Le Jour Où J'ai Appris À Vivre
Chapitre 17
17
Gling !
Les verres s’entrechoquèrent dans un son cristallin. La terrasse du café était inondée de soleil.
— À la vôtre ! dit Jonathan, tout sourires.
— À la tienne, marmonnèrent Michael et Angela.
Michael avait la mine contrariée depuis l’annonce de Jonathan que non, son retour à San Francisco ne signifiait pas pour l’instant reprise du travail.
— T’as bonne mine, dit Angela d’un air un peu envieux. Je ne sais plus qui est l’idiot qui a dit : « Le travail, c’est la santé. »
Depuis deux jours, Jonathan était sur un petit nuage. Ses discussions avec Margie l’avaient enthousiasmé, lui redonnant le goût de vivre. Il voyait désormais le monde autrement, et la vie lui donnait le sentiment de participer à une aventure mystérieuse, unique, extraordinaire. Il ignorait certes pour combien de temps, mais il savourait désormais la magie de chaque instant. Dès que son regard croisait celui de quelqu’un d’autre ou se posait sur une fleur, une plante ou un oiseau, il avait envie de sourire.
— T’as pourtant l’air d’aller mieux, dit Michael d’un ton de reproche.
— Oui, je vais bien.
Michael but une gorgée.
— La croissance du cabinet a sérieusement ralenti depuis ton départ, dit-il.
Jonathan observa ses associés en souriant. Son regard alla de l’un à l’autre. Les traits de leurs visages, leurs expressions, leurs yeux, les moindres mouvements qui les animaient révélaient quelque chose d’eux, de leur vie, de leurs peurs et de leurs espoirs. À travers ces traits, Jonathan parvenait à déceler les enfants que ces adultes avaient été, ces enfants qui avaient vécu, qui avaient mûri, évolué, mais qui composaient toujours une partie d’eux-mêmes. Cette vision rendait touchants ses associés.
Jonathan réalisa qu’il avait rarement l’occasion de les regarder vraiment, comme ça. Nos yeux glissent sur les gens sans les détailler, sans leur prêter attention.
— Ça me fait plaisir de vous voir, dit-il la mine réjouie.
Les autres lui jetèrent un regard oblique. Michael rompit le silence le premier.
— Tu comptes reprendre le boulot quand ?
Mais Jonathan restait sur son petit nuage.
— La vie est…
Michael et Angela fixèrent Jonathan du coin de l’œil, attendant la chute.
— … belle. La vie est belle.
Angela croqua un radis.
— T’as d’autres réflexions profondes comme ça ?
— La vie est belle et on ne s’en rend pas compte. Regarde ce radis que tu manges. N’est-ce pas une merveille ? Non, mais… regarde-le vraiment… Il mérite qu’on admire sa beauté avant de l’avaler, qu’on… le remercie de s’offrir à nous.
Les deux autres le toisaient avec un air bizarre, indescriptible.
Jonathan inspira à fond, soulevant ses épaules dans un geste d’impuissance à décrire ce qu’il ressentait.
— Je trouve juste que… la vie est fantastique, et quoi qu’on dise, malgré la crise, on vit une époque formidable.
— Tu dis ça parce que t’es en vacances, toi, dit Angela.
— Non mais, regardez, quand on prend un peu de recul, le simple fait de pouvoir s’asseoir comme on le fait, là, où on veut, et de pouvoir choisir ce qu’on veut manger, c’est incroyable, non ?
— Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
— Non mais… si on se replace à l’échelle de l’histoire de l’humanité, vivre dans un pays en paix, se déplacer librement, et manger ce qu’on veut en le décidant comme ça, d’un claquement de doigts, c’est exceptionnel ! Ça nous semble banal, mais c’est un luxe incroyable !
Michael et Angela avaient arrêté de mâcher. Ils fixaient Jonathan d’un regard soucieux.
— En prenant ma douche ce matin, continua Jonathan, je me disais qu’il suffit de tourner un robinet pour que l’eau afflue. Vous vous rendez compte ? Ça aussi, c’est dingue ! Je tourne un robinet, et j’ai de l’eau. Je la veux froide ? Elle sort froide. Je la veux chaude ? Elle coule chaude sur moi, comme ça. Vous réalisez un peu ? Ensuite, s’il fait trop sombre, j’appuie sur un bouton, et la lumière s’allume !
— Vaut mieux t’essuyer les mains d’abord, dit Michael.
— Mais vous réalisez un peu ? Un bref mouvement du doigt, et on fait venir la lumière ! On devrait s’en réjouir chaque fois ! J’ai froid, j’appuie sur un autre bouton, et ma maison chauffe. C’est pas un truc de dingue, quand on y pense ?
Ses deux associés le fixaient, Michael les sourcils froncés, Angela les yeux écarquillés.
— T’as fumé quoi ? demanda Michael.
— J’aimerais bien le savoir, dit Angela d’un ton envieux.
Jonathan sourit, but quelques gorgées, puis grignota en silence.
— Regardez ça ! dit-il soudain.
Michael et Angela se penchèrent vers l’assiette de légumes crus servis en apéritif avec une sauce au fromage. Jonathan tenait entre les doigts une tête de brocoli.
— Approchez, regardez de près.
— Quoi ? dit Angela. Il y a un vers ?
— Regardez cette merveille. Chaque tête se ramifie en têtes plus petites qui ont exactement la même structure, et quand on regarde de près chacune d’elles, on la voit se diviser encore en têtes miniatures de même forme. Il y a une dimension fractale au brocoli. Dans chaque partie, on retrouve le tout. Un peu comme si chacun de nous était à l’image de l’humanité tout entière, ou comme si l’univers entier se retrouvait dans une poignée de terre.
— Fabuleux, dit Angela d’un ton morne.
— Quand on mange, finalement, c’est la vie qui se nourrit de la vie. Au final, la vie contient la vie en son sein.
Michael fronça les sourcils. Angela plissa les yeux.
— Tiens, d’ailleurs, j’ai appris un truc incroyable, continua Jonathan. Il y a des milliards de bactéries qui vivent dans notre intestin, et…
— Une vraie fosse septique ambulante, dit Michael.
Angela fit la grimace.
— Et vous savez quoi ? reprit Jonathan. C’est elles qui nous fournissent la sérotonine, l’hormone du bonheur. C’est fou, non ? C’est grâce à ces bactéries qu’on se sent bien !
Angela soupira.
— C’est quoi ton message ? Qu’en fait, c’est ceux qui nous font chier qui nous rendent heureux ?
Elle trempa un radis dans la sauce avant d’ajouter :
— J’aurais peut-être dû dire à ma belle-mère de vivre chez nous, finalement…
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