Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Laurent Gounelle · Chapitre 26 sur 43

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Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Chapitre 25

25

 

Jonathan balaya des yeux le menu. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas déjeuné avec ses associés.

Par moments, Michael lançait dans sa direction un regard un peu inhabituel. On sentait qu’il observait son attitude. Sans doute guettait-il sa réaction suite à l’envoi de l’e-mail.

— Vous avez des plats bio ? demanda Jonathan au serveur.

— Non, désolé.

— Bon, alors je prendrai… euh… l’assortiment de légumes.

— Un filet de panga, dit Angela.

— Un steak, dit Michael.

— La cuisson ?

— Saignant.

Le garçon s’éloigna.

— Ne me dis pas que tu t’es mis au bio ! dit Michael.

— Si.

— Pour tous les jours ?

Jonathan acquiesça.

— Vraiment ? dit Michael à moitié mort de rire. Mais t’as vu les prix ? C’est l’arnaque du siècle !

— Ça me coûtera pas plus cher si je m’adresse à une association de petits paysans qui vendent directement leur production. Et comme c’est local, il y a moins de transport, donc ça pollue moins.

Michael leva les yeux au ciel.

— Mais pourquoi diable veux-tu manger bio ?

Jonathan hésita. À quoi bon répondre ? On ne lutte pas contre les préjugés…

D’ailleurs, Michael enchaîna sans attendre la réponse.

— Les petits paysans, c’est bien joli, ça, mais t’auras pas tout. Ils te donneront que des fruits et légumes, et même pas à toutes les saisons. Et t’auras pas de viande : tu crois qu’ils vont venir comme ça à ton association avec leurs veaux et leurs agneaux ? C’est réglementé tout ça, t’as des abattoirs officiels, des contrôles véto, des réseaux de distrib.

— De toute façon, j’ai arrêté le veau et l’agneau.

Un silence de surprise.

— Pourquoi ?

— J’ai décidé de ne plus manger les enfants.

Angela manqua de s’étrangler en buvant son apéritif. Michael se mit à rire.

— Et le bœuf ?

— J’ai aussi décidé de manger beaucoup moins de bœuf pour sauvegarder la forêt amazonienne. Alors ça compense le prix plus élevé du bio dans le commerce.

— Mais qu’est-ce qui te prend ?

Jonathan but une gorgée à son tour.

— Disons que je me suis rappelé les paroles de Bossuet.

— Bossuet ?

— Un écrivain bourguignon du XVIIe. Tu sais que j’ai passé mon enfance en Bourgogne…

— Et qu’est-ce qu’il disait ton Bourguignon ?

— « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. »

— Putain, c’est profond.

— En fait… j’ai décidé de moins râler contre les maux de la société, mais de prendre juste ma part de responsabilité. J’ai réalisé que c’était plus important pour moi d’être OK avec moi-même que de donner des leçons aux autres.

— Et alors comme ça, tu vas manger bio…

— Oui, notamment… je ne veux plus continuer de fermer les yeux sur la réalité. C’est peut-être normal de manger les animaux, mais j’aimerais qu’ils aient eu une vie d’abord. Une vraie vie, à l’extérieur, avec un minimum de liberté. Et puis j’en ai marre de bouffer des hormones, des antibiotiques, des pesticides, des OGM… Je veux me nourrir d’aliments, pas de chimie.

Depuis quelques minutes, ses deux associés le regardaient comme s’il venait de leur annoncer qu’il était transsexuel et que son vrai nom était Rosanna ou Pamela.

— Je veux mourir de ma belle mort, pas de ces cochonneries qu’on m’impose, ajouta Jonathan.

Les autres posaient sur lui des yeux incrédules.

— Tu crois, dit Angela, que tu vivras plus longtemps si tu te passes de… toutes ces choses que t’aimais avant ?

— Je ne sais pas s’il vivra plus longtemps, coupa Michael. Mais ce qui est sûr, c’est que la vie va lui sembler bien longue !

Et il partit dans un rire qui n’en finit plus.

— Remarque, dit Angela, il n’a peut-être pas tout à fait tort, après tout.

Jonathan leva les yeux vers elle. C’était la première fois depuis leur séparation qu’elle soutenait l’un de ses propos.

Il se remémora soudainement les paroles de Margie. Chaque fois qu’il la voyait, elle lui conseillait de parler à Angela. Mais en aurait-il seulement le courage ?

On leur apporta les plats. Michael se jeta sur le sien. Jonathan attendit un instant.

— J’ai décidé de reprendre le travail, dit-il soudain.

La fourchette en main, Michael s’apprêtait à enfourner un morceau de viande. Il s’arrêta net, la bouche ouverte.

Peut-être avait-il changé d’avis sur le bœuf ?

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