Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Laurent Gounelle · Chapitre 39 sur 43

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Le Jour Où J'ai Appris À Vivre

Chapitre 38

38

 

 

— Ce salaud a failli foutre en l’air notre vie, et tout ce que tu proposes, c’est de lui vendre nos parts et de s’en aller ?!

Angela marchait de long en large dans le salon de la maison de Jonathan, folle de rage. Jonathan était assis devant son ordinateur. À l’écran, l’image de Michael avec la call-girl. La découverte du blog et de ses films lui avait fait un drôle d’effet. Il n’avait pas exprimé grand-chose, mais elle le connaissait suffisamment pour savoir qu’il en était tout retourné.

— Contre qui es-tu le plus en colère, au fond ? finit-il par dire d’une voix anormalement calme.

— À ce moment précis, autant contre lui pour ce qu’il nous a fait que contre toi prêt à passer l’éponge !

Jonathan leva un œil vers elle.

— C’est tout ?

Elle laissa retomber les bras dans un geste d’impuissance.

— Si c’est ce que tu veux entendre, dit-elle en baissant soudain d’un ton, je m’en veux aussi de ne pas t’avoir cru à l’époque, mais c’est pas une raison pour laisser Michael impuni !

Jonathan resta silencieux quelques instants, puis soupira.

— Il ne faut jamais rester avec quelqu’un qui nous fait du mal. Partir est la décision la plus sage.

— Mais c’est à lui de partir !!!

— Légalement, on n’a aucun moyen de l’y obliger.

Elle secoua la tête, dégoûtée.

— Partons, dit-il. On va monter autre chose, on en est capables, on se débrouillera. Ayons confiance en la vie.

Elle explosa.

— On ne va quand même pas lui vendre nos parts alors que c’est ce qu’il attend depuis longtemps ! C’est même pour ça qu’il a monté son coup. Il a failli détruire notre couple, notre famille, et toi tu veux lui faire un cadeau ?

— De toute façon, on n’a pas trop le choix. Je ne vois pas à qui d’autre on pourrait les vendre. Un repreneur, ça ne se trouve pas du jour au lendemain. Alors si tu ne veux pas continuer de voir Michael tous les matins pendant encore des mois…

— Les boules.

Jonathan soupira.

— Laisse-le, il ne sait pas ce qu’il fait.

— C’est un connard.

— Je pense qu’il est plus à plaindre qu’à envier…

Angela secoua la tête de dépit.

— Je n’ai pas envie de me battre, dit Jonathan. Je ne veux pas passer le reste de ma vie en conflit.

Angela fronça les sourcils.

— Pourquoi dis-tu ça ? Je ne te demande pas de nous venger jusqu’à la fin de tes jours et…

Jonathan botta en touche. Ce n’était pas le moment de lui parler de la prédiction.

— Partons, et je vais trouver quelque chose. Je ne sais pas quoi encore, mais je te promets que je le ferai se repentir de ses crimes.

*

* *

Une demi-heure plus tard, ils se rendirent à la terrasse du café pour déjeuner. De loin, ils virent un attroupement bizarre encombrer les lieux. Ils s’approchèrent, puis, soudain, quelqu’un cria : « C’est lui ! » et tous se retournèrent vers Jonathan qui se figea, stupéfait, tandis qu’une petite meute de journalistes, cameramen et perchmans se précipitait sur lui.

*

* *

Quelle valeur avait la réussite, dans ces conditions ?

La question tournait en boucle depuis la veille dans l’esprit désormais tourmenté d’Austin Fischer. La révélation de la stratégie de son coach l’avait comme foudroyé, l’abandonnant à des interrogations auxquelles il ne s’était jamais livré jusqu’à ce jour.

L’humilier pour le faire réagir, titiller son amour-propre pour le faire gagner…

C’était donc ça.

Une question l’obsédait, le taraudait sans cesse : aurait-il pu réussir sans cela ? Ses exploits auraient-ils pu avoir lieu sans qu’on attise ses blessures narcissiques, réveillant les douleurs passées pour exciter sa soif de revanche, son besoin maladif de prouver aux autres sa valeur ?

À la télé branchée sur une chaîne d’infos dans un coin de la pièce, l’image d’une célébrité traversa l’écran. Austin respira à fond pour chasser sa tension.

La réussite est-elle l’apanage des névrosés ? Faut-il avoir un ego meurtri pour trouver en soi la volonté surhumaine indispensable à son avènement ?

À voir le nombre de psychopathes dans les hautes sphères gouvernementales et les instances dirigeantes des grosses boîtes, on peut en effet se poser la question…

Il ouvrit en grand la baie vitrée qui donnait sur la piscine de sa terrasse privée. Ses préoccupations torturaient son esprit et il étouffait, malgré les dimensions déraisonnables de la suite qu’on lui avait réservée dans ce palace. Il décocha un grand coup de pied rageur dans une carafe en cristal sur la table basse. Elle vola en éclats qui se fracassèrent sur le sol de marbre.

Le luxe est l’indemnité compensatoire d’une estime de soi foireuse.

Il soupira profondément. Il fallait qu’il se ressaisisse, qu’il remette à plus tard ses interrogations métaphysiques.

Après la finale.

Il décapsula un Perrier et but une gorgée à la bouteille, ignorant le verre Baccarat à sa disposition. Devant la baie vitrée ouverte, les fins voilages se soulevaient délicatement au gré du vent, un vent léger et silencieux. La télé rediffusait un reportage qu’il avait déjà entrevu quelques heures plus tôt, l’histoire de ce type qui était la risée du Web avant qu’un courant de sympathie ne le porte aux nues. Austin réécouta d’une oreille les propos qu’il tenait sur la vie, sur la valeur de nos actes, de nos paroles, sur ce qui nous relie aux autres, le non-sens de la compétition…

« J’aime, disait l’homme au journaliste, être en phase avec les autres et en paix avec moi-même. Je me sens bien quand mes actes expriment qui je suis. »

On lui demandait ensuite pourquoi il faisait de telles choses pour des inconnus.

« La vie est un jeu, répondait-il. Alors je joue, j’ose… »

Un peu plus tard, il lâchait : « Faire le bien me fait du bien. »

Austin était à des années-lumière de ces considérations, et pourtant ces propos trouvaient un écho particulier en lui, résonnant étrangement avec sa situation. Des propos qui ébranlaient la direction claire et déterminée qu’il s’était jusque-là donnée. Jusque-là…

Car il se sentait désormais comme une boussole après qu’un cataclysme eut fait disparaître le nord.

Pourquoi fallait-il qu’il entende ces paroles aujourd’hui, dans la situation qui était la sienne depuis la veille ? Pourquoi la vie offrait-elle de telles coïncidences, une telle synchronicité ?

Il sortit sur la terrasse, retira ses vêtements, et plongea dans la piscine.

Le froid le saisit, ressourçant, revigorant. Il traversa le bassin en apnée puis ressortit la tête de l’eau.

Il allait gagner ce match. Seul. Il serait sans doute le seul joueur au monde à se préparer à la finale d’un tournoi du Grand Chelem sans son coach. Mais il gagnerait. Il gagnerait en exprimant qui il est, sans jouer sur des ressorts psychologiques malsains. Sa victoire serait la sienne, vraiment la sienne.

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