Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Laurent Gounelle · Chapitre 38 sur 43

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Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Chapitre 37

37

 

C’était le milieu de la nuit. Angela se retournait dans son lit, en vain. Impossible de se rendormir. Elle ressassait les horreurs qu’elle avait lues sur Jonathan dans ce blog, ce torchon de blog, et elle s’énervait toute seule.

« Pense à autre chose. »

Il fallait qu’elle se calme, qu’elle oublie tout ça. Elle y repenserait dans la journée si elle voulait, mais là, il fallait dormir.

« Pense à des choses douces, calmes, positives. »

Elle se força à visualiser une prairie, avec des fleurs des champs de toutes les couleurs, des petits lapins qui sautent dans l’herbe…

« Voilà, c’est bien, continue comme ça et tu vas vite t’endormir. »

Les fleurs, les… et soudain elle repensa à la vidéo du type racontant qu’il mangeait les fleurs de son jardin, cette vidéo visionnée sur le blog qui l’avait mise si mal à l’aise. Une vidéo sans Jonathan et où il ne se passait pas grand-chose, rien de choquant. Elle l’avait vue deux fois sans parvenir à comprendre l’origine de son trouble.

C’était pas normal. Il y avait forcément une raison à son malaise. Elle devait la trouver. Quelque chose en elle la poussait, lui intimait l’ordre de chercher. Comme une intuition, un pressentiment.

Dors. Tu feras ça demain. Pour l’instant, dors. Pense à la nature, aux petits lapins…

Elle se força à respirer profondément, lentement, et à se détendre.

Non. Non, ça ne servait à rien. Maintenant qu’elle avait cette vidéo en tête, elle ne se rendormirait pas, elle le savait bien. Autant régler le problème tout de suite. Vite fait.

Elle tendit la main, alluma sa lampe de chevet, et se leva.

Dans le couloir, elle jeta un coup d’œil à Chloé. Elle dormait dans une position improbable, une jambe en dehors du lit. Elle tira sa porte pour ne pas risquer de la réveiller.

Elle descendit dans le salon et alluma l’ordinateur. L’écran projeta sa lumière blafarde dans la pièce endormie. Elle s’assit. Sensation froide du cuir sur les cuisses nues.

Elle retrouva le blog. Elle aurait bien aimé avoir en face d’elle le petit salopard qui tenait ça et lui dire tout ce qu’elle pensait de lui. Parce que c’était un homme, forcément. Jamais une femme ne s’abaisserait à faire des trucs pareils.

Elle ne put s’empêcher de retourner d’abord sur les pages des vidéos de Jonathan.

D’autres commentaires allaient maintenant dans son sens. Elle en ressentit une bouffée de plaisir. Tandis que ses yeux parcouraient les paragraphes qui se succédaient, elle découvrait qu’ils étaient nombreux, très nombreux, à dénoncer comme elle cette moquerie indue. Plus elle tournait les pages, plus elle les voyait défiler. C’était comme si elle avait involontairement déclenché une avalanche de protestations, comme si les gens s’étaient passé le mot et se rendaient sur le site pour témoigner à leur tour de leur indignation. On ne se moquait plus de Jonathan, on reconnaissait au contraire la valeur de ses actes. Elle en ressentit un vif sentiment de revanche, de justice.

Elle se mit en quête de la vidéo qu’elle cherchait, mais ce n’était pas facile. Il n’y avait pas de logique à l’arborescence du blog, alors elle tournait des pages et des pages, en vain.

Soudain, elle reconnut l’image et se concentra tandis qu’elle lançait le film, scrutant méticuleusement le déroulé de la séquence. Elle durait à peine trente ou quarante secondes et, à la fin, Angela ressentit de nouveau cette gêne inexplicable qui l’avait tellement perturbée. Ce ressenti pénible, angoissant, incompréhensible.

Et si cette vidéo contenait une image subliminale ? Comme ces images sexuelles que des publicitaires glissent subrepticement dans leurs films pour exciter notre attention sans que jamais on les perçoive consciemment ?

Elle décida de revisionner la séquence image par image, en cliquant pas à pas sur la petite flèche de droite.

La scène se déroula lentement, silencieuse et saccadée, et à chaque image Angela observait avec attention tous les éléments composant le visuel. La fraîcheur de la nuit la fit frissonner et elle regretta de ne pas s’être un peu plus couverte.

À un moment, elle aperçut un visage, loin en arrière-plan, et le reconnut tout de suite : c’était celui de la serveuse du café. Elle apparaissait sur sept images d’affilée sans qu’Angela y ait prêté attention en voyant le film à vitesse normale.

Elle poursuivit, pas à pas. On approchait de la fin de la séquence et elle n’avait toujours rien trouvé. Ce n’était quand même pas la vision de la serveuse qui l’avait troublée. Elle savait bien que le blogueur filmait dans ce lieu qu’elle avait reconnu dans les vidéos de Jonathan.

Soudain, elle poussa un cri.

Dans un angle derrière l’un des protagonistes, on voyait, floue mais bien reconnaissable, la silhouette de la call-girl. Penché vers elle, le profil souriant de Michael.

Angela ne pouvait plus détacher les yeux de cette image si lourde de sens.

Vite, la date.

La vidéo était datée du 7 avril.

7 avril… la veille de sa rupture avec Jonathan, après qu’elle eut découvert cette fille à moitié nue en sa compagnie.

Angela se mordit la lèvre et son cœur se serra : ce jour-là, c’était Michael qui l’avait poussée à rentrer chez elle plus tôt que d’habitude.

Tu es fatiguée, avait-il dit, rentre à la maison, ça te fera du bien.

*

* *

Ryan secoua la tête, médusé. Le nombre de commentaires explosait de jour en jour, presque tous en faveur de Jonathan. Au-delà des commentaires, le nombre de visiteurs du blog avait une croissance exponentielle, faramineuse, hallucinante. Les pro-Jonathan relayaient l’info, faisaient un bouche à oreille de malade, un buzz de folie. Ce n’était plus une vague de soutien, mais un tsunami.

Ryan en avait le vertige. Lui qui avait pendant des mois animé ce blog pour quelques dizaines de personnes, espérant chaque jour en gagner davantage, était maintenant totalement dépassé par les événements. Certes, c’était vexant que sa tentative de mise en scène de la bêtise ait provoqué l’effet inverse, que l’objet de son blog ait été détourné, mais ce n’était pas ce qui le préoccupait. Le problème n’était même plus là.

L’ampleur du buzz avait un côté effrayant, irrationnel. Et incontrôlable. C’était comme si une armée entière de cons s’était levée et marchait sur lui pour défendre l’un des leurs, enrôlant sur son passage de plus en plus de volontaires.

Il essayait de se rassurer en analysant les chiffres. Mais les chiffres n’avaient rien de rassurant. Le blog dépassait le million de visiteurs en quelques jours. En prolongeant les courbes, on pouvait imaginer atteindre trois millions de personnes à la fin de la semaine, peut-être plus…

Il retourna lire les commentaires. Tenter de comprendre.

Les gens rivalisaient de superlatifs pour décrire Jonathan. À les en croire, c’était une sorte de modèle anti-système, un homme libre marchant en dehors des clous, un altruiste au pays des individualistes, un rebelle positif, un rescapé de la névrose collective, un résistant solitaire…

Tout le monde se reconnaissait : le peuple de gauche voyait en lui un humaniste et louait ses élans de solidarité, les gens de droite valorisaient son sens de l’initiative personnelle et sa charité. Les athées saluaient sa générosité laïque. Pour les religieux, ses actes répondaient à un appel divin, et ils louaient sa résistance à la tentation, soulignant sa capacité hors du commun à s’effacer lorsqu’une femme posait sur lui un regard libidineux. Les bouddhistes y voyaient quant à eux un détachement grandement respectable.

Chacun y allait de son avis, de son explication, de son analyse. Chacun interprétait ses actes à l’aune de ses croyances, de ses valeurs. On accaparait Jonathan, on s’appropriait sa personne.

Ryan avait peur.

Dans un coin de son cerveau, une lumière rouge clignotait maintenant en permanence : ses vidéos étaient totalement illégales. Violation de la vie privée. D’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre, quelqu’un reconnaîtrait Jonathan ou une autre de ses victimes. Et ce jour-là, il serait dans la merde. Jusqu’au cou.

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