Le passé
Chapitre III
Gilberte et sa mère attendaient le baron dans le grand salon de la Vernerie, dont deux fenêtres donnaient sur la cour d’honneur.
Au lieu de se trouver au château pour les recevoir, M. de Grandpré avait fait demander à sa femme d’amener Gilberte un jour ou deux avant qu’il arrivât lui-même ; de la sorte, il espérait adoucir à la baronne l’impression pénible qu’elle ne pourrait manquer d’éprouver en rentrant dans ce logis étranger pour elle depuis tant d’années.
Par une pensée non moins délicate, Mme de Grandpré, enfreignant la loi qu’elle s’était jadis imposée, avait quitté le deuil et revêtu une toilette appropriée à ses devoirs de maîtresse de maison.
Un personnel nouveau, engagé tout exprès, ignorant du passé, avait reçu ses ordres, et elle eût pu croire qu’elle recommençait sa vie d’épousée, si les angoisses de l’inévitable
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rencontre n’avaient fait par instants monter et redescendre le sang à ses joues ambrées.
Sylvain Marsac, expressément invité par les deux époux en cette délicate circonstance, observait la baronne à la dérobée, avec une sympathie mêlée d’une singulière curiosité. Que pouvait penser, que devait ressentir cette âme fière, au moment de se trouver face à face avec l’époux jadis abandonné ?
Il connaissait les idées du baron ; la décision de sa femme avait été accueillie par celui-ci avec une satisfaction profonde. Peut-être, dans le secret de sa conscience, s’en voulait-il d’avoir soupçonné la baronne en ce qui concernait la naissance de Gilberte ; de même que, par une touchante galanterie paternelle, il avait aussitôt envoyé à sa fille de riches présents, offrandes propitiatoires à l’enfant qui, jusque-là, n’avait pas connu son amour.
Gilberte n’y avait point entendu malice.
– Tiens ! mon père se souvient de moi, avait-elle dit avec sa gaieté de pensionnaire. C’est gentil ! Je pensais qu’il m’avait oubliée !
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Ce fut tout. Peu adonnée de sa nature aux rêveries imprudentes, aux méditations qui creusent les mystères, elle ne s’était jamais demandé pourquoi son père et sa mère ne venaient point la voir ensemble.
– M. de Grandpré est en voyage, lui disait jadis sa mère, en l’emmenant pour les vacances, et cela avait suffi.
À son couvent, d’ailleurs, tant de jeunes filles étaient comme elles, souvent visitées par leurs mères et négligées de leurs pères absents ! Au jour de la sortie définitive, ce père oublieux rachèterait comme les autres son long silence par mille gâteries ; n’était-ce pas l’usage ?
M. de Grandpré avait devancé la coutume en lui envoyant de petits présents. C’était évidemment un père supérieur aux autres.
De ce côté, le désir du baron se trouvait accompli ; sa fille ne saurait rien du drame qui avait failli la rendre presque orpheline.
Gilberte était grave pourtant, à cette minute où son père allait lui apparaître dans le cadre de sa
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propre demeure. Cette maison patrimoniale, plus imposante que le petit château moderne appartenant à sa mère, où elle avait passé jusqu’alors ses courtes vacances, lui inspirait un certain respect, et puis, sur le visage de la baronne, affiné par l’émotion intérieure, se lisait quelque chose d’incompréhensible pour elle, et qui lui semblait un peu effrayant.
Un mouvement se fit dans le vestibule, les portes s’ouvrirent, le concierge et sa femme sortirent du pavillon, et les valets s’étagèrent sur le perron du château.
– Voici mon père, dit Gilberte en courant vers la porte.
La baronne s’était levée, toute pâle. Marsac s’élança pour la soutenir, car il craignait de la voir chanceler. Elle le rassura d’un sourire très noble, se dégagea, et fît seule deux pas en avant... Déjà le baron descendait de son coupé, montait les marches extérieures. Mme de Grandpré entendit sa voix.
– Bonjour, ma chère mignonne, disait-il à sa fille.
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Au même instant il entra, le bras de Gilberte passé sous le sien, et marcha droit à sa femme.
– Je suis ravi de vous revoir, dit-il en lui tendant la main.
Elle avança la sienne, sans oser regarder dans les yeux du baron, et sentit un baiser léger sur cette main glacée. Sans la quitter, il la conduisit vers un siège et la fit asseoir.
Elle ne pouvait desserrer les lèvres, interdite, malgré son orgueil, vaincue par l’habileté chevaleresque avec laquelle son mari venait de la réintégrer à son rang d’épouse. Marsac avait envie de crier : « Bravo ! » tant cette mise en scène, combinée d’avance, avait brillamment réussi. À cette minute, malgré la tendre partialité dont il ne pouvait se défendre pour celle-ci, le baron lui parut plus grand que sa femme.
M. de Grandpré, parfaitement maître de lui-même, badinait avec sa fille, interpellant la baronne de façon qu’elle pût répondre par un geste ou par un sourire. Avant de s’être aperçue que sa mère n’avait pas dit un mot, Gilberte était déjà fascinée par ce père si grand seigneur, si
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aimable pour une petite échappée du couvent. Mais Marsac commençait à s’inquiéter de ce silence prolongé ; une invincible et déraisonnable antipathie de la baronne allait-elle détruire un plan si savamment combiné pour sauver non seulement les apparences, mais le fond même de cette situation tendue ? Il eut alors une idée de génie.
– Baron, dit-il à M. de Grandpré, en lui indiquant une grande porte de glace située en face d’eux, ne faisons-nous pas un joli groupe ?
Les trois acteurs de cette comédie diplomatique suivirent son geste, et le père vit tout près de son visage la tête souriante de Gilberte, aussi semblable à lui que les dix-huit ans d’une jeune fille peuvent l’être des cinquante-cinq d’un diplomate.
Sans être grand clerc, on distinguait à première vue la filiation de ces deux êtres dissemblables, dans l’analogie du teint, des cheveux blonds, ici dorés, là argentés, dans les yeux du même gris très doux, dans la charpente des traits fins et bien découpés.
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– Comme tu me ressembles ! dit à sa fille M. de Grandpré, soudain ému.
Il se leva, fit un pas, et, se retournant vers sa femme :
– Je suis vraiment heureux de me retrouver parmi vous ! dit-il d’une voix contenue.
Il ajouta quelques paroles sans importance et se dirigea vers son appartement. Sur le seuil, il se retourna.
– Veux-tu venir avec moi ? dit-il à Gilberte. Je t’ai apporté quelque chose.
Elle courut à lui sur la pointe de ses petits pieds, glissant sur le parquet ciré comme une libellule sur l’eau, et ils disparurent derrière la porte refermée.
– Madame ! fit Marsac effrayé en voyant la tête de la baronne s’en aller à la renverse sur le dossier du fauteuil.
Elle le rassura du geste et se remit sur-le-champ. Il voulait la laisser seule ; elle le retint.
– Non, dit-elle, restez ; la solitude me serait pire que toutes les émotions. Je me croyais plus
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forte ; mais, lorsqu’il a parlé de cette ressemblance, un poids bien lourd s’est détaché de mon cœur... Je lui en voulais, savez-vous, Marsac, depuis le jour où vous êtes venu me tenir cette étrange conversation... C’est maintenant que je me sens délivrée... N’en parlons plus. Il a été parfait, vous pouvez le lui dire.
– Ne le lui direz.-vous pas vous-même ? insinua doucement le confident.
– Moi ? Non. C’est impossible. Je ne peux rien faire de ce qui semblerait un... désir de pardon...
– Ne prononcez donc pas ce vilain mot, madame ! Vous êtes seule à y songer ici !
Elle lui jeta un regard profond où toute l’intuition d’une femme s’ajoutait à la triste connaissance des choses ; elle savait bien, elle, qu’entre elle et son mari la partie n’était pas égale, et que l’attitude du baron venait d’augmenter encore ses avantages.
Elle ne s’y trompait pas ; ces égards, qui marquaient plus que de la politesse, étaient destinés à tromper Gilberte d’abord, et puis le
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monde ; mais, dans le fond de son âme même, s’il avait cessé de la haïr, le mari ne mépriserait-il pas toujours l’épouse qui jadis l’avait déshonoré ? Pouvait-il penser autrement ?
À ce regard, qui exprimait tant de choses, Marsac répondit en tendant sa main loyale vers celle qu’il estimait trop pour lui débiter de menteuses paroles.
– Il faudra bien vous décider à parler au baron, une fois ou l’autre, pourtant, reprit-il en manière d’excuses.
– Oui ; mais plus nous attendrons, moins ce sera difficile.
Gilberte reparut, le visage rayonnant de joie, en faisant tourner sur son poignet un cercle de brillants.
– Voyez, maman, ce que mon père vient de me donner.... C’est beau, n’est-ce pas ? Il est tout à fait charmant, mon père ; vous ne me l’aviez pas dit, maman. Savez-vous que c’est un vrai chevalier ! Et quel grand air ! Et puis, il est très beau ! Je l’adore !
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Une impression bizarre, presque maladive, passa sur la baronne avec la rapidité d’un souffle glacé. Comme il avait vite conquis sa fille, ce père jusqu’alors absent ! Est-ce que Gilberte se mettrait à l’aimer mieux que sa mère, sa mère fidèle qui l’avait suivie et chérie depuis son berceau ?
Ce ne fut qu’un moment. Mme de Grandpré chassa aussitôt l’idée étrange et regarda longuement sa fille, blonde comme son père, élégante et svelte comme sa mère, rose de jeunesse et de joie...
« J’étais comme elle à son âge », pensa-t-elle.
– Que la vie te soit clémente, ma pauvre enfant ! Viens m’embrasser, lui dit-elle avec un sourire, et ne me trahis pas pour l’amour de ton père, dis, ma fille ?
– Oh ! maman ! pouvez-vous le croire ! je vous aimerai tous les deux également. Je ne sais pas pourquoi je m’étais figuré, autrefois, que je ne pourrais aimer qu’un seul de vous... et ce n’était pas mon père, maman jalouse ! Êtes-vous contente ?
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L’inévitable entretien avec M. de Grandpré ne pouvait cependant être toujours reculé ; Marsac, désireux qu’il eût lieu promptement, pria Gilberte de lui montrer le parc, et, peu d’instants après, le baron, les voyant s’éloigner de sa fenêtre, vint retrouver sa femme dans le grand salon.
– Gilberte est charmante, dit-il en l’abordant, et elle me paraît fort bien élevée... Avez-vous trouvé ici tout à votre gré ? La maison semble-t-elle plaire à notre fille ?
Mme de Grandpré s’était levée ; elle appuya légèrement sa main droite sur le bord d’une table.
– Monsieur, dit-elle, je vous remercie de faire tant d’efforts pour ménager ma fierté, mais il ne dépend ni de vous ni de moi que bien des choses douloureuses soient anéanties ; mieux vaut en parler franchement une fois pour toutes, afin que notre situation réciproque soit nettement établie. Votre fille vous paraît digne de votre affection : j’en suis heureuse, plus que je ne saurais l’exprimer. Il m’eût été bien pénible, je vous l’assure, de voir notre enfant souffrir de faits dont elle est irresponsable et qui ne la touchent
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d’aucune façon. J’espère qu’elle méritera votre tendresse, et que vous vous attacherez à elle. Pour moi, je lui ai donné, en venant ici, une preuve d’amour maternel... telle que je ne me croyais même pas capable de le faire ! Vous m’en adoucissez l’amertume, et de cela aussi, monsieur, je vous remercie. Parlons d’affaires, maintenant. Nos fortunes sont à peu près égales, nous contribuerons également aux frais de la vie commune.
Le baron fit un mouvement ; elle continua, parlant un peu plus vite :
– Autrement, je n’y saurais consentir... J’ai conservé mon appartement, afin, lorsque Gilberte sera mariée, de m’y retirer au milieu des objets qui me sont familiers, et qui, pour la plupart, viennent de ma mère ou de quelqu’un des miens. Deux domestiques, qui m’ont servie avec fidélité depuis plusieurs années, sont chargés de la garde de cet appartement, de sorte que, si, pour un motif ou un autre, la vie commune vous semblait trop pénible, je pourrais rentrer chez moi sans secousse et sans difficulté.
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Le baron, toujours debout, écoutait immobile, la tête baissée. Le silence de sa femme semblant attendre une réponse, il leva les yeux sur elle.
– Vous avez tout prévu, fit-il avec une légère pointe d’ironie, qui déguisait quelque amertume ; cependant, vous ayant priée moi-même de revenir ici, je m’attendais à un avenir plus stable que celui dont vous m’exposez le plan...
– Marsac a pourtant dû vous dire.,., interrompit la baronne.
– Marsac m’a répété, en effet, ce que vous l’aviez chargé de me communiquer ; c’est moi qui m’étais figuré... Je vous en demande pardon. Vous êtes libre, entièrement libre.
Marthe comprit qu’elle avait été trop dure ; le sentiment de son orgueil froissé la blessait trop douloureusement pour qu’elle pût songer aux blessures des autres, mais il ne l’empêchait pas de s’apercevoir qu’elle les avait faites.
– Lorsque Gilberte sera mariée, dit-elle d’une voix plus douce, où se mêlait une sorte de désir de s’excuser, quel motif aurions-nous pour...
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– Il y aurait encore le monde, d’abord ; puis le respect de notre fille, qui pourrait de la sorte ignorer toujours quels motifs nous ont séparés...
– Croyez-vous que le monde l’épargne ? demanda la baronne, avec une hauteur pleine de dédain à l’adresse du « monde », et qu’il lui laisse ignorer, toute sa vie, l’histoire de sa mère ? Vous ne le croyez pas, monsieur.
– Il serait contraint de le faire si nous vivions, – en apparence, au moins, – dans de tels rapports qu’on n’en pût soupçonner la durée. Mais il y a encore un autre motif : il y a notre fils.
Mme de Grandpré s’assit, ses forces l’abandonnaient à la pensée de ce fils, son juge.
– Paul, dit-elle tristement, Paul n’est pas venu me voir une fois pendant ces longues années, il n’a pour moi aucune tendresse, que lui importe ?
– Il pourrait changer, repartit le baron, et nul plus que moi ne s’y efforcera.
Il avait parlé très bas, sans regarder sa femme ; elle détournait ses yeux qui venaient de se remplir de larmes ; s’il l’avait osé, il aurait tendu
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les bras, et elle serait tombée à ses genoux.
Ce fut une de ces minutes passagères où la force d’une émotion peut, balayant tout sur son passage, modifier du tout au tout les conditions d’une existence. Ils n’osèrent ni l’un ni l’autre, et leur vie, un instant oscillante au-dessus d’eux, continua le cours qu’ils lui avaient choisi. Pourtant, une impression de chaleur généreuse en resta dans leurs âmes.
– Paul arrive demain, reprit M. de Grandpré en raffermissant sa voix ; il ne restera que vingt-quatre heures, et je ne sais s’il pourra venir souvent tant que nous resterons ici ; mais, à Paris, nous l’aurons chez nous, et je suis convaincu que bien des difficultés s’aplaniront par l’habitude ; vous le verrez vous-même. En attendant, j’ai à gagner le cœur de ma fille, conclut-il avec un sourire.
– Je crois que c’est chose faite, répondit la baronne de même ; vous n’avez eu qu’à vous présenter... Si nous allions la retrouver ? Marsac n’est pas un jeune homme, mais pourtant...
– Marsac est un brave homme, dit le baron de
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sa voix contenue ; allons les retrouver, puisque vous le souhaitez.
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