Le Jour Où J'ai Appris À Vivre
Chapitre 18
18
« Passé un certain stade, on peut penser que l’on va atteindre un point de non-retour, et que le réchauffement climatique engendrera alors des effets incontrôlables.
— Tels que ? »
Le scientifique se racla nerveusement la gorge, manifestement en proie au trac. Ryan sourit. Ce type se permettait de donner des leçons à tout le monde alors qu’il n’était même pas capable de parler à la télé.
« L’élévation de la température entraîne une fonte des glaces aux pôles. En fondant, ces glaces risquent de libérer le méthane qu’elles contiennent. Or ce méthane actuellement emprisonné est lui-même un gaz à effet de serre…
— Vous voulez dire que la machine risque alors de s’emballer ? »
L’invité acquiesça.
« Et ça va mener où ? »
Ryan coupa la télé. Marre d’entendre ces conneries.
Il se rendit à la fenêtre de sa chambre. Personne dans l’enfilade de jardins. Au petit matin, il y avait filmé le quatorzième épisode des haussements d’épaules de Gary, épisodes désormais attendus par une palanquée de fidèles spectateurs.
Il retourna dans le salon et jeta un coup d’œil à travers ses voilages noirs. Michael et Angela étaient assis à une table.
Il alluma le micro parabole et enclencha la caméra.
— C’est fou ce que Jonathan a changé, depuis votre séparation. Il est zen, détendu, positif…
— Je te remercie, ça fait plaisir, dit Angela, vexée.
— Bon, certes, un peu allumé, aussi…
Michael saisit un radis et le tint devant lui, à hauteur de ses yeux.
— Ô toi, Radis, merveille de la nature ! Je te remercie de te donner à moi, de te laisser manger, de sacrifier ta vie pour moi. La vie se nourrit de la vie et l’homme, du radis !
Il le croqua d’un air inspiré et le mâcha cérémonieusement en fermant les yeux. Angela rigola.
— C’est bien mignon tout ça, mais il faudrait quand même qu’il se décide à revenir bosser. Le chiffre du cabinet peut plus continuer à stagner comme ça.
Michael acquiesça, soudain préoccupé.
— Bon, alors, quand est-ce que tu me vends tes parts, pour ne plus avoir à endurer la vision insoutenable de ton ex-compagnon radieux et épanoui ?
— N’y compte pas.
— Tu changeras d’avis.
— Le rachat de mes parts ne me suffirait même pas pour envisager de créer autre chose.
Le visage très mobile du survolté Michael s’immobilisa. Ryan se dit que le rapace avait détecté une faille chez son interlocutrice. Il zooma légèrement.
— Si tu veux avoir un deuxième pactole en complément pour monter autre chose, y a une solution.
Angela leva les yeux.
— Quoi ?
— Au lieu de demander à Jonathan une pension alimentaire mensuelle, demande-lui un capital, une grosse somme d’un seul coup.
Angela haussa les épaules.
— Et après je touche plus rien ? Ce serait de la folie, Chloé n’a que sept ans…
— Au contraire, c’est plus prudent : Jonathan est tellement bizarre en ce moment, mieux vaut tenir que courir. Ce qui est pris est pris.
Angela eut l’air de réfléchir à l’argument. Elle continua de manger en silence les sourcils froncés.
— De toute façon, dit-elle au bout d’un moment, il refusera. Il n’a pas d’épargne. C’est impossible pour lui.
Ryan zooma sur le visage de Michael. On sentait qu’il réprimait un sourire de victoire.
— Il se débrouillera, dit-il d’un ton énigmatique. Quand on veut se procurer de l’argent, on trouve toujours une solution.
Ryan fit la moue, et balaya du regard le reste de la terrasse. Il repéra deux filles en pleine discussion à une autre table et pointa sur elles son matériel.
— Trop drôle, dit une jeune femme brune, cheveux mi-longs avec des lunettes en écailles. Tiens, t’es au courant, pour le rouquin de la compta ? Il s’est fait virer. C’est triste, il était super sympa, ce gars-là.
— Qui ça ?
— Mais tu sais, le mec qui s’occupe de la compta clients. On le voit de temps en temps à la cantine, il est souvent assis près de la vitre.
— Ah oui, je vois.
— Il est vachement sympa, ce type.
— Ah non, c’est un con.
— Mais si, il est adorable, je t’assure.
— Ah non, j’suis allée le voir, l’autre jour, pour un client qu’avait pas été payé. Il a pas voulu sortir son dossier sans avoir son numéro de client. Il a fallu que je retourne à mon bureau, tu vois le genre.
— Ah bon ?
— Ouais, et puis une autre fois j’avais besoin de lui. J’entre dans son bureau, il était en ligne. Moi, je voulais juste un renseignement, et ben il m’a fait attendre jusqu’au bout de sa conversation. Tu crois qu’il se serait interrompu une seconde, juste pour savoir ce que je voulais. Rien. Que dalle. Il est con, ce mec…
La brune fit la moue une seconde.
— Ah oui, finit-elle par dire. T’as raison, c’est un con.
Ryan explosa de rire et coupa.
Allez… 12/20. On publie.
La scène lui faisait penser à une expérience qu’il avait lue, menée par des chercheurs en psycho. Ils avaient réuni un groupe de comédiens dans une pièce, tous complices. Ensuite, ils faisaient entrer un volontaire, le genre de type qui accepte d’être cobaye pour gagner un peu de fric et arrondir ses fins de mois. On lui faisait croire que les comédiens étaient des cobayes comme lui, et ils se mettaient à discuter tous ensemble, en attendant le début de l’expérience car on leur avait dit que les chercheurs avaient du retard. En réalité, le type ignorait que l’expérience était en cours.
À un moment, l’un des comédiens exprimait une idée totalement saugrenue, et le type, bien sûr, la réfutait. Faut dire que c’était vraiment une grosse connerie, et en plus, on voyait que ça heurtait un peu ses valeurs.
Sauf qu’au fur et à mesure, les autres comédiens s’exprimaient et chacun abondait dans le sens du premier. Ils soutenaient tous la même idée, et affirmaient que c’était bien la vérité.
Et au bout d’un moment, on percevait le basculement mental du cobaye. Il a commencé par douter, on voyait qu’il hésitait, puis il s’est mis à adhérer. À la fin, il était totalement convaincu.
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