Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Laurent Gounelle · Chapitre 40 sur 43

Pages du PDF

Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Chapitre 39

39

 

 

En phase avec les autres, en paix avec moi-même.

La formule revenait dans toutes les interviews, comme un leitmotiv, sur les lèvres de Jonathan.

Ryan n’en revenait toujours pas de l’intérêt des médias pour sa victime. De ce point de vue-là, la fermeture précipitée de son blog n’avait servi à rien. Il avait trop attendu et des internautes peu scrupuleux avaient volé les vidéos que l’on retrouvait maintenant sur YouTube et toute une kyrielle d’autres sites. La formule de Jonathan était reprise un peu partout.

C’est la gorge serrée et une boule au ventre qu’il avait désinstallé à distance le blog des serveurs d’hébergement de Minneapolis et effacé méticuleusement ses traces du Web. Question de sécurité, de survie. Un gâchis. Maintenant, il se sentait dépossédé, privé de sa seule source de réjouissance. Il s’ennuyait comme un politicien qui aurait cessé de magouiller.

Il avait laissé son matériel en place sans plus y toucher, comme une scène de crime mise sous scellés. Les caméras inanimées sur leurs trépieds ressemblaient à d’immenses insectes empaillés.

Depuis, Ryan regardait la télé, sans doute comme tous les cons qu’il avait filmés. Il fallait qu’il trouve autre chose, sinon il finirait par leur ressembler.

*

* *

La brume refusait de se dissiper, ce jour-là, comme si le soleil avait décidé de tirer sa flemme tout au long de la journée. La clochette tinta et le tramway s’arrêta. Jonathan en descendit. Dans l’air chargé d’humidité, on devinait les senteurs lointaines de l’océan.

Jonathan remonta l’avenue. Malgré la fin des vacances d’été, les touristes restaient nombreux dans la ville, profitant de la belle arrière-saison. Le tramway le doubla, filant silencieusement à l’assaut de la colline. L’avocat chargé de régler les détails de la vente du cabinet avait ses bureaux à quelques encablures. Si Jonathan ressortait assez tôt du rendez-vous, il appellerait Angela. Peut-être pourrait-elle le rejoindre pour prendre un verre dans les parages.

Il marchait tranquillement quand soudain une vision lui glaça le sang, et il se figea : devant lui, à quelques mètres à peine, se tenait la bohémienne qui lui avait prédit la fin de sa vie. C’était la plus jeune des deux, celle qu’il n’avait pas réussi à revoir. Assise au pied de l’un des arbres bordant l’avenue, elle semblait assoupie, les yeux fermés.

Perturbé par les émotions qui affluaient en lui, Jonathan demeura ainsi, interdit, à la regarder. Puis il se reprit et s’avança en silence. Elle dut sentir sa présence car, au bout d’un instant, elle ouvrit les yeux. Elle ne manifesta aucune réaction, ne chercha pas à fuir comme la dernière fois. Au contraire, elle resta assise au pied de son arbre, regardant Jonathan sans rien dire. C’est lui qui finit par rompre le silence.

— J’ai essayé de te retrouver, la dernière fois…

Elle ne réagit pas, et continua de le fixer de ses grands yeux couleur de ténèbres.

— Je voulais te parler… en savoir plus.

Silence.

— Je suis finalement tombé sur ta sœur… Elle m’a confirmé… tes prédictions.

La jeune bohémienne resta impassible. Son visage était grave, mais il lui sembla entrevoir une lueur de compassion dans le noir de son regard.

Les gens passaient derrière lui sur le trottoir, les voitures circulaient dans l’avenue, et il sentait par moments le souffle silencieux d’un tramway dans son dos. Mais toute cette affluence semblait lointaine, à part, comme si la bohémienne et lui se trouvaient dans une bulle dissociée du reste.

— Tu as quelque chose à me dire ? finit-il par demander sans savoir lui-même ce qu’il espérait.

Elle continua de le regarder dans les yeux en silence. Puis elle lâcha, de cette voix qui vibrait encore de la sentence qu’elle avait autrefois formulée :

— Demande à ta tante.

OceanofPDF.com