Le Jour Où J'ai Appris À Vivre
Chapitre 42
42
Les semaines avaient passé et, après une vague de fraîcheur automnale, la douceur était revenue en force dans un bel été indien qui redonnait du baume au cœur des habitants et touristes de San Francisco.
Lassé par les longs après-midi devant la télé, Ryan avait fini par retourner à sa caméra, derrière ses longs voilages noirs. Il ne filmait plus depuis longtemps, mais le casque du micro parabole sur les oreilles et l’œil derrière l’objectif, il observait les clients de la terrasse et écoutait leurs conversations. Sans trop savoir pourquoi.
Il ouvrit une canette de Coca, but une gorgée, essuya ses mains humides sur son tee-shirt, puis retourna à son poste.
Un cabriolet Porsche se garait le long de la ruelle bordant le café, à l’angle de l’avenue. Michael en descendit. Ryan le suivit des yeux puis sourit : depuis quinze jours qu’on le voyait avec, c’était la première fois que Michael ne se retournait pas pour jeter un coup d’œil à son bolide après avoir fait quelques pas.
Il s’attabla, et lança un regard à la ronde pour vérifier s’il avait attiré l’attention. Là-dessus, il n’avait pas changé. Il fit un geste au serveur.
Ryan zooma.
— Un café, demanda-t-il.
Le serveur acquiesça et s’éloigna.
Michael promena de nouveau son regard sur la terrasse, puis, au bout d’un moment, ses yeux demeurèrent dans le vague, presque inertes, comme perdus dans le vide.
Le serveur déposa le café et se retira.
Depuis quelques semaines, Michael était toujours seul, seul à sa table. Et il prenait son café comme ça, en solitaire.
Cette vision avait quelque chose de troublant pour Ryan. Comme si, pour la première fois de sa vie, il éprouvait de l’empathie pour quelqu’un, se mettait à sa place et ressentait sa solitude.
Il fit un zoom arrière. La terrasse était presque pleine. Beaucoup de touristes, certains un peu ploucs, et d’autres avec des tronches pas finaudes.
Une table vide.
Depuis quelque temps, quand il voyait une table libre, Ryan avait presque envie de descendre s’y installer, comme ça, au milieu de tous ces gens. À force de les regarder, il était peut-être devenu con, lui aussi.
Une tache noire sur la droite.
Une espèce de gitane mal sapée traversa la terrasse, les nichons au balcon.
Elle se glissa lentement entre les tables, puis s’arrêta devant Michael et lui saisit la main.
Ryan zooma.
Michael la laissa faire, un sourire amusé aux lèvres. Tandis qu’elle se penchait sur sa paume ouverte, il en profita pour plonger le regard dans le décolleté offert.
Elle lâcha sa main, se redressa, le fixa un instant en silence, puis lui dit d’une voix caverneuse qui le cloua sur place :
— Tu vas mourir.
*
* *
Chloé lança son cartable à l’autre bout du salon.
— Tu as des devoirs à faire ? demanda Jonathan.
— Plus tard ! protesta-t-elle.
Et sans attendre la réponse, elle fila en hâte dans le jardin. Elle courut jusqu’au portique que les parents avaient installé la veille, et se hissa sur la balançoire.
— Devine ce que j’ai acheté, dit la voix d’Angela à travers la fenêtre ouverte.
— Aucune idée, dit Jonathan.
Chloé se contorsionna pour faire bouger cette maudite balançoire.
— Figure-toi que Gary fait maintenant du pain au levain.
— Ah bon ?
Enfin, la balançoire partit dans le bon sens.
Plus vite !
— J’en ai pris un pour le petit déj’.
— Pas sûr qu’il en reste d’ici là…
Chloé réussit à prendre de la vitesse. C’était trop drôle, et ça faisait plein de guilis dans le ventre.
Encore plus vite !
— Chloé ! Tes devoirs !
— Attends…
J’ai bien le droit de jouer un peu…
Elle se balançait de plus en plus vite, de plus en plus haut.
Jusqu’au ciel !
D’un seul coup ses fesses glissèrent de la planche et elle se sentit partir…
— Aaaaaaaaaaaah !!!
Le choc fut violent, sur le dos. Elle ne pouvait plus respirer, comme si c’était bloqué, coincé, comme si ça marchait plus.
Les cris de maman. Les parents qui accourent.
Ça y est, je respire… Ça remarche… Ouf…
Elle bougea les bras, les jambes, puis roula lentement sur le ventre.
— Ma chérie ! cria Angela en se jetant sur elle.
— Où as-tu mal ? demanda Jonathan l’air très inquiet.
Ils ont peur.
— Ça va, dit Chloé en pleurant.
Elle n’avait presque pas mal, mais elle pleurait de plus en plus, sans savoir pourquoi, à plat ventre dans l’herbe.
J’ai vraiment pas de chance…
Maman la serrait contre elle en lui faisant des bisous.
— Ça va aller, ma chérie, ça va aller.
Soudain, juste devant son nez, Chloé vit quelque chose d’incroyable, entre les larmes qui coulaient dans ses yeux. Elle cligna des paupières pour mieux voir.
Ça existe pour de vrai…
Elle tendit la main pour le toucher. Entre les brins d’herbe devant elle, juste là, sous ses yeux, il y avait, vrai de vrai, un trèfle à quatre feuilles.
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Laurent Gounelle