Le passé

Henry Gréville · Chapitre 9 sur 22

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Le passé

Chapitre IX

 

Malgré les émotions qui l’avaient transformé, Paul de Grandpré n’en était pas moins un être raisonnable et raisonneur, qui, prenant au sérieux toutes choses, ne voulait pas agir à l’étourdie.

Depuis le drame de son enfance, le mariage lui était apparu comme une sorte de lutte, où le meilleur des deux êtres, si malheureusement liés, devenait fatalement la victime de l’autre, et il s’était résolu à ne jamais se marier. Un souffle de siroco, un demi-sourire d’une bouche ingénue, un regard innocent et troublant, suffiraient-ils pour bouleverser les convictions de sa jeunesse ? Ne fallait-il pas d’abord s’assurer qu’il n’était point le jouet de ses nerfs tendus, surexcités par une journée de travail excessif et une influence atmosphérique anormale ?

On s’assure difficilement de ces choses-là ; mais le lendemain de ce jour mémorable était un

 

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dimanche, et le dimanche donne des facilités exceptionnelles aux chercheurs de solutions metaphysiques. Paul n’avait qu’à se rendre à la Madeleine, pour la messe d’une heure ; il était certain d’y rencontrer Mme de Cérences, qui ne sortait jamais avant son déjeuner ; la vue d’Hermine suffirait certainement à éclairer le jeune homme sur l’état véritable de ses sentiments.

Orné de ces beaux raisonnements, l’homme positif au cœur sec, assez mal représenté pour l’heure par Paul de Grandpré, se dirigea vers la Madeleine, et, dans sa frayeur de manquer l’entrée des deux femmes, s’embarrassa dans la sortie de la grand-messe, où il fit, de son propre aveu, assez sotte figure.

Rapidement, l’église se désemplit, puis se remplit d’une foule élégante et très parée. Aucune de ces jolies femmes n’attira l’attention du jeune officier ; se croyant bien dissimulé dans un des rangs de chaises les plus voisins de la porte, il attendait avec une certaine agitation... Tout à coup, il vit un chapeau noir, dont le large bord

 

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ombrageait un front pur et deux yeux noisette. Il était entré bien des chapeaux, noirs à larges bords, depuis dix minutes, et aucun ne lui avait porté un tel coup au cœur...

Hermine trempa le bout de son doigt dans le bénitier, puis se pencha vers sa grand-mère pour lui offrir l’eau bénite ; Mme de Cérences, à son tour, tendit l’extrémité de ses doigts à son mari qui la suivait, et tous trois se dirigèrent vers la nef.

Pourquoi Hermine tourna-t-elle la tête vers l’endroit où se trouvait Paul ? Pourquoi une rougeur exquise, transparente, idéale, vint-elle dorer son teint de blonde délicate, et pourquoi Paul eut-il si horriblement honte et peur d’être vu par elle, qu’il ferma les yeux pendant un millième de seconde, au lieu de saluer, comme c’était son devoir ?

Une pensée horrible traversa le cœur de la jeune fille : « Ce n’est pas pour moi qu’il est venu ! » Elle passa, toute droite, soudain glacée, se demandant comment elle ferait pour supporter un chagrin pareil.

 

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La timidité de Paul, ce qu’il appela sur-le-champ sa lâcheté, n’avait duré qu’un instant inappréciable, et pourtant, lorsqu’il rouvrit les yeux, Hermine avait passé. Il se maudissait lui-même, lorsque, malgré elle, elle retourna vers lui son visage pâli, tiré, transfiguré par sa première peine d’amour.

Cette fois, ils se comprirent. Elle détourna bien vite ses yeux pleins de larmes heureuses, et il resta immobile, fasciné, la suivant du regard ; son âme lui semblait une coupe trop pleine que le moindre mouvement ferait déborder.

Elle avait disparu dans les rangs des fidèles ; la haute taille de M. de Cérences lui indiquait seulement l’endroit où elle se tenait ; c’était déjà quelque chose. À plusieurs reprises, Paul se demanda s’il ne s’en irait pas sur-le-champ savourer sa joie, mais il n’en eut pas le courage.

Avec cette bêtise particulière aux gens intelligents que la passion domine, il se persuada que sa présence en cette église était la chose la plus naturelle du monde, et que personne, au grand jamais, ne pourrait trouver matière à gloser

 

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dans son idée d’aller à la messe à la Madeleine, alors qu’il était de la paroisse Saint-Thomas d’Aquin !

Fort de la perfection de ses raisonnements, l’office terminé, il se tint près du bénitier pour recevoir encore une fois le regard de ces yeux angéliques... C’était déjà beaucoup, mais la passion l’emportait plus loin. Comme Hermine, sans le voir, tendait la main vers la vasque de marbre, il la prévint et effleura ses doigts avec l’eau bénite.

Surprise, elle avait involontairement reculé, mais elle l’avait reconnu même avant de l’avoir regardé. Le visage couvert de rougeur, elle le salua d’un signe de tête, puis se tourna en hâte vers ses parents.

Ils la suivaient en échangeant des saints avec les personnes de leur connaissance, et paraissaient n’avoir rien vu ; elle hésita ; puis, sentant l’impossibilité de répondre à quelque question que ce fût en ce lieu, à cette heure, elle sortit, les yeux perdus devant elle, comme dans un rêve. Le gai Paris remuant, qui s’agitait devant

 

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elle, dans la poussière dorée, dans le nuage des fontaines jaillissantes, lui semblait aussi lointain que les cimes de l’Himalaya.

– Hermine, que fais-tu ? lui dit sa grand-mère en la tirant en arrière au moment où, sans s’en apercevoir, avançant son pied dans le vide, elle allait manquer la première marche de l’escalier.

– Pardon, grand-maman, dit-elle en se remettant.

La secousse l’avait réveillée, elle reprit son attitude ordinaire.

– Qui donc t’a présenté l’eau bénite ? demanda Mme de Cérences.

Avec un violent effort pour maîtriser sa voix, qu’elle sentait mal affermie, la jeune fille répondit :

– M. de Grandpré.

La clairvoyante aïeule lui jeta un coup d’œil rapide. Peut-être, avant ce jour, avait-elle lu au cœur de son enfant plus loin qu’Hermine elle-même.

– Ah ! fit-elle avec une feinte indifférence, je

 

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ne savais pas que ce monsieur vint à la Madeleine.

– C’est la première fois, grand-maman, répondit imprudemment la jeune fille avec quelque vivacité.

– Ah ! répéta Mme de Cérences. Cela importe peu, d’ailleurs.

Et elle n’en parla plus.

Dans le courant de la semaine, Paul fit une courte visite, et, le dimanche suivant, il ne parut point à la messe d’une heure. Hermine se figura qu’elle s’était trompée, qu’il ne se souciait pas d’elle, et, pendant deux nuits, ne s’endormit que le visage baigné de larmes. Au bout de quinze jours, elle l’aimait éperdument.

 

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