Le passé

Henry Gréville · Chapitre 5 sur 22

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Le passé

Chapitre V

 

Lorsque le bruit des pas se fut éteint dans la maison, la baronne, une lampe à la main, rouvrit la porte de sa chambre et se dirigea vers une pièce située à l’extrémité de la longue galerie. Pareille à une somnambule, et poussée comme par une volonté étrangère, elle marchait lentement, absorbée en elle-même ; arrivée au bout, elle tourna le bouton de la dernière porte et entra en la refermant soigneusement.

C’était une chambre très simple, de grandeur moyenne, entièrement tapissée d’une perse fleurie, à bouquets multicolores. Les couleurs éteintes par le temps avaient quelque chose de presque endormi, infiniment doux à l’œil, et pourtant l’ensemble était encore souriant. Sur la cheminée, une petite pendule, arrêtée depuis bien des années ; sur une table, un globe terrestre ; dans un coin, une bibliothèque aux rayons

 

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chargés de livres reliés en toile gaufrée, un lit de fer à rideaux de perse semblait attendre son hôte enfantin.

Mme de Grandpré posa sa lampe sur la cheminée, et regarda autour d’elle d’un air désespéré.

C’est là qu’il avait dormi jusqu’au jour où, privé de sa mère, Paul était entré au lycée ; c’est sur cet oreiller qu’elle venait embrasser la tête brune aux cheveux embroussaillés, aux yeux clos par la fatigue des longues courses, dont la bouche entrouverte lui disait bonsoir dans un baiser, engourdi de sommeil.

La baronne s’approcha du lit et l’effleura d’une main furtive ; peut-être craignait-elle d’y réveiller l’ombre du petit dormeur... Puis, elle s’assit sur le pied, un peu de côté, comme si le corps de l’enfant avait été là, sous la légère couverture, et regarda l’oreiller.

Un soir, précisément, peu de jours avant celui de la fuite, Paul avait été méchant. Son âme de feu, son indomptable fierté l’avaient entraîné jusqu’à la rébellion ouverte, et, pour le punir, sa

 

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mère l’avait envoyé se coucher sans vouloir l’embrasser. Un quart d’heure après, sa femme de chambre vint lui dire que l’enfant était en proie à une crise de larmes inquiétante ; elle accourut dans cette chambre, près de ce lit.

Soulevant avec peine son corps convulsé de sanglots :

– Pardon, maman, pardon ! avait crié son fils ; et elle l’avait reçu dans ses bras.

Et elle était partie après cela ! Elle n’avait pas su se dominer ! Elle avait omis de mettre dans la balance, à côté de ce qui lui faisait horreur, l’amour passionné de cet enfant ! Elle était partie, entraînée par sa folie, croyant faire acte de justice en se reprenant au mari qu’elle n’aimait plus, et elle n’avait pas pensé qu’en quittant sa chaîne elle perdait son fils !

Jusqu’à cette minute, la baronne n’avait jamais voulu comprendre sa faute. Devant le monde, assurément, elle avait failli, mais elle méprisait le monde. Devant son mari, elle avait été coupable, mais elle avait tant souffert, il l’avait tellement torturée ! N’avait-elle pas envers lui simplement

 

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usé de représailles ?

Se payant ainsi de sophismes, refusant de comprendre pourquoi le fils qu’elle aimait ne voulait pas lui rendre sa tendresse, elle avait marché le front haut vis-à-vis d’elle-même, punie dans son amour par la mort, et trouvant pour sa faute cette expiation suffisante. Ici, elle sentit que dans sa fuite il y avait eu autre chose que des représailles ; qu’en usant de ce qu’elle croyait son droit, elle avait frappé des innocents, et que son expiation, loin d’être finie, commençait.

Elle glissa à genoux le long de l’étroite couchette, posa sa tête brûlante sur l’oreiller, et, sanglotant à son tour, s’écria : « Pardon, mon fils, pardon ! »

La petite chambre était isolée, la maison était endormie, nul n’entendit le cri de son orgueil enfin terrassé, et elle resta longtemps abîmée devant ce lit comme devant la dépouille d’un mort.

Lorsqu’elle eut épuisé sa douleur, elle se leva, arrangeant machinalement les plis de sa robe, et reprit sa lampe d’une main mal assurée, puis

 

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sortit de sa chambre et fit quelques pas... Elle s’arrêta devant une autre porte.

C’était celle de son ancienne chambre, sa chambre nuptiale, habitée par elle durant tout le cours de sa vie d’épouse...

Non, elle n’entrerait pas ; elle n’avait plus de larmes ni de force pour souffrir. Elle rentra chez elle et se mit au lit. Jusqu’aux clartés du matin, elle resta immobile, comme morte, les yeux ouverts, sondant l’abîme où elle s’était jadis précipitée, sans pouvoir encore, et de beaucoup, en mesurer toute la profondeur.

 

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