Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Laurent Gounelle · Chapitre 24 sur 43

Pages du PDF

Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Chapitre 23

23

 

Salut Jonathan,

Ce petit e-mail pour te dire que j’ai réfléchi suite à notre dernière

entrevue à la terrasse du café. Tu connais ma franchise et je n’irai pas par quatre chemins : il me semble évident que tu préfères ne pas reprendre le travail. Je t’ai trouvé particulièrement en forme, positif, de bonne humeur, beaucoup plus que lorsque tu travaillais au cabinet. Peut-être que ce métier n’est pas fait pour toi, après tout, et qu’il vaut mieux que tu changes.

Ce serait aussi une bonne façon de résoudre le problème avec

Angela. Tu avoueras que c’est pas super sain de continuer de vous voir au quotidien.

Si t’es d’accord avec moi, mieux vaut l’acter tout de suite plutôt que

de faire traîner une situation qui n’est satisfaisante pour personne.

Alors voilà : j’avais déjà évoqué l’idée de racheter tes parts. C’était

une idée lancée en l’air comme ça, et ça me semble mieux de te l’écrire, et surtout d’être précis sur les conditions que je te propose.

Je me suis renseigné : en tenant compte du chiffre d’affaires du

cabinet, du taux de marge, des bénéfices, et aussi de sa situation encore fragile, sa valeur n’excède pas 450 000 dollars. Tu détiens un tiers des parts. Je suis donc prêt à t’offrir 150 000 dollars, ce qui représente une coquette somme. On trouve pas ça sous un paillasson.

Ça me semble la meilleure solution pour tous, surtout pour toi et

pour Angela.

Voilà, réfléchis et donne-moi ta réponse rapidement. Il faudra un

peu de temps à l’avocat pour faire toutes les paperasses.

Ciao bello,

Michael.

Jonathan éteignit l’écran de son portable et le rangea dans sa poche. C’est vrai que Michael lui avait déjà fait cette proposition, mais la voir écrite, et avec des chiffres, ça faisait bizarre. Comme si ça actait la chose, rendait cette perspective plus réelle. Jonathan en avait un pincement au cœur. Il y avait certes un certain nombre de choses qui lui déplaisaient dans son métier, mais cette offre ferme l’amenait à réaliser qu’il n’était pas encore prêt à tout laisser tomber. Ce cabinet, il l’avait créé de toutes pièces avec ses associés. C’était un peu son bébé à lui aussi. Alors oui, Angela et lui s’étaient séparés et ça posait problème, c’est vrai, mais Angela avait déjà gardé leur enfant, le vrai, il n’allait pas abandonner celui-là.

Jonathan poussa la porte de chez Gary’s. Une odeur de café fraîchement torréfié mêlée à celle de donuts chauds l’accueillit.

— Bonjour, dit Jonathan.

Gary grommela quelque chose d’inintelligible en guise de réponse.

— Un muffin nature et un autre aux raisins secs, s’il vous plaît.

— Sur place ?

— À emporter.

— Deux dollars trente-cinq, dit Gary en emballant les muffins dans des sachets de papier blanc.

Jonathan lui tendit un billet de dix. À cet instant, le téléphone se mit à sonner et Gary décrocha, tout en rendant la monnaie.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il avec sa voix des mauvais jours. Hein ? Quoi ?

Il posa dix-sept dollars soixante-cinq sur le comptoir.

— J’ai besoin de rien, râla-t-il. Non, rien.

Il raccrocha en maugréant dans sa barbe. Jonathan empocha la monnaie en réprimant un sourire de satisfaction. Pour une fois qu’on se trompait en sa faveur, c’était son jour de chance.

— Bonne journée, dit-il en tournant les talons.

— B’journée, marmonna l’autre.

Jonathan marcha vers la porte, mais la satisfaction qu’il venait de ressentir se doublait soudain d’un sentiment bizarre. Un sentiment étrange, nouveau pour lui. Il s’arrêta et, sans prendre le temps de vraiment réfléchir, obéissant à une sorte d’instinct, fit demi-tour.

— Y a un problème ? fit Gary en fronçant les sourcils.

— Vous m’avez rendu dix dollars de trop.

Jonathan posa le billet sur le comptoir. L’autre le prit sans rien dire et le rangea dans la caisse.

Jonathan retraversa le café et sortit dans la rue. Il prit une profonde inspiration d’air frais. Il se sentait soudain extrêmement bien, léger, fier de lui. Le sentiment simple et finalement merveilleux de se savoir quelqu’un de bien. Un sentiment profondément réjouissant.

Le ciel lui sembla particulièrement bleu, le soleil éclatant. Une passante lui sourit en le croisant.

Il marcha jusqu’à la terrasse du café et s’installa parmi les clients, assez nombreux. Il y avait quelques habitués aux têtes familières, des passants et des touristes. À l’autre bout de la terrasse, une femme seule regardait fixement devant elle, le regard morne.

Il commanda un grand café.

À côté de lui, des jeunes riaient entre eux. Un peu plus loin, la femme seule avait un air déprimé. Le contraste entre l’humeur apparente de cette inconnue et la sienne était criant, perturbant.

Il détourna son regard et mit son attention sur les rires des jeunes à côté. Leur joyeuse insouciance faisait plaisir à voir. Il émanait de chacun d’eux quelque chose de positif, léger, enthousiasmant.

On lui servit son café fumant. Il grignota l’un de ses muffins en attendant qu’il refroidisse. Trop bon. Comment un homme aussi désagréable que Gary pouvait-il faire des muffins aussi bons ?

Les jeunes d’à côté continuaient leurs joyeuses conversations, et Jonathan avait plaisir à ressentir leur bonne humeur.

Mais au bout d’un moment, il ne put s’empêcher de regarder de nouveau vers la femme seule. Il ne réussissait pas à faire abstraction de sa présence. Elle affichait toujours le même air sombre.

Jonathan l’observa un long moment, puis, soudain, une idée lui vint et il fit signe à la serveuse. Elle s’approcha, avec ses drôles de baskets blanches montantes lacées de rouge, et il lui parla à voix basse. La serveuse dut se pencher vers lui pour l’entendre.

— Vous voyez la femme assise là-bas, au coin de la terrasse ?

— Qui ça ? La brune avec des cheveux mi-longs ?

La serveuse avait un accent texan à couper au couteau.

— Oui. Vous allez lui servir un café et lui dire que c’est offert par quelqu’un qui souhaite rester anonyme. Et vous le mettez sur ma note.

— Ouh là là, mais j’sais pas si j’ai le droit…

— Tout le monde a le droit de faire quelque chose de bien, dit-il d’un ton ferme.

Elle obtempéra et Jonathan se demanda si c’étaient ses propos ou son assurance qui l’avaient convaincue. Il la vit quelques minutes plus tard se diriger vers la femme brune et déposer le café sur sa table. L’autre secoua la tête et toutes deux échangèrent quelques mots. À un moment, la femme regarda autour d’elle. Jonathan mordit dans son muffin en matant son café. Il aperçut dans son champ de vision les baskets rouge et blanc qui revenaient et passaient près de lui.

Il attendit une bonne minute et but une gorgée, histoire de lever la tête en glissant un coup d’œil dans la bonne direction.

La femme avait repris sa posture, mais, cette fois, un léger sourire s’était invité sur ses lèvres, et une petite lueur brillait maintenant dans ses yeux.

Jonathan retrouva ce sentiment si fort qu’il avait ressenti en sortant de chez Gary’s. Un sentiment tellement réjouissant qu’il aurait donné n’importe quoi pour pouvoir rester en permanence dans cet état.

Il se souvenait maintenant d’avoir régulièrement éprouvé une émotion très proche, des années auparavant. C’était au début de sa carrière, quand il avait commencé à exercer son métier d’assureur. Il fournissait aux gens de quoi se protéger des coups durs de l’existence, de quoi se mettre à l’abri et, grâce à cela, vivre sereinement. Il se souvenait maintenant de la joie que ce rôle lui procurait. Au commencement. Au commencement seulement. Après, la joie s’était progressivement atténuée, jusqu’à s’effacer complètement, au fur et à mesure que l’engrenage des exigences professionnelles, de la compétition avec Michael et de ses besoins personnels croissants l’avait amené à déplacer le curseur de son influence du côté de son intérêt à lui.

Lentement, il s’était sans s’en rendre compte laissé corrompre par toutes ces choses, jusqu’à travailler surtout pour les résultats, et non plus pour accomplir la mission qui l’avait porté dans cette voie. Des choses qui avaient progressivement accaparé son attention, devenant sa source de motivation. Comme une voiture équipée d’un second moteur qui, peu à peu, prendrait la place du premier et entraînerait le véhicule dans une voie de garage.

En se comportant ainsi, il s’était perdu, finalement, en s’éloignant des sentiments les plus purs et les plus simples issus de la joie d’agir selon ses valeurs en écoutant son cœur.

— Besoin d’autre chose ? demanda la serveuse tout en déposant la deuxième note sur la table.

Jonathan leva les yeux vers elle et sourit.

— Rien de plus, merci.

Il la regarda s’éloigner, la carte sous le bras.

Le temps qui lui restait à vivre, il savait désormais comment il voulait le vivre. Il savait quel sentiment il voulait ressentir, et il savait comment l’obtenir.

OceanofPDF.com