Le Jour Où J'ai Appris À Vivre
Chapitre 15
15
— Il est vraiment magnifique, ton gazon !
— Tu trouves ?
Margie et Jonathan traversaient le jardin de la propriété, descendant lentement vers l’océan. L’air était encore doux bien que le soleil se soit déjà hissé assez haut dans le ciel. Ça sentait bon le chèvrefeuille et l’herbe fraîchement coupée.
— Le mien est envahi par le trèfle. J’ai tout essayé. Rien ne marche. Alors, je l’arrache à la main et, malgré tout, ça revient. T’as pas un truc à me conseiller ?
Margie se mit à rire.
— Tu m’amuses.
Jonathan s’arrêta.
— Je ne vais quand même le laisser se répandre sans rien faire.
Margie continua de marcher en souriant.
— Pourquoi ?
Jonathan la rattrapa.
— Pourquoi ? Mais… c’est évident, non ?
— Non.
Margie prenait tellement plaisir à jouer avec les préjugés qu’elle était prête à faire l’idiote rien que pour s’amuser à vous voir remettre en question vos idées.
— C’est pas beau, c’est pas esthétique dans une pelouse. Tout le monde sait ça.
— Tout le monde ? Mais toi, comment le sais-tu ?
— Comment je le sais ? Comment je sais que c’est pas beau ? Mais… je le sais, c’est tout. Ça se discute pas, c’est mon goût.
Margie prit un sourire malicieux.
— En es-tu sûr ?
Jonathan en resta coi. Que répondre à ça ?
Margie marchait sans se départir de son sourire, laissant son regard se promener sur son magnifique jardin.
— Ça me rappelle une histoire, dit-elle, une histoire vraie que racontait Robert, un de mes amis de Santa Cruz. Un jour, il se demanda pourquoi sa femme coupait toujours l’extrémité de la dinde de Thanksgiving avant de la mettre au four. Elle lui tranchait un bout de l’arrière-train, et il trouvait ça étrange. « C’est comme ça que ça se prépare », lui répondit-elle. « D’accord, mais pourquoi ? » Il était intrigué, il voulait en savoir plus. « C’est comme ça qu’on fait. D’ailleurs, j’ai toujours vu ma mère préparer la dinde comme ça. » Son mari insista jusqu’à ce qu’elle appelle sa mère. Elle décrocha son téléphone. « Maman, tu sais, la dinde de Thanksgiving, pourquoi tu lui coupes le cul ? » La mère lui répondit sans hésiter : « C’est la recette. » La fille insista à son tour, mais n’obtint pas de réponse satisfaisante. Sa mère se défendait. « C’est la façon de faire, ma propre mère me l’a toujours appris comme ça. » Alors la fille décida d’appeler sa grand-mère et lui posa à son tour la même question : pourquoi fallait-il couper l’arrière-train de cette fichue dinde avant de la cuire ? « C’est comme ça que j’ai toujours fait », répondit la grand-mère. « Pourquoi ? » « Parbleu ! Mon four était trop petit pour mettre la dinde en entier ! »
Jonathan éclata de rire.
— Autrefois, dit Margie, le trèfle faisait toujours partie des plus belles pelouses. C’était vrai dans le monde entier, tu sais. D’ailleurs quand on achetait des sacs de gazon à semer, il contenait toujours des graines de trèfle. On n’aurait pas imaginé une pelouse sans trèfle ! C’est grâce à lui que le gazon restait bien vert par temps sec. Et comme le trèfle absorbe l’azote de l’air, qu’il fournit au sol, il apporte naturellement de l’engrais à la pelouse. Que demander de plus ? Puis, dans les années 1950, les multinationales de la chimie ont développé des désherbants pour supprimer les mauvaises plantes qui poussaient au milieu du gazon. Le problème, c’est que leur désherbant supprimait aussi le trèfle que tout le monde aimait. Du coup, leur cochonnerie était impossible à vendre. Alors ils ont pris le taureau par les cornes, ont investi des millions de dollars en opérations de communication pour répandre l’idée que le trèfle était une mauvaise herbe…
— Tu blagues ?
— À force de publicités, le message a fini par passer. Les gens se sont mis à voir le trèfle d’un autre œil, puis à vouloir s’en débarrasser. Alors les multinationales ont fait coup double : elles ont pu vendre leur cochonnerie de désherbant, et puis ensuite les gens ont dû aussi leur acheter de l’engrais, comme leur pelouse se mettait à manquer d’azote…
Jonathan secoua la tête, dépité.
Margie sourit, les yeux pleins de malice.
— C’est joli, le trèfle, dit-elle. Au printemps, ça donne même de petites fleurs blanches.
Elle baissa la voix pour adopter le ton de la confidence :
— La vie est ainsi : on est loin de se douter que ce que l’on voit comme un problème est en fait parfois… la solution !
Ils continuèrent de descendre lentement le long des massifs de roses et des haies de clématites merveilleusement parfumés. En contrebas, les troncs tordus des pins centenaires se détachaient sur le bleu lumineux de l’océan. Il n’y avait pas le moindre souffle et l’on avait l’impression que les plantes en profitaient pour libérer leurs senteurs, comme si elles savaient qu’elles ne seraient pas confisquées par le vent.
— Et comme on le disait hier, ajouta Margie, la lutte est vaine ; on est tous reliés.
— Euh… si je puis me permettre, on parlait d’êtres humains, pas de plantes !
— Les plantes sont des êtres vivants.
— Oui, mais… bon, il y a des limites, quand même. Tu ne vas pas me faire croire que je suis relié au trèfle de ma pelouse !
Margie sourit tranquillement.
— Va savoir… Tu as déjà entendu parler de ce qui est arrivé aux antilopes koudous à la fin des années 1980 en Afrique du Sud ?
— Pas franchement, non ! dit Jonathan en riant.
— Ça s’est passé dans la savane du Transvaal. J’y étais, il y a presque trente ans…
Margie marqua une pause, avant de reprendre d’une voix traînante comme si les mots lui venaient au fur et à mesure que sa mémoire lui rapportait ses souvenirs.
— Je me souviens encore du soleil rouge de l’aube dans les vastes plaines, et du souffle chaud du vent portant l’odeur des fauves. Ces plaines abritaient de nombreuses réserves, où vivaient des koudous, ces grandes antilopes à longues cornes torsadées. Elles avaient l’habitude de manger les feuilles des acacias. Et ces arbres se laissaient faire…
Jonathan se mit à rire.
— Ils n’avaient pas trop le choix !
Margie lui adressa un sourire mystérieux.
— Un jour, les antilopes se sont mises à mourir les unes après les autres dans les réserves, sans que l’on sache pourquoi. Pas d’attaque de fauves, pas de trace de blessures. Il a fallu deux ans à notre équipe de biologistes pour en trouver la cause. Ce que l’on a fini par découvrir a changé bien des choses dans ma vision du monde…
Jonathan fronça les sourcils.
— Jusque-là, les acacias se laissaient faire, car ils savaient que les antilopes mangent quelques feuilles puis s’en vont. Mais cet été-là, les antilopes se sont multipliées dans les réserves. Et elles ont commencé à manger beaucoup plus de feuilles que d’habitude. Les arbres ont alors réagi en accroissant la teneur en tanin de leurs feuilles, pour les rendre plus amères et repousser les antilopes.
Jonathan la regarda d’un air dubitatif.
Margie continua sans réagir :
— Mais les antilopes, affamées, ont continué de manger les feuilles, au point que les arbres étaient menacés.
Elle marqua un silence, puis reprit :
— Alors ils se sont mis à diffuser dans leur sève un poison. Leurs feuilles, habituellement comestibles, sont devenues… mortelles.
Jonathan regarda sa tante, blême.
— Et le plus extraordinaire n’est pas là, dit Margie. Les acacias se sont passé le mot d’arbre en arbre. Ils ont prévenu leurs congénères du danger qui les menaçait s’ils se laissaient manger les feuilles comme d’habitude. Oui, tu m’as bien entendue : les arbres ont communiqué les uns avec les autres, de sorte que chacun s’est mis à produire ce poison.
Jonathan resta silencieux quelques instants avant de répondre.
— Qu’est-ce qui le prouve ? C’est peut-être juste que chaque acacia a réagi individuellement de la même manière en étant confronté au même problème.
Margie secoua lentement la tête en plissant les yeux.
— Tous les acacias du coin se sont mis à rendre leurs feuilles toxiques… y compris ceux qui se trouvaient en dehors des réserves, donc sans contact avec les antilopes. Ils n’avaient aucune raison de réagir ainsi… sauf s’ils avaient reçu l’information.
Jonathan en ressentit un frisson dans le dos. L’idée que des arbres puissent se parler relevait de la science-fiction. Qu’il puisse y avoir une réalité là-dessous était dérangeant.
— On sait comment ils font ?
— On a quelques pistes, mais rien de définitif encore. On sait qu’ils échangent des informations chimiques par leurs racines, via la terre, mais on a prouvé que ça ne s’arrête pas là.
— Raconte.
— Une plante sait reconnaître ses voisines qui vivent dans la terre autour d’elle. Quand il s’agit de plantes de la même famille, elle leur laisse de l’espace pour se développer en ralentissant le développement de ses propres racines. À l’inverse, quand sa voisine est étrangère, elle les développe à toute allure pour occuper le terrain. Alors, on a fait l’expérience suivante : on a posé une boîte vide, opaque et hermétique, sur la terre où étaient semées des graines de piment, et on a mesuré le développement des racines. Ensuite on a renouvelé l’expérience, mais cette fois on a enfermé dans la boîte un plant de fenouil. Il faut savoir que le fenouil est connu pour être un ennemi des piments (il diffuse dans la terre et dans l’air des signaux chimiques qui gênent leur développement). On a donc mis le fenouil dans la boîte opaque et totalement hermétique qu’on a disposée sur la terre. Aucun moyen pour ces plantes de communiquer par des échanges chimiques. Et pourtant, on a observé que les piments se mettaient à développer leurs racines en accéléré, comportement typique d’une plante qui a repéré une étrangère sur son territoire. Le piment a donc réussi à savoir que le fenouil était là, mais comment ? Mystère.
— C’est dingue.
Jonathan laissa son regard se promener sur les chèvrefeuilles parfumés, les rosiers, les clématites, les arbustes, les grands pins immobiles et majestueux. Il ne les verrait plus de la même manière, désormais.
— Tu trouves ça dingue parce que tu n’avais jamais entendu parler de ces événements, mais personne ne s’étonne de choses qui arrivent pourtant tous les jours autour de nous…
Jonathan fronça les sourcils.
— À quoi tu penses ?
— T’es-tu déjà demandé, par exemple, comment font les oiseaux pour voler en formation ?
— Qu’est-ce que ça a d’étonnant ?
— Sais-tu qu’ils sont capables de changer brusquement de direction, tous ensemble, sans jamais se toucher ? Alors qu’ils sont très rapprochés, tu sais.
— J’imagine qu’ils se calent sur celui qui se trouve en tête de la formation. Ils doivent se suivre de près en étant extrêmement vigilants, concentrés, réactifs…
Margie secoua la tête en souriant.
— Ça n’explique pas le phénomène. Des scientifiques ont mesuré le temps que mettent les oiseaux à changer de direction après que l’oiseau de tête a changé de cap. C’est moins de temps qu’il n’en faut à l’influx nerveux pour aller de l’œil au cerveau puis du cerveau aux ailes.
Jonathan la regarda en silence, interpellé.
— C’est le même mystère pour les poissons qui nagent en bancs, ajouta Margie. Les recherches ont mis en évidence des choses troublantes : quand on recouvre leurs yeux d’un verre dépoli pour les rendre aveugles le temps de l’expérience, les poissons conservent leur place au sein du banc et continuent de se mouvoir de façon parfaitement coordonnée.
— Leur déplacement doit créer des ondes dans l’eau, des courants que tous doivent sentir…
— C’est ce qu’on a cru. Alors les chercheurs ont sectionné au niveau des ouïes les nerfs de la ligne latérale des poissons étudiés, et leur nage est restée parfaitement synchronisée avec celle des autres.
— C’est vrai que c’est troublant…
— On ne sait pas plus expliquer comment font les pigeons voyageurs pour retrouver leur bercail quand on les lâche à des centaines de kilomètres dans un lieu totalement inconnu, les amenant à entreprendre un parcours qu’ils n’ont jamais suivi auparavant.
— Ni les oiseaux migrateurs…
— Exact. On a pensé que leur voyage était enseigné aux oisillons par les parents. Alors des chercheurs les ont séparés à la naissance. Quand les oisillons ont atteint l’âge de voler, on les a lâchés. Ils se sont lancés dans le ciel et ont spontanément traversé la moitié de la planète pour retrouver, à l’endroit précis où ils se trouvaient, leurs parents partis plusieurs semaines plus tôt…
Jonathan resta silencieux quelques instants, songeur. Au loin, on voyait un groupe de bateaux à voiles rouges qui voguaient ensemble. Sans doute une école de voile. La faiblesse du vent les laissait presque immobiles, gentiment malmenés sur place par les flots.
— Où veux-tu en venir ? finit-il par dire.
— Un grand biologiste de l’université de Cambridge, Rupert Sheldrake, a émis l’hypothèse qu’il existerait quelque chose qui relierait les êtres vivants entre eux, et pas seulement les hommes. Quelque chose qu’il a appelé un champ morphique.
Jonathan fit la moue.
— J’ai entendu parler de champs magnétiques, de champs gravitationnels… jamais de champs morphiques.
— Ce serait une sorte de matrice invisible. Comme un espace qui engloberait les êtres vivants qui sont en relation les uns avec les autres et leur permettrait de garder une forme de contact perpétuel. Un lien qui ne s’effacerait ni avec le temps ni avec la distance.
— Ni avec la distance ?
— Oui.
— Ça semble un peu fou. Je peux imaginer qu’on émette des ondes ou je ne sais quoi qui soit perçu par d’autres, qui nous permettent de rester connectés à d’autres, mais si je pars en voyage à l’autre bout de la planète, je ne vois pas comment ça peut continuer de passer.
Margie secoua la tête.
— Ce ne seraient pas des ondes, justement. Pas un champ électrique ou magnétique qui, en effet, s’effacerait avec la distance. Et c’est peut-être ce qu’il y a de plus troublant : ce serait un lien d’un autre ordre, à un autre niveau, comme si on était reliés dans une autre dimension, indépendante du temps et de l’espace. Comme si, en se connectant par moments à cette dimension, on avait alors un accès instantané aux informations qu’elle contient et qui nous relient.
— C’est tellement énorme que c’en est presque flippant…
— Une fois de plus, il n’y a pas encore de certitude scientifique à ce sujet, mais de fortes présomptions avec des débuts de preuves et des expériences troublantes menées par des scientifiques comme Sheldrake. Et ça permettrait d’expliquer les phénomènes dont on vient de parler, et bien d’autres encore.
— Comme quoi ?
— Est-ce que ça t’est déjà arrivé de te mettre soudain à penser à quelqu’un que tu n’as pas entendu depuis longtemps, qui habite peut-être très loin, dans un autre pays, et que cette personne t’appelle un instant plus tard ? Ou qu’en entendant le téléphone sonner, tu devines que c’est elle ?
Jonathan sentit un frisson. Ce phénomène lui était déjà arrivé à plusieurs reprises. Il l’avait attribué au hasard.
— L’existence de champ morphique expliquerait aussi pourquoi des gens sont capables de sentir le regard de quelqu’un sur eux, alors qu’ils ont les yeux bandés et lui tournent le dos.
— Vrai ?
— À l’institut, on a fait l’expérience sur plus de neuf cents personnes. Les résultats sont sans appel : les personnes ayant cette capacité réussissent à détecter quand un regard se pose sur elles, avec un taux de réussite de 73 %.
— Waouh…
— Il y a aussi les animaux de compagnie qui savent à l’avance quand leur maître va rentrer à la maison, et se lèvent pour l’accueillir à la porte quelques minutes avant son arrivée, par exemple. Sheldrake a fait énormément de recherches sur ce point. Il a montré que ce genre de comportements manifestés par des chiens et des chats avant le retour du maître ne peuvent pas s’expliquer par ses habitudes horaires (il a fait varier l’heure du retour de façon aléatoire), ni par la reconnaissance du son de sa voiture ou du bus (il a fait varier le moyen de transport), ni à leur odorat développé (il a fait voyager le maître dans des véhicules étanches).
Jonathan acquiesça lentement. Il avait déjà entendu des amis lui raconter ce genre de choses, mais ne les avait jamais prises au sérieux.
— Ça permettrait aussi de mieux comprendre pourquoi autant d’animaux ont fui avant l’arrivée du fameux tsunami qui a ravagé bon nombre de rivages d’Asie du Sud en 2004, alors qu’aucun signe n’était perceptible par leurs cinq sens. C’est le cas des éléphants du Sri Lanka, notamment. Ils se sont repliés dans les terres et sur les hauteurs une heure avant le raz-de-marée dévastateur. En Thaïlande, dans un camp où l’on promène les touristes sur leur dos, les éléphants se sont mis à barrir bizarrement tôt le matin, et par la suite ils refusaient d’obéir. Ensuite, ils ont brisé leurs chaînes et sont partis gravir les collines. Les quelques hommes qui les ont suivis ont été sauvés. Bien d’autres animaux ont eu des comportements similaires. Comme dans le parc national de Yala, au Sri Lanka, où les vagues ont tout dévasté sur trois kilomètres à l’intérieur des terres sans que l’on puisse retrouver une seule carcasse animale au milieu des victimes humaines.
— Et comment expliques-tu que les hommes se soient fait piéger, si on est aussi reliés à ce champ dont tu parles, alors ?
Margie soupira.
— L’apparition de la technologie dans la vie des hommes nous a coupés de certaines de nos facultés, même si ses apports sont parfois fabuleux par ailleurs. On a tous constaté que notre mémoire est moins performante depuis que l’on s’en remet à des agendas électroniques pour nous rappeler ce qu’on a à faire.
— C’est clair…
— Ou encore que l’on perd progressivement le sens de l’orientation depuis que l’on se laisse guider par des GPS.
— Peut-être, mais je préfère ça plutôt que de galérer à chercher mon chemin.
— On parlait du tsunami de 2004. À l’époque, certaines tribus dites primitives ont elles aussi senti l’arrivée du danger et se sont également repliées sur les hauteurs bien avant l’arrivée du tsunami, alors que les hommes dits évolués sont morts sans rien voir venir.
— Je ne le savais pas.
— C’est le cas des peuples indigènes des îles Andaman et Nicobar situées tout près de l’épicentre du séisme où l’on a compté près de sept mille victimes : les tribus des Sentinele, des Onge, des Grands Andamanais, des Shompen s’en sont tous sorties miraculeusement. Sur l’île de Jirkatang, les deux cent cinquante membres de la vieille tribu Jarawa se sont repliés dans les terres longtemps avant l’arrivée des vagues et ont vécu de noix de coco pendant dix jours. Au sud de l’île de Surin, les deux cents membres de la tribu Moken, tous sauf un garçon handicapé, se sont également mis à l’abri bien avant le moment fatidique. Quand on leur a demandé comment ils avaient fait pour savoir qu’un tel drame allait se produire, ils ont paru surpris par la question, comme si la réponse était une évidence. « On a juste écouté la nature », ont-ils dit.
Jonathan sourit.
— Victor Hugo disait : « La nature nous parle, mais nous ne savons pas l’écouter. »
Margie acquiesça.
— D’ailleurs, ces peuples premiers sont capables de choses étonnantes. Ils ont clairement un accès à une source d’information mystérieuse qui nous est étrangère.
— Tu penses à quoi ?
— Les Indiens d’Amazonie sont capables de trouver l’arbre ou la plante qui va guérir un malade. Mais en Amazonie, il y a plus d’espèces différentes d’arbres sur un seul hectare qu’il y en a sur l’Europe entière. Pour ne parler que des arbres. Les variétés de plantes, il y en a plus de quatre-vingt mille différentes qui poussent autour d’eux. Et quand on leur demande comment ils font pour déterminer laquelle va guérir la personne, ils répondent que ce sont les plantes qui le leur disent.
Jonathan réprima un sourire.
— Leurs chamans se mettent en transe et c’est dans cet état modifié de conscience qu’ils disent entrer en relation avec l’esprit des plantes. Comme si cette transe leur permettait de se connecter plus facilement à…
— … un champ morphique.
— Exactement. Tiens, autre exemple troublant : ils ont mis au point depuis des générations différentes formules de curare, ce poison qui leur sert à la chasse parce qu’il provoque une paralysie instantanée de tous les membres de la victime. Des chercheurs occidentaux se sont penchés dessus et ont trouvé que certaines formules étaient sophistiquées, mettant en œuvre des éléments issus de plantes très différentes, chaque élément jouant un rôle essentiel à la préparation. Si un seul de ces composants manquait, ou si le dosage de l’un d’eux changeait, le poison ne serait pas efficace. Comment ont-ils trouvé la formule ? Ils n’ont pas de livres, pas de labos, pas d’instruments. Ils sont analphabètes.
— Ils ont peut-être procédé par essais-erreurs.
— Non. Ça peut marcher si tu cherches la combinaison de deux ou trois composants parmi quelques dizaines ou quelques centaines, mais la composition de sept ou huit éléments parmi quatre-vingt mille donne plusieurs millions de possibilités. Nul ne peut faire des millions d’essais.
Jonathan laissa son regard se promener sur le jardin et ses centaines d’arbres, d’arbustes, de buissons, de plantes, d’herbes. C’était drôle d’imaginer que quelque chose nous reliait.
— Tu sais, dit-il, que t’es en train d’écraser sauvagement plusieurs centaines de brins de pelouse avec tes pieds ?
Margie rit de bon cœur.
— C’est vrai que la perspective d’un lien amène à revoir nos relations avec la vie qui nous entoure, dit-elle en promenant un regard admiratif sur la végétation de son jardin. Ce qui est sûr, c’est qu’on est fait pour vivre ensemble. D’ailleurs, plusieurs études ont montré des choses assez parlantes.
— Par exemple ?
— Des chercheurs ont prouvé que le simple fait de marcher en forêt renforçait notre système immunitaire.
Jonathan pensa à ses marches dans la nature sauvage de Big Sur. Il se sentait tellement bien dans ces moments-là…
— D’autres études, dit-elle, prouvent que la présence de plantes dans les bureaux fait baisser les maux de tête de 30 %, la fatigue de 20 % et les maux de gorge de 20 %. On trouve des résultats du même type concernant la présence d’animaux autour de nous. Ainsi, on sait qu’une personne ayant subi un infarctus a 23 % de chances de plus d’être encore vivante un an après si elle vit avec un chien à la maison.
— Tu vas me faire culpabiliser : Chloé a toujours réclamé un animal. Angela était d’accord, mais je m’y suis toujours opposé.
Margie sourit.
— L’être humain est un être de relations. Relations avec les autres, avec les animaux, avec les plantes. Ce sont les relations qui nous font vivre. D’ailleurs, on peut vraiment l’affirmer depuis l’expérience menée par Frédéric II du Saint Empire au XIIIe siècle.
— Jamais entendu parlé.
— Cet homme parlait couramment six ou sept langues et se demandait quelle était la « langue de Dieu », celle que l’on parlerait naturellemsent si aucune ne nous était enseignée. Alors il a monté une expérience qu’heureusement on ne se permettrait plus de refaire aujourd’hui.
— Qu’est-ce qu’il a fait ?
— Il a fait isoler des nouveau-nés qu’on a confiés à des nourrices missionnées spécialement. Elles avaient pour consignes de leur fournir à manger, à boire, et de les changer pour qu’ils soient propres, bref, de répondre à tous leurs besoins physiologiques. Mais elles n’avaient pas le droit de les câliner, de jouer avec eux ni surtout de leur parler.
— Alors, quel langage ont-ils développé ?
— On n’a jamais su.
— Pourquoi ?
— Ils sont tous morts. Pourtant, tous leurs besoins physiologiques étaient assouvis. Ils étaient uniquement privés de relations.
Jonathan secoua la tête, dégoûté.
— C’est atroce.
— Les relations sont l’essence de notre vie, Jonathan.
Ces derniers mots de Margie semblèrent rester suspendus dans les airs. Le soleil brillait fort, maintenant, et Jonathan savait que sa tante ne tarderait pas à rentrer. Sur l’océan, un léger vent était apparu et les petits voiliers avaient repris leur route, tous ensemble.
Les relations sont l’essence de notre vie. Les principales relations de Jonathan étaient désormais avec ses clients. Mais peut-on vraiment parler de relations quand il s’agit de gens dont on attend quelque chose ? Des gens à qui l’on ne dit pas toute la vérité afin d’obtenir une signature ? Bof. Pas terrible…
— Certains croient pouvoir vivre sans dépendre de personne. Ils pensent que leur bonheur ne dépend que d’eux-mêmes. C’est une illusion monumentale.
Margie se pencha vers Jonathan, et adopta son fameux sourire malicieux.
— À l’intérieur de ton corps vivent cinq cents espèces de micro-organismes.
— Moi qui me sentais seul.
— Cent mille milliards de bactéries vivent dans ton intestin.
— Arrête, c’est dégoûtant.
— Ces bactéries qui vivent en toi sont cent fois plus nombreuses que les cellules de ton corps.
— Tais-toi, tu me donnes envie de faire une cure d’antibiotiques.
Margie sourit.
— On a parfois besoin de ceux que l’on croit nos ennemis.
— Qu’est-ce que tu vas me sortir, encore ?
— Ces bactéries te protègent contre des organismes virulents qui pourraient te rendre gravement malade. Les tuer avec des antibiotiques te rendrait très vulnérable. Et puis…
— Quoi ?
— Il y a autre chose, dit-elle d’un ton un peu mystérieux.
Jonathan fronça les sourcils.
— Les bactéries qui vivent dans ton intestin sont responsables du bon dosage de ta sérotonine. Sans elles, tu en manquerais.
— C’est quoi, déjà, la sérotonine ?
Margie le regarda quelques instants en faisant durer le suspense.
— L’hormone qui t’amène à te sentir heureux.
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