Le passé
Chapitre XVII
Paul de Grandpré ne sentait pas la fatigue et avait oublié sa blessure quand il monta dans le train qui devait le conduire à Paris ; le temps était magnifique, et, tout le long de la route, il ne vit que des choses riantes. La seule ombre à ce tableau était précisément sa beauté : il ne pouvait guère croire qu’en ce mois de juillet ceux qu’il cherchait fussent encore à Paris.
À chaque station, il regardait avidement par la portière pour voir ceux qui montaient ou descendaient ; peut-être apercevrait-il Hermine. Il ne savait absolument rien des projets de la famille de Cérences ; il ignorait l’endroit où se trouvaient leurs propriétés ; avaient-ils seulement des propriétés ? Jamais Paul n’en avait entendu parler.
Les robes claires, les ombrelles chatoyantes faisaient à chaque gare un joli remous de couleurs
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gaies ; il s’amusait à voir les voitures de campagne amener et remporter des voyageurs affairés. À cette heure et dans cette direction, on montait plus qu’on ne descendait ; les pères de famille, un portefeuille sous le bras, s’en allaient à leurs affaires, accompagnés à la gare par leurs enfants qui restaient sur le quai pour assister au départ du train.
C’était joli à voir, ces boucles brunes et blondes, tombant sur les costumes sombres des petits garçons, sur les robes claires des fillettes ; les minois tournés vers la figure paternelle, enchâssée dans le cadre de la portière, étaient amusants dans leurs expressions variées. Paul les examinait avec un sourire indulgent et une vague pensée d’avenir ; n’aurait-il pas un jour, lui aussi, une nichée de petits êtres exquis, pour le suivre et l’escorter sur les routes de la vie ?
La Seine babillait entre ses rives, quittée et revue à tout moment ; les écailles argentées que le soleil faisait sauter sur les flots semblaient le ruissellement d’une incommensurable fortune, offerte aux pauvres de ce monde par la générosité
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de ce jour splendide. Paul se sentait riche de joies, son cœur débordait de félicités encore inconnues ; tout à coup, il se rappela le temps où, petit enfant lui-même, il allait aussi conduire son père à la gare ; c’était sa mère qui l’accompagnait, elle le tenait par la main pour le garantir de tout danger ; il se rappelait encore la pression de ses doigts au moindre bruit, à la moindre alerte...
Une fenêtre s’ouvrit tout à coup dans l’âme de Paul sur ce passé lointain, volontairement relégué dans l’ombre pendant tant d’années. Elle l’avait pourtant bien aimé, cette mère coupable, avant de l’abandonner ! Il se rappelait maintenant mille détails charmants où se montrait une tendresse infinie ; le beau visage, à présent si fièrement attristé, se penchait vers lui en souriant avec une expression dont le souvenir lui traversa le cœur comme un glaive. Mais sa douleur rapide se changea sur-le-champ en soulagement. Cela lui avait fait du mal, cela lui faisait du bien de sentir qu’il avait aimé sa mère et qu’elle l’avait aimé...
Puisque son père avait pardonné, avait-il le
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droit de tenir rigueur ? Ce duel lui-même marquait l’époque d’un changement nécessaire ; ce serait la date de la réconciliation. Personne ne pourrait plus dire à présent que les Grandpré avaient accepté leur injure. L’injure était lavée dans ce sang. On pouvait déposer les armes.
Le train s’arrêta ; Paul était arrivé. Il monta dans une voiture découverte et se dirigea vers le centre de Paris, sous les arbres, le long du Jardin des Plantes d’abord, puis le long des quais, jusqu’à l’appartement du quai Voltaire.
Tout y était dans un ordre parfait, tel qu’il n’en avait point connu dans le temps où son père et lui, livrés à des soins mercenaires, tenaient correctement, mais à grands frais, leur ménage de célibataires, la présence de Mme de Grandpré avait apporté là une grâce discrète, une perfection de détails dont le jeune homme ne put méconnaître le charme et l’autorité. Même en son absence, on sentait sa main ferme et légère en toutes choses.
Avec un demi-soupir, Paul acheva de congédier les rancunes du passé. Sans doute, il ne
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serait jamais, il le croyait du moins, le fils qu’il aurait été sans le drame de son foyer paternel, mais il pourrait encore se montrer heureux et surtout donner beaucoup de bonheur. Plein d’espoir, il était aussi plein d’indulgence.
Les deux heures qui devaient s’écouler avant qu’il pût décemment se présenter chez Mme de Cérences lui parurent fort longues ; elles passèrent cependant, et il se dirigea, à pied, très lentement, vers la rue Saint-Honoré.
En frappant le marteau sur sa plaque, car la porte de cette maison était toujours fermée, Paul se sentit tout à coup défaillir. Ainsi qu’il arrive aux vrais amoureux, toute sa confiance s’était brusquement envolée, et il éprouvait un découragement profond. La porte s’étant ouverte devant lui, il se ranima pourtant et demanda bravement au portier si M. ou Mme de Cérences étaient à Paris.
M. de Cérences était absent ; madame et mademoiselle étaient sorties pour le moment. En voyant la mine déconfite que Paul dissimulait sous une extrême gravité, le brave homme
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ajouta :
– Ces dames vont tous les jours, quand il fait beau, passer l’après-midi aux Tuileries.
Le jeune homme tira de son portefeuille deux cartes, les corna soigneusement et les remit au portier en lui disant merci ; puis il se dirigea vers le jardin somptueux, maintenant livré à l’oubli, simple lieu de passage, que les deux femmes avaient eu le bon goût de choisir pour refuge contre la chaleur et la poussière parisiennes.
Désert maintenant, ce royal jardin, jadis tant fêté. On n’y vient plus que les jours où il n’est pas lui-même, lorsqu’une fête foraine le remplit de bruit et de vulgarité. La grâce souriante de ses parterres, ensoleillés, l’ombre et la fraîcheur des arbres géants de ses massifs, n’attirent plus les promeneurs. Les enfants riches même l’ont abandonné et se font conduire aux Champs-Élysées, entraînés par le courant mondain contre lequel leur âge ne les défend pas.
Et pourtant, nulle part dans Paris on ne saurait trouver de fleurs plus brillantes ni de feuillages plus protecteurs ; mais les Tuileries ne sont plus à
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la mode. Les mères de la rue Saint-Honoré et des rues avoisinantes viennent seules y surveiller les jeux de leurs enfants ; on les voit arriver dans l’après-midi, nu-tête, avec un petit panier à la main, qui contient le goûter des bébés. Elles apportent un pliant, afin d’économiser le sou de leur chaise ; la vieille loueuse, qui a vu des temps meilleurs, les regarde de travers, soupire, et passe, les mains dans les poches vides de son tablier.
Si grand que fût le jardin, Mme de Cérences et Hermine n’étaient pas difficiles à y rencontrer, étant peut-être les deux seules femmes du vrai monde qu’il abritât sous ses vieux marronniers. Instinctivement, Paul les chercha dans la partie des massifs qui avoisine les parterres ; il les aperçut de loin, adossées contre un arbre, au bord de l’allée ; les ramiers classiques des Tuileries roucoulaient sur leurs têtes, et par instants venaient s’abattre à leurs pieds pour picorer le pain qu’Hermine leur avait jeté.
Elle était là, les yeux baissés sur un livre ; sa grand-mère, les mains croisées sur ses genoux,
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regardait placidement la vie des autres. Les enfants qui s’ébattaient à deux pas d’elle n’en étaient pas moins beaux, pour être moins richement vêtus que les enfants du temps passé ; leurs petites manières étaient gentilles et drôlettes ; à cet âge, la ligne de démarcation entre le peuple et l’aristocratie est encore bien ténue ; le rire et les larmes des bébés sont à peu près les mêmes entre un et deux ans ; ce n’est guère qu’à partir de la troisième année que la distinction se fait sentir dans ce petit monde. Mme de Cérences l’avait été mère, puis grand-mère, et les enfants l’amusaient autant que le livre le plus intéressant.
Après les avoir aperçues, Paul eut envie de battre en retraite ; comment les aborder ? Il se sentait maintenant absolument poltron. Autant il trouvait simple et naturel d’aller leur rendre visite chez elles, autant il lui semblait difficile de s’avancer et de les saluer en ce lieu.
Pendant qu’il hésitait, Hermine leva la tête et regarda devant elle. Ses jolis yeux bienveillants et candides parcoururent les parterres rutilants sous le soleil ardent, puis se reposèrent sur les groupes
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d’enfants éloignés. Tournant un peu la tête, elle s’amusa aux gentillesses des pigeons gourmands, et dit quelques mots à sa grand-mère ; puis, d’un air las, elle s’appuya en arrière, et une expression pensive envahit peu à peu son charmant visage.
Paul devina, sentit qu’elle pensait à lui, et lui envoya toute sa tendresse en un élan qui lui réchauffa le cœur comme une flamme. Peut-être avait-il fait un mouvement involontaire ; Hermine, sans bouger, tourna les yeux vers lui et le reconnut.
Une rougeur délicate monta à ses joues, comme si le soleil les avait caressées ; elle ne dit rien, ne fit pas un mouvement, mais tout son jeune amour parla par le silence de ses paupières baissées.
Très brave à présent, Paul s’avança et salua les deux femmes. Il dit tranquillement que, venu à Paris pour les voir et ne les ayant pas trouvées chez elles, ayant appris qu’elles pouvaient se trouver ici, il s’était permis de venir les y chercher.
Il parlait avec une grande aisance, n’ayant plus
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à déguiser sa pensée.
Mme de Cérences, qui l’avait d’abord bien accueilli, l’écoutait avec une certaine nuance d’embarras ; cette façon de parler, de proclamer sa recherche, n’était pas tout à fait autorisée par leurs relations, jusqu’alors cordiales, mais réservées ; elle éprouvait un peu de gêne, en voyant ce jeune homme moins rigoureusement correct qu’elle ne l’avait précédemment connu.
Cependant, elle ne pouvait guère se dispenser de l’inviter à s’asseoir. Il prit une chaise et obéit ; Hermine était en face de lui ; elle n’avait rien dit, mais il sentait la joie qu’elle éprouvait de le revoir.
Mme de Cérences engagea une conversation languissante, le questionnant sur sa sœur, récemment mariée, sur son séjour à la Vernerie, cherchant des phrases qui fussent polies, sans être trop engageantes. Paul répondait mal à ses efforts, et un silence se fit bientôt.
La chaleur eût été extrême sans un vent frais et léger qui leur apportait par bouffées l’odeur fine des héliotropes chauffés par le soleil ; dans le
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haut des marronniers, on entendait roucouler les tourterelles ; le roulement continu des voitures, assoupi par le macadam, faisait un accompagnement sourd et régulier qui semblait très lointain. Hermine n’avait pas prononcé une parole.
– Madame, fit tout à coup Paul à demi-voix, je vous ai dit tout à l’heure que j’étais venu à Paris exprès pour vous voir... Je voulais m’adresser à M. de Cérences en même temps qu’à vous... Le hasard veut que je vous trouve ici, dans des circonstances qui me paraissent favorables... Voulez-vous me permettre de vous parler à cœur ouvert ?
La grand-mère regarda sa petite-fille. Elle restait immobile, très pâle, avec une ombre de couleur flottante sur le haut des joues ; ses lèvres entrouvertes semblaient attendre un souffle pour se réchauffer ; la bonne créature sentit son cœur se fondre de pitié.
– Monsieur, dit-elle, ne pourriez-vous épargner...
Paul avait suivi son regard ; l’émotion
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d’Hermine si discrète, si contenue et si éloquente, l’enivrait autant que d’ardents aveux d’amour.
– Madame, reprit-il, vous avez deviné. J’aime Mlle de Cérences ; ce n’est point une parole banale, – vous le voyez, n’est-ce pas ? Accordez-moi votre protection, pour décider son grand-père à me la donner !
– Mais, monsieur, fit la grand-mère très embarrassée, cette démarche, en un tel endroit...
– Je sais, madame, tout ce que vous pouvez me dire ; mais vous êtes femme, vous êtes deux fois mère, vous serez plus indulgente et plus tendre que ne peut l’être un homme, si bon qu’il soit. M. de Cérences a pour devoir d’assurer le bonbeur social et matériel de votre enfant, et, de ce côté, j’espère lui donner toute satisfaction ; mais vous, madame, c’est le cœur qui est votre domaine, et j’aime Mlle Hermine... Ah ! si vous saviez comme je l’aime !
Il était si beau, dans son élan de passion, que la vieille dame ne put s’empêcher de l’admirer. Depuis qu’il lui parlait, il n’avait pas essayé de regarder Hermine, tant il était sûr d’elle ; c’était à
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la grand-mère seule qu’il adressait son ardente protestation, et la jeune fille en sentait son âme brûlée d’amour. Il se tut, et baissa les yeux. Les tourterelles roucoulaient toujours avec des modulations infiniment douces ; une bouffée d’air vif apporta avec l’odeur des parterres le son argentin du jet d’eau qu’on venait d’ouvrir ; le petit bruit de pluie des gouttelettes retombant dans le bassin ajoutait quelque chose d’attendri à l’alanguissement voluptueux de l’heure et du lieu,
– Monsieur, dit enfin Mme de Cérences, s’il ne dépendait que de moi... Vous m’avez dès l’abord inspiré de la sympathie... Mais une chose aussi grave ne se règle pas uniquement sur les sympathies... Avant tout, nous devons rechercher le bonheur de notre enfant...
Le regard jeté par Hermine à sa grand-mère valait toutes les explications du monde ; aussi Mme de Cérences ne crut-elle pas devoir continuer. Elle allait se lever, pour mettre fin à l’entretien, lorsque Paul, surpris lui-même de son audace, la retint d’un geste suppliant.
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– Madame, je vous en conjure, dit-il d’une voix chaude et contenue, où bouillonnait l’ardeur de son jeune amour, soyez-moi favorable ! Je crains d’avoir bien assez de peine à conquérir M. de Cérences, quoique – Dieu le sait ! – rien dans ma vie ni en moi-même ne soit de nature à lui déplaire, du moins, je l’espère ! Mais vous, madame, vous aimez Mlle Hermine, vous souhaitez avant tout qu’elle soit heureuse... Ah ! si l’amour et le respect d’un honnête homme passent pour vous avant tout le reste, comme pour elle, je le crois, – je vous en prie, dites-moi que vous n’êtes pas hostile à mes sentiments !
Mme de Cérences fut touchée de cette sincérité. Elle sourit et regarda sa petite-fille qui avait rougi, mais qui, sans fausse honte, écoutait religieusement les paroles de l’homme qu’elle aimait.
– Si j’osais, reprit Paul enhardi, c’est en votre présence que je demanderais à Mlle Hermine si ma demande ne lui déplaît pas...
– Ce serait trop, monsieur, dit vivement la vieille dame. Mais sa petite-fille parla, sans
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qu’elle pût l’en empêcher.
– Grand-mère, dit-elle de sa voix émue et cristalline, je vous prierai de répondre à M. de Grandpré que sa démarche me touche, et qu’en ce qui dépend de moi je l’accepte.
– Hermine ! s’écria la grand-maman scandalisée.
– J’ai dit : En ce qui dépend de moi, grand-mère. Cela veut dire que jamais je ne vous désobéirai en rien, ni à vous ni à mon grand-père ; vous avez été trop bons pour moi ; la pensée de vous causer la moindre peine me ferait grand-honte et grand-chagrin ; mais j’aime M. de Grandpré.
– Hermine, tais-toi, mon enfant, tu perds la tête !...
– Je l’aime, grand-mère, dans toute la loyauté de mon âme, et, si je ne puis l’épouser, je n’en épouserai pas un autre.
– Tu n’es qu’une enfant, tu ne comprends pas le sens de tes paroles ; on ne dit pas ces choses...
– On les ressent, grand-mère ; donc on peut les
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exprimer. J’ai vingt et un ans, je ne suis plus une petite fille. Je ne répéterai pas ce que je viens de dire, mais j’y serai fidèle jusqu’au bout.
Elle avait parlé sans lever les yeux ; en prononçant le dernier mot, elle regarda tour à tour Paul et sa grand-mère, de ses yeux honnêtes de jeune fille pure. La franchise de ce regard toucha plus profondément le cœur de celui qui l’aimait que ne l’eût fait une protestation passionnée.
– Je ne puis vous remercier, lui dit-il à voix basse ; il n’y a pas de paroles pour exprimer ce que je ressens. J’espère bientôt pouvoir vous le prouver... Madame, vous le voyez, ce n’est plus mon bonheur seul qui est dans vos mains, c’est le nôtre... Ma confiance en vous s’en trouve doublée. J’aurai l’honneur de me présenter à M. de Cérences... Quand ? Demain ?
– Laissez-moi lui parler, fit la bonne dame avec bienveillance, encore qu’un peu troublée par la façon d’agir de sa petite-fille. Je vous écrirai.
Il salua profondément les deux femmes et s’éloigna. Avant de quitter l’allée, il se retourna et les vit se diriger lentement vers leur demeure.
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S’assurant qu’elles ne reviendraient pas, il alla s’asseoir à la place qu’il avait occupée, et, vis-à-vis des chaises vides, se rappela une par une les minutes délicieuses qui venaient de s’écouler.
L’aveu d’Hermine avait été si simple qu’il n’en avait pas réalisé d’abord toute la noblesse. Il se sentait aimé d’elle ; le lui entendre dire ne l’avait pas surpris ; il n’avait compris au premier moment que la nouvelle force obtenue par là dans sa cause. Mais, à présent qu’il ne ressentait plus aucune contrainte, il s’enivrait du souvenir de cette voix exquise, prononçant des paroles qu’il eût volontiers payées de sa vie. Qu’elle avait été brave, la chère enfant ! Avec quelle noble délicatesse elle avait adressé sa réponse, non à lui, mais à sa grand-mère ! « Je n’en épouserai pas un autre. » C’était un engagement formel.
Tout à coup Paul s’avisa que peut-être il y en avait un autre, et que c’était là le motif de la réserve de Mme de Cérences. Pourquoi pas un autre ? Hermine valait qu’on demandât sa main dix fois pour une ; mais qu’importait, puisque c’était lui qu’elle aimait ?
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Et, paresseusement, dans la fraîcheur des jets d’eau, dont le bruit lui arrivait tantôt plus, tantôt moins fort suivant les caprices du vent, dans les parfums des parterres, au roucoulement des ramiers sur les grands marronniers séculaires, Paul berça son amour, en bénissant Hermine de le partager.
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