’il y en avait une qui lui voulait du bien… C’est pas normal, ça. Ça me regarde pas mais, là, il rend pas service à Austin, c’est sûr.
*
* *
Michael reposa sur son bureau le rapport du cabinet comptable avec les comptes prévisionnels du mois écoulé. Dégoûté, il se rejeta en arrière dans son fauteuil.
Par la fenêtre entrouverte, on entendait le flot du trafic de l’avenue, les bruits de moteurs, de klaxons, de freins, et le bip-bip des sémaphores pour les non-voyants.
Ébloui par la lumière se réfléchissant sur les carreaux de l’immeuble d’en face, il se leva pour baisser le store, mais la vieille manivelle métallique se coinça et refusa d’obtempérer. Énervé, il retourna s’affaler dans son fauteuil et soupira.
Impossible de montrer ces comptes au repreneur. Beaucoup trop risqué, tant que le contrat n’était pas finalisé. Tant pis, il valait encore mieux repousser la signature de deux mois et présenter des comptes trimestriels. À condition que ça remonte vite fait. Et pas qu’un peu. Il décrocha son téléphone.
— Jonathan, c’est moi.
— Salut Michael, comment vas-tu ?
— Mal. Je viens de lire le rapport et les comptes du mois. Le chiffre se casse la gueule. Pas qu’un peu. C’est la cata. Et tu sais quoi ? Le comptable est formel : ça vient de toi, enfin de tes clients.
Silence au bout du fil.
Michael soupira, puis d’un coup explosa.
— Mais qu’est-ce qui se passe, bordel ?
Nouveau silence.
— Je suis pas sûr, je…
— Mais c’est grave, tu te rends compte ? Ça fait sept semaines que t’as repris, et depuis ça baisse, ça baisse, ça baisse. Qu’est-ce que t’as foutu ? Même quand t’étais pas là, on faisait plus de chiffre ! Qu’est-ce que tu fous ?
— Écoute… c’est vrai que je m’y prends autrement et… enfin… c’est possible que ça ait un impact négatif sur le chiffre et…
— Non mais tu te fous de moi ? Ça fait un mois qu’on prépare les papiers pour que je te rachète tes parts et, pendant ce temps, monsieur fait des expérimentations hasardeuses. Tu veux planter la boîte ? C’est quoi ce délire ?
— Je suis désolé, Michael, je…
— Mais qu’est-ce que tu crois ? Que je vais te racheter des parts qui ne valent plus rien ?
Silence.
— Michael… je suis confus, je…
— Écoute, je sais pas ce que tu fais, je sais pas comment tu t’y prends maintenant et je veux pas le savoir. Ce que je veux, c’est que tu te remettes à bosser comme avant, jusqu’à ce que j’aie racheté tes parts. Et mets les bouchées doubles pour regagner le chiffre perdu. Il y a urgence.
Nouveau silence.
— Tu m’entends ?
— Michael… Écoute… ça va pas être possible.
— Quoi, comment ça ?
— Je ne veux pas bosser de la même manière qu’avant… Mais j’entends ce que tu me dis, je comprends ta position, je comprends que ça pose problème pour toi, pour…
— C’est le moins qu’on puisse dire !
— Je comprends tout ça mais… je veux pas transiger sur… mes valeurs. Je…
— Qu’est-ce que tu me chantes, c’est quoi ces conneries, encore ?
— Écoute… Une fois de plus, je comprends que ça pose problème pour toi, et… si ça rend ton rachat des parts moins intéressant, je veux bien y renoncer…
Michael en resta coi, interdit.
— Si tu veux, dit Jonathan, on arrête tout.
Michael finit par raccrocher. Il était vert. Ce petit con de Jonathan était en train de tout faire capoter…
*
* *
Plus une seule tablette de chocolat dans le placard.
Quand Angela vivait avec Jonathan, c’est lui qui veillait à ce que son stock soit toujours à niveau. Parfois, il s’amusait à lui laisser croire un instant qu’il n’y en avait plus, histoire de la voir paniquer, puis lui sortait tel un magicien une tablette soigneusement planquée, et éclatait de rire en voyant son soulagement.
Jonathan… Elle se sentit mal en pensant à leur dernière entrevue. Prise de court, elle avait peut-être mal agi en s’enfuyant comme elle l’avait fait. Elle n’était certes pas prête à entendre ce qu’il lui disait, mais il avait quand même eu le courage d’avoir fait ce pas. Elle se sentait ingrate, injuste.
Elle ouvrit nerveusement le placard d’à côté, au cas où.
Rien.
Elle se mordit les lèvres.
Elle trépigna une seconde dans la cuisine, puis ouvrit fébrilement d’autres placards. Il y avait bien un truc à grignoter qui lui passerait l’envie de chocolat. Un petit shoot de sucré, quelque chose, n’importe quoi…
Rien.
Bon, inutile de stresser, de toute façon, elle était bien incapable de tenir comme ça, elle le savait bien. Elle passa la tête à la porte de la chambre de Chloé et attendit quelques secondes que ses yeux s’habituent à la pénombre.
Sa fille dormait profondément, la bouche entrouverte, serrant son cochon en peluche dans ses bras. Trop mignonne.
Angela repoussa doucement la porte, prit son sac, ses clés, et sortit de l’appartement sur la pointe des pieds en refermant soigneusement derrière elle. Cinq minutes suffiraient, elle pouvait laisser sa fille sans risque, en se dépêchant.
Dans la rue, la nuit était douce et tiède. Angela hâta le pas en direction de l’avenue. La nuit laissait s’échapper du parc Dolores voisin le doux parfum des arbres. Le bruit des voitures n’était plus qu’un lointain bourdonnement. Au coin se trouvait le deli tenu par un Indien, ouvert jusqu’à minuit. Arrivée devant le magasin, elle s’apprêtait à entrer quand son attention fut attirée par une BMW qui s’arrêta de travers devant le voiturier du Fenzy’s un peu plus loin. En sortit une jeune femme en robe ultracourte avec des jambes de deux kilomètres et des talons aiguilles. Et là, stupeur, Angela reconnut la baby-sitter qui s’était retrouvée chez elle les seins à l’air en compagnie de Jonathan. La tenue jean-baskets s’était muée en robe de soirée noire.
La douleur qu’elle avait ressentie à l’époque réapparut à l’identique, comme un poison qui se répand en un instant dans tout votre corps, votre cœur, votre tête et vous plombe méchamment. Puis vinrent la surprise, l’incompréhension : comment une baby-sitter pouvait-elle se payer une BM ?
Clouée sur place, Angela vit la jeune femme à la démarche assurée abandonner les clés de sa voiture dans la main du voiturier sans même lui adresser un regard, puis s’avancer vers un homme qui attendait devant le restaurant en la regardant bizarrement. Il avait au moins trois fois son âge.
— Samantha ? demanda-t-il d’un ton hésitant.
En guise de réponse, elle déposa brièvement un baiser sur ses lèvres.
Ils échangèrent quelques mots puis entrèrent dans le restaurant.
Angela sentit le dégoût et la colère monter en elle. Non seulement Jonathan l’avait trompée, mais en plus c’était avec une call-girl.
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