Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Laurent Gounelle · Chapitre 5 sur 43

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Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Chapitre 4

4

 

 

Ce n’est pas tous les jours qu’on vous annonce votre mort. La prédiction en forme de sentence avait secoué Jonathan. Il s’était retrouvé seul, abasourdi, au milieu de ce troupeau de passants exaspérants de bonne humeur.

Dans la soirée, sa raison avait progressivement repris le dessus. Jusqu’à ce jour, il n’avait jamais accordé la moindre attention à ces diseuses de bonne aventure, pas plus qu’aux voyantes, cartomanciennes et autres astrologues. Il mettait d’ailleurs tout ce petit monde dans le même sac, celui de ceux qui misent sur la crédulité des pauvres gens pour se faire de l’argent à leurs dépens. Lui, Jonathan Cole, avait fait des études et s’estimait raisonnablement intelligent. Ne fallait-il pas être stupide pour prêter le moindre crédit à ces sornettes ? Allez, ne surtout pas se laisser déstabiliser.

Ne surtout pas se laisser déstabiliser, se répétait-il en boucle depuis deux jours. Mais quelque chose clochait dans le raisonnement qu’il avait élaboré pour se rassurer : la parole de la bohémienne ne pouvait pas avoir été dictée par une motivation financière : elle s’était enfuie sans rien réclamer…

Ne plus y penser. Dès qu’il sentait venir en lui un début d’appréhension, il parvenait à détourner son attention en lisant les news sur son smartphone ou en se plongeant dans ses e-mails. Rêver à ses projets était aussi un bon moyen de penser à autre chose. Son projet de déménagement, par exemple. Dès que ses résultats lui permettraient de se verser un meilleur salaire, il louerait une maison un peu plus grande, pour que Chloé ait sa chambre quand elle lui rendrait visite. Il en avait marre d’ouvrir et de fermer le canapé-lit du salon. Après quoi il pourrait songer à changer de voiture, l’occasion de se faire un peu plaisir…

Le troisième matin, il se leva avec une douleur à la tête, localisée et assez forte. Il suffit de quelques secondes à son esprit fébrile pour faire le lien. L’inquiétude le prit… et le tarauda. Une demi-heure plus tard, il décrocha son téléphone.

— Je voudrais un rendez-vous avec le docteur Stern.

— Un instant, je regarde ses disponibilités, répondit une voix féminine aussi professionnelle qu’impersonnelle.

— C’est… une urgence.

Un air de piano, mièvre et sirupeux. Il patienta, tandis que l’anxiété continuait de monter en lui. Dans sa tête, les idées jaillissaient, désordonnées. Il se voyait déjà hospitalisé, opéré du cerveau. Au fait, son assurance couvrait-elle bien ce genre d’interventions ?

— Ne quittez pas, j’ai un autre appel.

Le piano, encore, dégoulinant de douceur.

Par la fenêtre ouverte, il entendait crier Gary, le marchand de muffins. La cour de son arrière-boutique se prolongeait par un carré de pelouse qui jouxtait le jardin arrière de la maison de Jonathan. Pendant les vacances scolaires, ses gamins y passaient le plus clair de leur temps, et Gary leur râlait dessus à la moindre occasion. Les pauvres mômes en prenaient plein la tête pour un rien. Il faut dire que son affaire semblait peu prospère ; malgré la bonne qualité de ses muffins, les clients étaient rares et ses fins de mois devaient être difficiles…

Le piano n’en finissait pas. Soudain, Jonathan se reprit. Les maux de tête, il en avait déjà eu dans le passé, alors pourquoi s’alarmait-il cette fois ? Il sentit la colère monter en lui, et finit par raccrocher le combiné. Tout ça était la faute de cette fichue bohémienne ! Si elle ne lui avait pas mis ces idées idiotes dans le crâne, il n’en serait pas là !

Il était furieux. Furieux contre elle, furieux contre lui-même de se laisser influencer malgré lui. Comment avait-elle pu oser affirmer une chose pareille ? De quel droit ? Qu’est-ce qu’elle en savait réellement, au fond ? Hein ? Et si vraiment il devait mourir, ce serait quand ? C’est la seule chose qui compte, non ?

Il sortit prendre son petit déjeuner à l’extérieur. Besoin de se changer les idées avant de retrouver ses associés, même s’il n’avait pas beaucoup de temps.

Dehors, l’air était encore frais. Il respira profondément. L’une des dernières choses gratuites en ce bas monde. Ils trouveraient bien un moyen de nous le facturer, le jour où on serait obligé de le purifier, par exemple. Il se félicita d’avoir signé la pétition en ligne pour demander l’interdiction des véhicules les plus polluants.

Pour faire vite, il se rendit chez Gary’s. En entrant, il fut saisi par l’odeur de grains de café fraîchement torréfiés. L’ambiance était tristounette – un seul autre client, dans un coin –, mais les muffins y étaient bons, bien que petits pour le prix.

Gary s’approcha en silence et grommela un « Bonjour » à peine audible. Ses petits yeux un peu plissés étaient surmontés d’épais sourcils noirs toujours froncés, tandis que sa bouche se dissimulait sous une barbe qui le faisait ressembler à un gros ours.

Il prit sa commande, aussi peu loquace que d’habitude et avare en sourires. Chez lui, le manque de générosité se déclinait sur tous les plans.

Perché en haut d’un mur de briquettes rouges, un écran diffusait le visage de la journaliste de CNN qui interviewait Austin Fisher, le champion de tennis. S’il remportait le tournoi, il pulvériserait le record absolu du nombre de victoires en Grand Chelem. La pression était donc forte, expliquait la journaliste d’un ton un peu pinçant. Surtout qu’Austin Fisher n’avait encore jamais réussi à s’imposer à Flushing Meadow, où la surface rapide ne lui était pas favorable, rappelait-elle en appuyant malicieusement là où ça fait mal.

Jonathan fixa le visage combattant du champion dont la silhouette envahissait maintenant l’écran, le logo Nike imprimé un peu partout sur les vêtements. Il reconnut tout de suite les images d’un match rediffusé, prises lors de sa dernière victoire. Rarement souriant, il avait un jeu d’une cruelle efficacité qui lui donnait un côté implacable. C’est peut-être pour ça qu’il ne suscitait guère l’enthousiasme des supporters, malgré le formidable dépassement de soi qu’il incarnait.

En mangeant un muffin, Jonathan réalisa soudain que son mal de tête avait disparu.

À la fin du petit déjeuner, sa décision était prise. Il retrouverait la bohémienne et lui demanderait les explications qu’elle lui devait. Il n’y a rien de pire que l’incertitude et le flou. L’esprit s’en empare et cherche désespérément les réponses qui lui manquent. Il n’avait pas l’intention de passer le reste de sa vie à cogiter comme un fou, ni à vivre dans la peur sans raison. Le week-end prochain, il en saurait plus.

Il régla l’addition et contrôla la monnaie rendue. La fois d’avant, il avait failli se faire avoir : Gary lui avait rendu sur cinq dollars au lieu de dix. Jonathan se demandait s’il ne l’avait pas fait exprès.

Le reste de la semaine se passa sans souci. Il se consacra à son travail, se battant au quotidien pour atteindre les objectifs que ses associés et lui s’étaient assignés.

Cela aurait le mérite de clouer le bec de Michael qui lui avait dit un jour, à moitié mort de rire : « Si j’étais un client, ta tête m’inspirerait pas confiance. » Régulièrement, cette phrase surgissait du passé, il revoyait la scène et elle tournait en boucle dans son esprit qui s’emplissait alors du désir de revanche. Battre Michael devait être possible, en travaillant sans relâche.

Le vendredi venu, Jonathan réalisa soudain que la garde de Chloé l’empêcherait de retourner voir la bohémienne ce week-end. Inconcevable de l’emmener avec lui… Et pourtant, il ne se sentait pas capable d’attendre plus longtemps. Il fallait qu’il la voie, qu’il lui parle. Il n’avait pas le courage de se tourmenter huit jours de plus.

Il finit par décrocher son téléphone.

— Angela, c’est moi, Jonathan.

Silence au bout du fil.

— Allô ? dit-il.

— Je t’écoute, Jonathan…

— J’ai… un petit souci… Je…

— Laisse-moi deviner : t’es pas libre ce week-end ?

— Non mais… si… enfin…

— Va droit au but, Jonathan. J’ai à faire. Les plantes m’attendent…

— Je voudrais juste te ramener Chloé plus tôt que prévu, dimanche.

Silence.

Un soupir à l’autre bout du fil.

Jonathan n’insista pas.

Le week-end arriva. Du haut de ses sept ans, Chloé déversa comme à l’accoutumée sa bonne humeur dans la petite maison. Samedi, ils partirent pour Stinson Beach. Le vent avait soufflé assez fort la nuit précédente et les vagues, un peu plus grosses que d’habitude, se fracassaient sur le sable en pulvérisant des embruns à l’odeur salée.

Elle passa la matinée à jouer sur la plage, creuser une piscine dans le sable, faire des châteaux et – son jeu préféré – courir dans l’eau en sautant à l’arrivée de chaque vague.

— Papa ! Viens jouer !

— Plus tard, ma chérie…

Il l’observait du coin de l’œil, tout en répondant à des e-mails de clients. S’il les laissait s’accumuler, ça deviendrait ingérable.

— Allez, papa…

Elle finit par réussir à l’entraîner au bord de l’eau, et elle se suspendit à son cou en hurlant, l’éclaboussant de cette eau atrocement froide. Ses rires couvraient les protestations de Jonathan.

Ils s’installèrent sur la terrasse de Parkside Cafe pour déjeuner, à l’ombre d’un grand pin parasol qui diffusait le parfum de ses millions d’épines chauffées au soleil. Puis Chloé se précipita vers l’aire de jeux d’en face.

— Viens avec moi ! supplia-t-elle.

— Vas-y, je te regarde.

Il s’assit sur un banc, enviant la joie de vivre de sa fille et son insouciance. Il la regarda jouer et essaya de profiter de ce moment, mais comment se détendre quand on a l’esprit encombré de mille et une choses à faire dont on sait qu’elles s’accumulent pendant qu’on reste là, immobile, inactif ? Elles se rappelaient à lui comme des aiguillons sous forme de pensées furtives qui l’assaillaient, l’une après l’autre : la cave à ranger, les milliers de photos à dupliquer et sauvegarder avant qu’un accident ne les détruise, les courses à faire – penser à racheter du Sopalin –, profiter de l’été pour repeindre les volets avant qu’ils ne pourrissent, laver la voiture, arroser le jardin et, bien sûr… arracher les trèfles dès qu’ils repousseront. Ah… et puis oui, bon sang : répondre à Tatie Margie qui lui avait adressé ses nouvelles dans une jolie lettre manuscrite comme on n’en fait plus. Ça faisait bien un mois… La honte…

Soudain, l’image des bohémiennes traversa son esprit. Il les imaginait, officiant vers la jetée, devant Pier 39. Huit jours de plus à patienter… Cruelle attente.

— Allez papa…

Jonathan secoua la tête, se forçant à sourire. Avec toutes ses préoccupations, comment aurait-il pu jouer avec sa fille ?

Mais Chloé ne le lâcha pas. Elle s’approcha de lui.

— Alors, raconte-moi une histoire !

— Bon, OK.

— Ouais ! Ouais ! Génial !

Elle lui sauta au cou.

— Alors… c’est l’histoire…

À ce moment, le téléphone sonna. Le numéro d’un prospect qu’il cherchait à joindre depuis deux jours.

— Ma chérie… une minute, c’est un appel important. Surtout, pas de bruit… chut !

Le lendemain, ils partirent faire du vélo au bord de l’eau. Arrivés à Lombard Gate, ils bifurquèrent vers l’ouest, tournant soigneusement le dos à la jetée maudite. Ils prirent la promenade du Presidio, glissant entre les jolies maisons de la côte et les grands conifères se détachant sur le ciel. Ça sentait bon l’air marin. L’océan s’étendait d’un bleu saphir à perte de vue, à peine ridé par les douces ondes du vent. De temps à autre apparaissait la silhouette élancée du Golden Gate, comme si un peintre malicieux s’était amusé à refermer la baie d’un coup de pinceau orange. Chloé pédalait à toute vitesse sur son petit vélo, ravie, débordante d’un bonheur contagieux, avec aux lèvres un large sourire qui emplissait de joie Jonathan. Il en parvenait à oublier la prophétie révoltante qu’on lui avait faite. Mais soudain, au détour d’un des nombreux virages de la piste, apparut le National Cemetery, et la vision de ces milliers de croix blanches dont on avait saupoudré les collines lui plomba brutalement le moral pour le reste de la promenade.

Il ramena Chloé chez sa mère à l’heure habituelle, précisément. Comme chaque fois, il lui sourit pour cacher l’habituelle déchirure de la séparation. Il attendit que la porte de la petite maison jaune se referme, puis démarra en hâte. 19 h 01. On ne sait jamais. Les touristes auraient sans doute déjà quitté la jetée pour rejoindre leurs hôtels, et les promeneurs du dimanche, leurs maisons familiales. Mais ça valait le coup de tenter. L’action soulage l’angoisse.

Il lutta contre la tentation d’un excès de vitesse – il n’avait assurément pas envie de se payer un PV –, puis tourna nerveusement un bon quart d’heure pour se garer dans le quartier du port. Il courut vers la jetée, l’estomac noué. Il avait une sorte de trac, et plus il s’approchait de la place, plus les muscles de ses jambes se raidissaient. Contre toute attente, l’endroit était encore bondé de promeneurs profitant de la douceur du soir. Il monta sur un banc pour balayer le lieu des yeux, de long en large, à plusieurs reprises. Pas de trace des bohémiennes. Il traversa la place, fouillant la foule du regard, cherchant les longs cheveux noirs, scrutant les visages. Rien. Il remonta la jetée jusqu’au bout, puis revint en longeant l’autre quai. Il était sur le qui-vive, à l’affût. En vain. La frustration montait lentement en lui. Il se dirigea vers un glacier ambulant.

— Qu’est-ce que je vous sers ? demanda le gars, la cinquantaine, mat de peau et les cheveux corbeau, raides et mal coupés qui retombaient sur son visage.

— Juste une question : est-ce que vous avez vu les bohémiennes aujourd’hui ? Vous savez, celles qui lisent dans les lignes de la main…

Le gars plissa les yeux.

— Qu’est-ce que vous leur voulez ? dit-il d’un air suspicieux.

— L’une d’elles m’a… prédit mon avenir, et je voulais en savoir un peu plus… Je voudrais juste… une deuxième séance. Vous les connaissez ?

L’autre le dévisagea en silence un instant.

— Elles étaient là, cet après-midi. Je sais pas où elles sont, maintenant.

— Elles viennent tous les week-ends ?

— Je gère pas leur emploi du temps, moi. Madame, quel parfum ?

Jonathan resta quelques instants à étudier la foule, puis il prit à contrecœur le chemin de sa voiture. Il retenterait sa chance le week-end prochain. Mais au fond de lui, il n’y croyait plus. Il sentait déjà qu’il allait devoir apprendre à lâcher prise, oublier cette prédiction stupide qui ne prouvait rien. Si les lignes de notre main disaient des choses sur notre vie, les scientifiques le sauraient depuis longtemps, non ? Mieux valait oublier tout de suite ces bêtises. Tourner la page.

Il repensa soudain à John, ce copain de fac qui, muni d’un pendule, lui avait prédit… un fils. Il ne put s’empêcher de sourire à cette idée, et c’est alors qu’il la vit, à quelques pas devant lui. Non pas celle qui avait lu dans sa main, mais l’autre, plus forte et plus âgée, qui l’avait appelée Lisa alors qu’elle s’enfuyait. Il bondit littéralement sur elle.

— Votre copine, où est-elle ? Je veux la voir !

Elle ne se laissa pas intimider, et le toisa d’un regard dur.

— Qu’est-ce que tu veux, toi ? dit-elle d’un ton très rustre. Tu l’as déjà vue, ma sœur. Qu’est-ce que tu veux de plus ?

Sans attendre une réponse, elle s’empara brusquement de sa main et écarta ses doigts. Il se crispa, mais laissa faire.

— Elle t’a déjà dit, Lisa, fit-elle en le relâchant sans ménagement. Tu vas mourir, toi. C’est écrit.

— Qu’est-ce qui vous permet de dire une chose pareille ? C’est scandaleux de mettre ça dans la tête des gens !

— Si t’as pas envie de l’entendre, pourquoi tu reviens ?

— Et quand est-ce que je suis censé mourir, hein ? Quand ?

Elle le regarda, dédaigneuse. Il n’y avait pas la moindre trace de pitié dans ses yeux.

— Tu devrais déjà être mort. Estime-toi heureux. Mais tu finiras pas l’année. Maintenant, fous-nous la paix.

La violence de ces propos le cloua sur place. Il la regarda s’éloigner, complètement abasourdi.

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