Le Jour Où J'ai Appris À Vivre
Chapitre 41
41
La route de San Francisco à Monterey parut interminable. Si Jonathan était immensément soulagé par la confession de la bohémienne, il nourrissait maintenant un certain ressentiment à l’égard de sa tante.
Sa colère s’évanouit comme par magie quand sa vieille Chevrolet blanche, franchissant le seuil de la propriété, s’engagea dans l’allée bordée de cyprès, comme si un bien-être immuable imprégnait ces lieux, capable de pacifier le plus fulminant des dragons.
Jonathan descendit de voiture et marcha vers la maison, le gravier crissant sous ses pas. Les fleurs étaient moins nombreuses, les asters bleus avaient remplacé les clématites roses, et les feuilles de l’érable viraient doucement au rouge. Mais l’atmosphère était la même, douce, parfumée, et empreinte d’une quiétude intemporelle. En contrebas, les pins centenaires étaient intacts, leurs troncs tortueux dominant l’océan d’un bleu toujours aussi profond.
Margie apparut sur le perron, arborant son habituel sourire lumineux et bienveillant, et Jonathan ne put se retenir de la serrer dans ses bras.
Elle lui offrit le thé dans le jardin pour profiter de la douceur de l’après-midi, bien installés dans les confortables fauteuils en rotin. Jonathan attendait le bon moment pour confronter sa tante. Les mots lui manquaient.
Margie déposa un plateau chargé d’un charmant service en porcelaine sur la table basse.
— Alors comme ça, tu sais tout, n’est-ce pas ? dit-elle spontanément après quelques minutes.
Pris au dépourvu, Jonathan acquiesça lentement. Margie faisait partie de ces gens très intuitifs, disposant d’un flair hors pair, à qui l’on ne peut finalement rien cacher.
Elle versa le thé fumant dans les tasses. Le parfum de la bergamote se diffusa lentement dans l’atmosphère.
Il n’y avait pas un souffle de vent. Au loin sur la mer, un voilier, immobile, paraissait avoir été peint sur le paysage.
Le temps semblait suspendu pour l’éternité.
— La conscience de la mort est essentielle à la vie, dit-elle d’une voix très douce.
Un papillon jaune virevolta autour d’eux, puis se posa sur une impatiens et battit des ailes quelques fois avant de s’immobiliser.
— Notre société s’abîme dans le déni de la mort, dit-elle en se rejetant lentement dans son fauteuil. On fait comme si elle n’existait pas. On se réfugie même derrière un vocabulaire métaphorique pour la désigner : quand on perd un vieil oncle, on dit qu’il a disparu, qu’il est parti, qu’il nous a quittés. On dit qu’on l’a perdu, comme si on allait le retrouver au coin de la rue ou au rayon confiseries du supermarché.
Jonathan sourit.
— On nie tout ce qui nous rapproche de la mort, reprit Margie. On cache soigneusement les signes de vieillissement dès leur apparition. On ne valorise que la jeunesse et ses atouts, qui sont les seuls que l’on affiche, comme si vieillir était honteux ou effrayant. Même les philosophes se font faire des liftings et cultivent un look jeune !
Elle partit à rire.
— Pourtant, reprit-elle, quand on demande aux gens s’ils sont heureux, ils sont beaucoup plus nombreux à répondre oui à soixante ans qu’à vingt ans…
Elle porta sa tasse à ses lèvres.
— Autrefois, dans les villages, on allait toutes les semaines en famille au cimetière, rendre visite aux ancêtres. On s’adressait à eux intérieurement, on leur parlait, et finalement on gardait un lien, quelque chose subsistait entre eux et nous. Et pendant que les adultes entretenaient les lieux et les fleurs, les enfants jouaient sur les tombes alentour et, mine de rien, ils apprivoisaient la mort.
Margie but quelques gorgées de thé et Jonathan fit de même. La chaleur bienfaisante de la boisson se diffusa dans son corps et il se détendit.
— Aujourd’hui, le déni de la mort se décline partout, reprit Margie. Il explique notamment l’obsession de certains à repousser les limites, que ce soit sur le plan physique, financier, sur celui du statut, des relations intimes, du pouvoir… C’est pour ça qu’à notre époque, on admire à ce point les grands sportifs, qui repoussent les limites du corps, et les célébrités qui, de par leur statut ou leur œuvre, offrent un semblant d’immortalité…
Elle reposa sa tasse.
— Pourtant, vois-tu, c’est paradoxalement la prise de conscience de nos limites qui peut être libératrice. C’est en les acceptant pleinement que l’on peut alors s’épanouir, déployer notre créativité, et même se mettre à réaliser de grandes choses. Et comme la plus grande des limites, la plus incontournable, c’est la mort… notre vie commence véritablement le jour où l’on prend conscience que l’on mourra un jour, et qu’on l’accepte pleinement.
Le papillon sur l’impatiens s’envola gaiement, poussant la fleur dans une légère ondulation.
Au loin, sur l’océan, le voilier semblait avoir enfin trouvé un souffle pour le porter.
Jonathan ne dit rien. Même s’il en voulait toujours à sa tante pour la souffrance que la fausse prédiction lui avait causée, il savait au fond de lui que c’était après avoir surmonté ses angoisses de mort qu’il s’était mis à vraiment apprécier la vie, comme jamais auparavant. Il avait alors enfin compris ces gens qui, atteints d’une grave maladie, se disaient parfois reconnaissants envers le mal qui les avait touchés.
— La conscience de la mort permet de se libérer de ses illusions, dit Margie. On réalise soudain ce qui a vraiment de la valeur dans notre vie. Tout le reste, qui jusqu’alors mobilisait notre attention et notre énergie, devient d’un seul coup secondaire. Notre aveuglement prend fin, nos chimères s’évanouissent. On s’autorise à être soi-même, à exprimer ce que l’on ressent, à vivre ce que l’on veut vivre.
Elle reposa la théière avant d’ajouter :
— Bien vivre, c’est se préparer à mourir sans regrets.
Jonathan acquiesça silencieusement.
— Et puis la mort n’est sans doute pas si terrible, tu sais. Chacun a sa vision de la mort, chacun a ses croyances sur la question. Mais même en mettant de côté les interprétations religieuses, il y a plus de raisons de penser qu’elle n’est qu’un passage vers un autre état, une autre forme de vie, que de croire que nous ne serions que de la matière finissant en poussière. Même les plus convaincus des apôtres de cette vision matérialiste de la vie sont incapables d’en fournir la preuve. Et à l’inverse, nous avons d’innombrables témoignages, tous convergents, de personnes ayant vécu des expériences de mort imminente. Ils décrivent tous un tel état de bien-être, d’amour, de beauté, de lumière, que désormais aucun d’entre eux n’a peur de la mort.
— J’en ai lu quelques-uns, c’est vrai.
— Nombreux sont ceux ayant été plongés dans un coma profond, dans un état de quasi-mort cérébrale, et qui, revenus inexplicablement à la vie, peuvent décrire précisément les événements qui se déroulaient autour d’eux pendant leur coma, les paroles échangées par les visiteurs ou les médecins, et même parfois ce qui se passait… dans une autre pièce. Beaucoup de chirurgiens ont aussi recueilli les témoignages de patients opérés qui, à leur réveil, racontaient de façon très factuelle les actes et les paroles du personnel soignant pendant l’opération, et savaient décrire des objets présents dans une autre salle où ils n’avaient jamais été. C’est même arrivé à des scientifiques… matérialistes ! Inutile de dire qu’ils ont un peu revu leur position par la suite…
Elle se mit à rire avant d’ajouter :
— On ne peut certes tirer aucune conclusion de ces expériences vécues, mais il est tentant de penser que notre âme, que l’on a souvent assimilée au cerveau, n’est pas enfermée dans notre corps, mais peut s’en libérer, jusqu’à s’en détacher complètement le jour venu.
Jonathan sourit à cette vision, une vision à laquelle il avait envie de croire, lui aussi. Margie s’était tue. Le jardin, enveloppé dans un silence religieux, semblait presque endormi. On entendit alors le chant d’un oiseau. Un merle au plumage d’un noir profond s’était posé à quelques mètres.
Soudain, une idée traversa l’esprit de Jonathan. Il se tourna vers Margie.
— Avec la bohémienne, tu as pris de gros risques. J’aurais pu mal réagir, mal finir…
Elle lui adressa le plus lumineux des sourires.
— Je te connais suffisamment, mon chéri, pour deviner quelle serait ta réaction. Et puis surtout, dit-elle les yeux pétillants de malice tout en baissant la voix comme si elle confessait un péché, j’étais certaine que tu viendrais me trouver !
Jonathan regarda sa tante, aux yeux espiègles, au visage radieux. C’était vraiment un sacré personnage.
Puis il laissa son regard embrasser le jardin et la vue sublime qu’il offrait jusqu’à l’horizon où l’océan se fondait dans le ciel. Le vent d’ouest, en se levant, avait attiré de nouveaux voiliers. Jonathan inspira profondément. L’air marin avait un parfum d’éternité.
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