Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Laurent Gounelle · Chapitre 35 sur 43

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Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Chapitre 34

34

 

 

La nuit enveloppait San Francisco de sa pénombre mystérieuse. De la terrasse de sa maisonnette en haut de la colline, Angela voyait scintiller au loin les lumières de la ville.

Ces derniers jours, la lune s’était amincie jusqu’à devenir aussi fine qu’un fil d’Ariane, et le ciel était saupoudré d’étoiles.

Chloé dormait à poings fermés, et Angela n’avait envie de rien, ce soir. Pas de voir un film à la télé, ni d’ouvrir un livre. Alors elle consulta ses e-mails machinalement.

Rien de spécial. Julia, une ancienne copine de lycée perdue de vue depuis longtemps, correspondait vaguement avec elle depuis qu’elle avait retrouvé sa trace sur Facebook. L’e-mail qu’elle lui envoyait ce soir ne lui était même pas personnellement adressé. Angela n’en était que l’un des nombreux destinataires.

LOL !

www.minneapolischronicles.com/thekingofidiots.html

Bises, Julia

Encore un lien vers un truc plus ou moins drôle et sans doute de mauvais goût, comme Julia en envoyait de temps en temps.

Mais bon, Angela versait un peu dans la déprime, ce soir, alors un peu de rire, c’est toujours bon à prendre.

Elle cliqua.

Message d’erreur.

Julia avait dû mal copier le lien. Angela retapa le nom du site sans l’extension et tomba sur la page d’accueil.

Une collection de vidéos sous des titres accrocheurs suggérant des scènes comiques.

Elle cliqua sur la première, assez courte et très drôle. Alors elle en visionna quelques autres, assez marrantes, même si les titres au ton moqueur la dérangeaient quelque part. En visionnant l’une d’elles, elle ressentit soudain une impression très bizarre, inexplicable. Comme une pointe d’angoisse injustifiée, d’autant plus que la scène filmée était insignifiante, une conversation entre deux personnes attablées, l’une d’elles racontant qu’elle mangeait les fleurs de son jardin. Ce sentiment était si étrange qu’elle s’obligea à visionner la vidéo une seconde fois, dans l’espoir de trouver l’origine de son trouble. Elle ne la trouva pas, mais continua de ressentir cette émotion particulière.

Elle avait envie de quitter le site au plus vite, et pourtant quelque chose en elle la retenait, lui intimait l’ordre de rester, sans savoir pourquoi.

Elle poursuivit la visite, et visionna quelques vidéos assez cocasses. Pas de quoi décrocher un oscar de l’humour mais marrant tout de même. Elle se détendit, et tourna quelques pages, découvrant chaque fois le visage d’une nouvelle victime aux réflexions ou attitudes comiques.

Elle ne put retenir un cri lorsque le visage de Jonathan apparut, crevant l’écran.

Comment avait-il pu se retrouver sur un tel blog ??? Le Minneapolis Chronicles… Il n’avait aucune attache dans le Middle West.

Elle fut tout de suite saisie par la curiosité : quelle ânerie avait-il pu sortir pour gagner sa place sur le site ? Impatiente de savoir, elle se précipita sur la vidéo.

Le film de Jonathan à quatre pattes sur sa pelouse arrachant le trèfle brin par brin la fit éclater de rire en même temps qu’il la surprit : comment diable était-il possible qu’il ait été filmé comme ça chez lui, dans son jardin !!! Si n’importe qui pouvait filmer ses voisins et le publier sur ce blog, c’était un peu flippant, tout de même…

Les commentaires laissés par les visiteurs étaient méchamment moqueurs. Mais bon, sur le Net, c’est un peu incontournable…

Tout de même, c’était incroyable que Jonathan se retrouve là, sur ce blog, filmé à son insu ! Elle n’en revenait pas. Et quelle coïncidence que cette Julia lui ait envoyé le lien, elle qui n’avait jamais rencontré son ex et n’avait donc pas pu le reconnaître. Il valait peut-être mieux, d’ailleurs…

Elle cliqua sur le bouton « Suite » et la page suivante s’afficha. Encore une vidéo de Jonathan !

Elle le découvrit en train d’offrir un café à une femme sans se dévoiler. Les gens du blog se moquaient de cette drague non assumée, mais Angela sut tout de suite qu’ils se trompaient. Cette femme n’était pas du goût de son ex, elle l’aurait juré. Et puis, il ne s’y serait pas pris de cette façon, elle le connaissait assez pour le savoir.

D’autres vidéos suivaient, nombreuses. Jonathan multipliait les offrandes anonymes, sous la risée des internautes. Ce lynchage en règle poussait presque Angela à prendre sa défense, malgré elle. Plus elle visionnait ces séquences, plus elle pressentait l’intention qui avait pu guider leur auteur. Une intention d’une noblesse qui contrastait tellement avec les moqueries que ces actes suscitaient.

Les commentaires fusaient par centaines, méprisants, orduriers, humiliants. Le regard d’Angela finit par se voiler, et des larmes apparurent lentement dans ses yeux tandis qu’elle parcourait ces textes nauséabonds.

Venaient ensuite des vidéos montrant Jonathan formuler des compliments variés à des inconnus, puis s’en aller comme il était arrivé, sans attendre de remerciements. Actes gratuits. On voyait éclater les sourires sur les visages et, lorsque ces personnes reprenaient leur chemin avec dans les yeux la lueur des âmes en joie, on sentait que leur journée se poursuivrait dans l’allégresse.

Les larmes perlaient sur les joues d’Angela tandis que ses yeux osaient à peine effleurer le torrent d’insultes qui suivait.

Lorsqu’elle vit Jonathan s’adresser dans la rue à une jeune femme très belle et lui dire sur un ton d’une sincérité touchante : « Je vous trouve très jolie », Angela se crispa. À l’écran, la jeune femme le gratifiait en retour d’un sourire sublime juste avant qu’il ne s’évanouisse dans la foule, puis le film s’arrêtait, figeant un regard évoquant sans ambiguïté que cette femme n’était pas indifférente à l’homme qui s’adressait à elle.

Les odieux commentaires suivaient, particulièrement acerbes, particulièrement violents. Pour une fois que la fille était jolie, ces minables devaient projeter sur Jonathan leur frustration de mecs en manque. Ils ne lui pardonnaient pas d’avoir laissé passer une occasion qui ne leur serait jamais arrivée à eux.

Secouée par toutes sortes de sentiments confus et mêlés, Angela se jeta sur son clavier, s’affubla du premier pseudo lui passant par la tête, puis cria ce qu’elle avait sur le cœur.

Vous n’avez rien compris, il ne drague personne, il ne cherche à plaire à personne, ses actes sont des actes de générosité, d’altruisme, d’humanité. Jonathan est…

Elle se reprit et effaça le prénom.

Ce type est d’une bonté admirable !

Fulminant de colère, les yeux trempés, elle copia son commentaire et le colla sous toutes les vidéos, une par une, page après page.

Puis elle éteignit rageusement son ordinateur, se prit la tête entre les mains et fondit en sanglots.

Malgré toute la souffrance que Jonathan lui avait infligée en la trompant, elle réalisait qu’elle l’aimait toujours.

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