Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Laurent Gounelle · Chapitre 36 sur 43

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Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Chapitre 35

35

 

— Michael ?

— Oui.

— C’est moi, Angela. Ne m’attends pas pour le café. Je ne vais pas venir au cabinet aujourd’hui.

— T’es malade ?

— Non…

Un silence.

— Mais je ne suis pas d’humeur à bosser.

Pas d’humeur. Allons bon…

— Eh bien… à demain, alors.

Nouveau silence.

— Pas sûr. En fait… je pense pas, non.

— Comment ça ?

— Je crois que j’ai envie de prendre un peu de recul… Je… enfin, je te ferai signe quand je reviendrai.

Michael raccrocha.

Pas d’humeur, pas d’humeur… C’est ça, elle va elle aussi disparaître pendant un mois et, à son retour, elle va expérimenter une nouvelle approche du métier qui fera chuter le chiffre de 20 % ! Putain, mais qu’est-ce qui m’a pris de m’associer avec des toquards comme ça ? Et j’suis pas près de me libérer de ces feignasses… Qui voudrait racheter un tiers des parts d’un cabinet qui se casse la gueule ? Pas John Dale, en tout cas. Putain, quand je pense que j’suis passé à deux doigts de la fortune. Les boules.

L’assistante entra dans le bureau.

— T’en fais une tête, dit-elle.

Il leva les yeux.

— Tu viens pas me dire que t’as envie de prendre un peu de recul, j’espère ?

— Comment ça ?

— Non, tu veux pas prendre un mois pour écouter tes humeurs, t’interroger sur le sens de ton métier, ta vision de la vie, ou te gratter l’oreille avec la patte arrière ?

— Mais qu’est-ce que tu racontes ?

— Good girl. Tu viens me voir pour quoi, alors ?

— Rien, je t’apporte juste le rapport de la compta pour le mois dernier.

— Vous vous liguez tous pour me foutre le moral à zéro, c’est ça ?

Elle haussa les épaules et sortit.

Il ouvrit le document.

Chiffre d’affaires global : + 3 %.

Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?

Il alla directement aux pages visant le segment de Jonathan.

Chiffre d’affaires moyen par client : − 19 %.

Chiffre d’affaires de la branche : + 17 %

Il décrocha son téléphone.

— Jonathan, c’est moi. Dis donc, t’as décroché un gros contrat, le mois dernier ?

— Non.

— Ton chiffre global est en hausse, alors que ton chiffre par client continue de baisser. C’est quoi, alors ?

— Il monte ?

— Ouais.

— J’ai récolté de nouveaux clients, des petits. Ça doit venir de là.

— Et ils tombent du ciel, comme ça ?

— Ils viennent par bouche à oreille, à ce qu’ils disent. Apparemment, j’ai eu pas mal de recommandations.

Michael raccrocha.

Plus 3 % en un mois, c’était pas arrivé depuis longtemps.

Il demeura songeur un long moment, puis tapa rageusement sur la table.

Putain, j’aurais pas dû laisser Jonathan renoncer à me vendre ses parts !

*

* *

« Ace ! »

« Jeu, set et match. »

Austin ferma les yeux. Il allait en finale.

Applaudissements nourris, mais sans liesse. Ils auraient préféré voir gagner le beau gosse espagnol, évidemment.

De toute façon, quand je gagnerai le tournoi, dans deux jours, j’entrerai dans les annales, dans l’histoire. Qu’ils le veuillent ou non. Alors on ne pourra plus me snober. À défaut de m’aimer, on me respectera comme on respecte un héros. Forcément.

Il s’approcha du filet et serra la main de son adversaire, de l’arbitre, et s’engouffra dans les vestiaires.

Au soleil éblouissant succéda la pénombre comme s’il était aspiré dans un tunnel noir, puis la lumière de nouveau, des projecteurs, tandis que les journalistes se précipitaient sur lui.

Il livra quelques réponses puis rejoignit sa loge, une pièce impersonnelle aux murs blancs et à l’odeur de renfermé, avec deux chaises, un canapé, et une table basse sur laquelle on avait disposé un panier de fruits et des petites bouteilles d’eau. Quelques bouquets de fleurs de fans étaient entassés sur une table le long du mur.

— Bravo, dit Warren. Je te laisse te rafraîchir quelques minutes avant de faire le point.

Et il disparut dans la pièce à côté.

Austin s’assit et toute la pression retomba. D’un seul coup, la fatigue s’abattit sur lui. Il but quelques gorgées d’eau, s’épongea le visage avec une serviette moelleuse au parfum de lavande, et ferma les yeux.

Il allait gagner la finale, il le sentait. Il le voulait, et il l’aurait.

Quand il rouvrit les yeux, il y avait un drôle de type devant lui, un gars d’une soixantaine d’années au visage un peu rougeaud qui lui disait vaguement quelque chose. Sans doute un perchman quelconque qu’on avait laissé se frayer un chemin jusqu’à sa loge malgré les consignes.

— Bonjour, dit le gars. J’ai hésité à venir vous voir, puis je me suis dit que j’pouvais pas garder ça sur le cœur.

— Qui êtes-vous ? demanda Austin impatiemment.

Pas envie d’écouter ce que n’importe quel inconnu avait sur le cœur.

— Je suis cameraman… je vous suis depuis des années…

Il avait presque l’air offusqué de ne pas avoir été reconnu. Les gens sont bizarres, parfois.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

L’autre cachait sa gêne en se balançant d’un pied sur l’autre comme un gamin convoqué devant le directeur de l’école.

— Eh bien, ça m’regarde pas mais… j’crois qu’on vous cache des choses… graves.

Austin fronça les sourcils.

— De quoi vous parlez ?

Il continuait de se tortiller.

— Eh bien… votre coach, là… j’crois bien qu’il vous a fait un bébé dans le dos.

— Qu’est-ce que vous entendez par là ?

— J’me demande s’il n’est pas payé par le sponsor de Jack Volsh pour vous mettre des bâtons dans les roues.

Austin le dévisagea quelques instants. Ce type avait l’air idiot mais sincère.

— C’est grave ce que vous avancez. Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer des choses pareilles ?

Le gars recula d’un pas et rougit un peu plus.

— J’invente rien… J’dis juste c’que j’ai vu, moi, c’est tout, c’est pour vous que j’dis ça, moi, ça m’apporte rien…

— Et qu’est-ce que vous avez vu, au juste ?

— Votre coach, l’autre jour, il mangeait avec le sponsor de Jack.

— C’est pas interdit.

— Oui, mais c’est pas tout ! Avant, je l’ai vu rembarrer méchamment une journaliste qui voulait dire des choses gentilles sur vous, une fan, quoi…

Austin se figea.

— Et puis, continua le gars, une autre fois, je l’ai vu s’adresser à un autre journaliste d’une façon qu’on n’aurait pas fait mieux pour s’le mettre à dos. Il roule pas pour vous, je vous jure, ça m’regarde pas, mais c’est sa faute si les journalistes vous cassent…

Austin était scotché. Et si ce type disait vrai ?

— Eh bien, on va s’expliquer. Warren ?

Le gars ouvrit des yeux ronds et recula en secouant la tête, de plus en plus rouge.

— Non mais… l’appelez pas… ça m’regarde pas, moi…

— Warren !

Le gars tourna les talons.

— Restez là !

Il se retourna, le visage écarlate et tremblant.

Warren entra dans la pièce, la mine déconfite.

Nom de Dieu, se dit Austin en le voyant. Ce type a dit la vérité.

Il le fixa dans les yeux pendant un long moment avant de parler. Quelque part en lui, il voulait repousser le moment où tout risquait de basculer à jamais.

— Qu’as-tu à répondre à ce monsieur ?

Warren resta figé, le regard dur.

— Rien, dit-il d’un ton glacial sans même jeter un coup d’œil à son délateur.

Austin n’en revenait pas. Quelque chose s’effondrait dans son monde si bien réglé, si bien cadré. Quelque chose d’incompréhensible.

Il ne pouvait pas quitter des yeux son coach, qui soutenait son regard sans faillir.

— Vous pouvez disposer, finit-il par dire à l’autre type qui ne se fit pas prier.

Un silence pesant s’abattit dans la loge.

— Tu me dois peut-être quelques explications ? dit Austin au bout d’un moment.

Warren secoua calmement la tête.

— Ma mission est de te faire gagner. Tout le reste me regarde.

Austin acquiesça lentement en faisant la moue, avant d’exploser.

— Je viens d’apprendre que tu roules pour Volsh et ça ne me regarde pas ?

— Je ne roule pas pour Volsh. Son sponsor est un vieux pote.

— Et ces histoires de journalistes auprès de qui tu me grilles, c’est quoi ce délire ?

— Le seul objectif que tu m’aies assigné est de te faire réussir.

— Mais… les journalistes… tu sais à quel point je suis blessé par leur attitude, je…

— Tu ne m’as pas assigné d’objectif sur ce point.

— C’est pas une raison pour…

— Tout ce que je fais est guidé par un but unique : ta réussite.

— Mais…

Soudain, Austin comprit.

Il comprit, et c’était tellement énorme qu’il le reçut comme une gifle en pleine figure.

Le souffle coupé, il regarda fixement son coach. Il sentait son sang battre dans ses tempes, il était en sueur.

Puis il prit son sac, quitta les lieux à la hâte, et s’engouffra dans la limousine qui l’attendait.

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