Le passé
Chapitre XVI
Paul de Grandpré n’était pas sans inquiétude au sujet de son apparence extérieure, en se rendant près de son père. Il avait eu soin de choisir pour son arrivée un train du soir, qui lui permît de ne se faire voir qu’aux lumières, et aussi de prétexter la fatigue pour abréger l’entrevue. Quoique assez complètement rétabli pour supporter un examen superficiel, il se sentait encore bien pâle et bien maigre ; mais cela pouvait être mis sur le compte de la mission fatigante qu’il était supposé avoir remplie.
Son père, malgré l’heure avancée, l’attendait sur le perron. Lui aussi avait beaucoup changé depuis le mariage de Gilberte. Ses cheveux grisonnants étaient devenus d’un blanc d’argent, et les traits de son visage s’étaient affinés jusqu’à l’extrême pureté.
En voyant son fils, il fit un mouvement pour
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lui tendre les bras ; mais il se retint, et se contenta de l’embrasser avec une affection dont les effusions rares étaient particulièrement précieuses ; puis il l’emmena dans la salle à manger, et lui fit servir un souper que le jeune homme effleura à peine. Pendant les allées et venues des domestiques, ils échangèrent peu de paroles, et presque pas de regards. Malgré leur joie évidente de se trouver réunis, ils éprouvaient vis-à-vis l’un de l’autre la gêne de ceux qui se cachent des secrets.
Lorsque le repas fut achevé, M. de Grandpré conduisit son fils dans la chambre qui avait été préparée près de la sienne au rez-de-chaussée, et le fit asseoir dans un grand fauteuil, prenant lui-même une chaise qu’il approcha tout contre.
– Mais, mon père, protesta Paul, vous me gâtez abominablement !
Sans répondre, le baron se pencha vers lui, et, avec une prudence, une délicatesse toutes féminines, posa un doigt sur le côté droit de sa poitrine.
– Est-ce là ? dit-il à voix basse, en regardant
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son fils avec des yeux où rayonnait la plus noble, la plus chaleureuse tendresse, mélange indéfinissable de pitié et de fierté.
– Mon père ! s’écria Paul avec un sursaut violent.
– Prends bien garde, ne remue pas... Mon brave enfant ! fit le père d’une voix étouffée.
Ils s’étaient pris les mains d’une étreinte passionnée.
Le jeune homme effrayé n’osait rompre le silence.
– J’ai peur de te faire mal, dit M. de Grandpré en desserrant doucement les doigts. Es-tu tout à fait guéri ?
– Je me porte très bien ; un peu de fatigue seulement, répondit Paul, espérant avoir mal compris et voulant encore dissimuler. Mon poignet droit...
– Tais-toi, dit le père. Je n’ai pas cru un moment à cette fable. Ta mère et Marsac ont été admirables. Je n’ai pas voulu les détromper de peur de leur donner de l’inquiétude ; mais le
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troisième jour, je savais tout.
– Comment ?
– Par mon valet de chambre. J’ai eu bien de la peine à le lui arracher ! Mais j’ai eu de tes nouvelles tous les jours. Mon pauvre garçon ! Mon brave garçon ! As-tu beaucoup souffert ?
– Non, fit Paul en détournant la tête. Ne parlons pas de cela, je vous en prie !
– Je ne te parlerai pas d’autre chose ! C’est pour nous que tu t’es battu, pour ton père et pour ta mère, pour l’honneur de la maison !
– Mon père, je vous en conjure...
– Pour l’honneur de la maison ! continua M. de Grandpré. Tu as bien fait !
– Qui vous a dit cela ? Pas votre domestique, toujours !
– Personne ne me l’a dit. Es-tu homme à te battre pour une femme, ou pour une sotte querelle ? Et puis, Marsac avait un air radieux en parlant de toi : ce n’était pas difficile à comprendre ! Et moi, qui ai été si près de mourir... j’aurais pu m’en aller de ce monde sans
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t’avoir remercié...
– Mon père, par grâce, pas un mot de plus !
– Laisse-moi parler, mon fils. Cet événement n’a rien d’imprévu pour moi ; il y a bien des années que j’y étais préparé... Seulement, c’était pour mon propre compte. Aujourd’hui, vieilli, je trouve naturel que tu aies pris ma place... Mais, vois-tu, Paul, si tu avais été tué...
Le baron baissa les yeux, comme s’il regardait au fond de lui-même, puis les releva sur le beau visage amaigri de son fils.
– Et ton adversaire ?
– On l’a cru perdu, il est guéri. Il a été moins malade que moi ! Ces chances-là n’arrivent qu’aux imbéciles.
Le visage de M. de Grandpré s’était assombri.
– Paul, dit-il, je dois savoir quelle était l’offense qui a failli me coûter mon fils !
– C’était peu de chose en soi, mon père, je vous le jure ! Je ne voudrais pas vous tromper en une cause aussi grave, et vous pouvez me croire. Mais j’étais aigri, excité... Ce mariage de Gilberte
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me causait plus de déplaisir que je ne saurais vous l’exprimer... et le personnage m’était déjà antipathique par lui-même.
– Tu le connaissais ?
– Je l’avais vu une fois ou deux... J’ai peut-être manqué de patience, mon père, mais...
– À ta place, j’aurais agi de même ; tu as bien fait, mon fils, je te le répète. Et, maintenant, tu vas dormir. Tu seras bien soigné, c’est moi qui m’en charge !
– Et moi qui étais venu pour vous gâter ! fit Paul.
– Pensais-tu pouvoir me tromper, avec ta mission et ta foulure ? Crois-tu sérieusement que tu aurais pu m’inventer des mensonges raisonnables pendant une heure seulement ? Allons, dors, mon bon garçon, mon brave enfant !
La porte entre leurs deux chambres resta ouverte, et plus d’une fois pendant la nuit M. de Grandpré vint écouter la respiration du jeune homme endormi, comme au temps de son adolescence.
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Le lendemain fut une de ces journées merveilleuses où flotte dans l’air une douceur divine. Les deux convalescents, appuyés l’un sur l’autre, prenaient un plaisir extrême à marcher lentement dans les allées du parterre, sous le soleil ardent qui réchauffait leur sang appauvri ; ils tournaient autour des plates-bandes bordées de buis où les grands lis dressaient leurs quenouilles de satin, où les fleurs dessinaient une mosaïque éblouissante et parfumée. Tout leur était sujet de joie et d’étonnement ; ce renouveau de leurs vies, consacré par l’épreuve que venait de traverser le jeune homme, donnait à toutes choses une saveur particulièrement délicieuse.
D’un commun accord, ils évitaient les sujets qui eussent pu troubler cette paix incomparablement précieuse ; le mariage de Gilberte, sa nouvelle famille, le duel étaient également rejetés dans l’oubli ; le père et le fils, heureux d’être ensemble, sentaient que pour le temps présent leur seul devoir urgent était de vivre, et ils vivaient avec une complète plénitude de jouissances matérielles et morales.
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La chaleur les contraignit pourtant à rentrer au château ; le déjeuner fut encore une fête. La couleur des vieux vins, dont ils savouraient l’arôme plus que la force ; l’eau riante dans le cristal des carafes, les fruits veloutés, duvetés, éclatants sur la verdure des corbeilles, le brillant de l’argenterie, la blancheur du linge, ajoutaient au plaisir de se sentir renaître tout ce que les sens délicats des heureux de ce monde peuvent percevoir d’exquis. Ils allèrent s’asseoir ensuite sous la véranda ombragée où la fraîcheur des feuillages leur assurait le repos pendant les heures brûlantes. C’est là que le jeune homme se fit raconter par son père la crise douloureuse par laquelle le baron avait passé, et dont on lui avait caché la gravité, même lorsqu’on avait fini par lui en révéler l’existence.
– Tu vois, fit le baron en terminant, nous avons été frappés presque au même moment, et nous voici, reprenant ensemble goût à l’existence.
– J’étais plus heureux que vous, dit Paul ; je vous croyais bien portant... et vous me saviez en danger... Mon pauvre père, que vous avez dû
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souffrir !
– Sans ta mère, je serais mort, assurément ! dit le baron très simplement.
Le jeune homme ne répondit pas.
– Mon fils, reprit M. de Grandpré, si tu m’aimes, tu lui témoigneras les sentiments qu’elle mérite : il n’est plus possible, à présent, que tu lui tiennes rigueur.
– Je le sais, mon père. Laissez-moi seulement un peu de temps ; je viens d’être éprouvé, mes nerfs sont encore ébranlés... Je ferai ce que vous désirez ; mais, à votre tour, accordez-moi quelques semaines. Je vous assure que cela vaudra mieux.
– Comme il te plaira, fit le baron avec un demi-soupir.
Paul se leva et fit en silence plusieurs fois le tour de la véranda, puis se tourna vers son père avec une expression nouvelle et charmante, qui surprit celui-ci, car il ne la lui avait jamais vue.
– Mon père, dit-il, avec un sourire câlin de la bouche et des yeux, vous allez être bien étonné,
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scandalisé peut-être... Je trahis mes vœux ; je manque à tous mes serments ; vous ne devinez pas ? Je voudrais me marier.
– Ah ! s’écria le baron ravi, tu ne pouvais pas me donner de plus grande joie. Dis-moi vite... tu as fait ton choix !
– Mon choix est fait, répondit Paul, de cet air modestement assuré que prennent les amoureux en parlant pour la première fois de la personne aimée.
– Elle se nomme ?
– Hermine de Cérences.
– Cérences ? Il y a donc encore des Cérences ? Je croyais la famille éteinte.
– M. de Cérences est très âgé, il doit avoir quatre-vingts ans. Son fils est mort, Mlle Hermine est son unique petite-fille.
– Bonne famille, excellentes alliances dans le passé. Grande fortune, si je ne me trompe ; mais tu es riche, mon fils, et tu peux prétendre à tout. Et... tu l’aimes ?
– Oui, répondit Paul, se retenant de dire qu’il
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l’adorait.
– Et... elle ?
Il rougit comme eût pu le faire Hermine elle-même.
– Je crois que je lui plais, dit-il avec un peu d’embarras.
– Quel âge a-t-elle ?
– Je ne sais pas. Elle paraît dix-huit ans ; il se pourrait qu’elle eût deux ou trois années de plus.
– Et tu es agréé ?
– Je ne me serais jamais permis de faire une telle démarche sans vous consulter, mon père, répondit Paul d’un ton grave. Après le désappointement que ma sœur vous a causé, c’est bien le moins que je vous témoigne toute la déférence qui vous est due. Ce n’est pas une consolation, mais c’est peut-être, en quelque sens, une réparation.
M. de Grandpré approuva de la tête. Ce langage et cette conduite étaient pour lui plaire, soucieux qu’il avait toujours été du respect de son fils.
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– Et maintenant, que vas-tu faire ?
– J’irai, puisque vous me le permettez, voir M. de Cérences au mois d’octobre, quand il reviendra à Paris, et je lui demanderai la main de sa petite-fille.
– Et, d’ici là, tu ne reverras point Mlle Hermine ?
Paul resta pensif.
– Je ne sais où la trouver, dit-il. Sans cette sotte algarade, j’aurais été prendre congé de sa famille. M. et Mme de Cérences quittent Paris très tard et y reviennent de très bonne heure ; mais nous voici en juillet, ils doivent être partis...
– Tu pourrais essayer de t’en informer, fit judicieusement le baron. J’avoue, mon fils, que j’aimerais à te savoir heureux... Ma santé actuelle est assez bonne, mais, sans vouloir t’effrayer, je dois convenir qu’elle est précaire en général, et je ne jouirai jamais assez longtemps de la vue de ton bonheur !
– Vous avez raison, mon père, et je vous remercie, dit Paul ; d’ici quelques jours, je
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pourrai aller à Paris, et savoir s’ils ont quitté la ville...
– Vas-y demain ! fit M. de Grandpré avec un sourire demi-tendre, demi-railleur ; faut-il que ce soit moi qui t’enseigne tes devoirs ? Y a-t-il longtemps que tu ne t’es fait voir dans cette maison ?
– Pas depuis l’annonce du mariage de ma sœur.
– Cela fait cinq semaines ! Et tu as été blessé ! Pourvu que Mlle Hermine ne l’ait pas su ! Ou plutôt, si elle l’a su, quel avantage pour toi ! Tu lui en seras devenu cent fois plus cher !
Le baron plaisantait avec une grâce légère, faite de tendresse et de fierté paternelle, qui lui donnait un charme surprenant ; son fils en était ébloui ; ce père heureux ressemblait si peu au père de sa jeunesse, grave et préoccupé !
– Je suis content, dit M. de Grandpré, répondant à un regard de Paul qui exprimait cette pensée. L’idée de ton mariage me remplit d’une joie que tu ne peux t’ imaginer ; et puis, mon fils,
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vois-tu, la paix est entrée dans mon âme... Oui, tu connaîtras aussi plus tard les joies calmes qui suivent les orages... Puisses-tu éviter les grandes tempêtes !... Mais, pour la paix qui remplit mon cœur en ce moment, je t’assure que cela valait la peine de souffrir un peu...
Son fils regardait le noble visage se transfigurer pendant que son père parlait ainsi, et, bien qu’il ne pût s’astreindre à penser de même, il admira cette nature d’élite qui savait découvrir des joies là où tant d’autres n’eussent trouvé que fiel et rancune.
Il fut convenu que le lendemain Paul irait à Paris prendre des nouvelles de la famille de Cérences, et le reste de la soirée s’écoula, pour ce père et ce fils si étroitement liés, dans la douceur et le calme d’un jour de paradis.
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